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Laurent Charliot : « La fabuleuse histoire du rock nantais de 1960 à nos jours » – La Griffe

Laurent Charliot : « La fabuleuse histoire du rock nantais de 1960 à nos jours »

Saviez-vous qu’après Paris, Nantes est la deuxième ville de France citée dans les chansons ? Que le journaliste Albert Choisnet avait chanté dans le groupe Cambouis, que le directeur artistique des Guignols de l’Info et Imhotep d’IAM avaient joué dans la même formation nantaise, qu’un groupe punk de la capitale des Ducs de Bretagne a eu le mauvais goût de s’appeler Cyclons B… ? Toutes ces anecdotes, vous les trouverez dans le livre du Nantais Laurent Charliot, La fabuleuse histoire du rock nantais de 1960 à nos jours.

Un pavé de 320 pages dont le seul gros défaut est de ne pas comporter d’index. Proche de la quarantaine et grand passionné de musique, Laurent Charliot a pleinement vécu la période charnière des années 1980-1990, où Nantes a la réputation de ville morte quand Rennes accède au statut de ville rock, avant que la situation ne s’équilibre. Mais passé le constat, l’auteur ne s’attarde pas sur ces bisbilles comparatives. Et c’est heureux.

Laurent Charliot dresse un panorama complet de l’évolution du rock dans cette grande ville de province : ancienne génération de musiciens (Tri Yann, EV, Elmer Food Beat…), nouvelle vague (Dominique A, Katerine, Little Rabbits, Jeanne Cherhal…), groupes de bal, antagonismes politiques (Michel Chauty, maire de droite de 1983 à 1989, contre Alain Chenard puis Jean-Marc Ayrault, maires socialistes), pôle de musiques actuelles (Trempolino), festivals (Les Allumés, Energ’Hip Hop, Oblique LU Nights…), salles (Olympic, Lieu Unique, Pannonica, MJC de Rezé…), cafés-concerts, tissu associatif, médias, labels, tourneurs, disquaires, etc.

Un passionnant tableau historique, sociologique et artistique qui ne se contente pas d’enfiler les historiettes et de compiler les noms du millier de groupes qui se sont créés à Nantes depuis un demi-siècle, mais qui informe également sur l’histoire des musiques actuelles en France et, par extension, sur l’étude des pratiques culturelles.

La Griffe : Le livre est organisé par décennies et, comme à Paris avec les yéyés et le Golf Drouot, tout commence dans les années 60 par les tremplins…
Laurent Charliot : Je ne connaissais pas cette époque-là, c’est assez rigolo de s’apercevoir que ça a commencé comme ça dans toutes les villes de France. Les tous premiers tremplins mélangeaient les concours d’accordéons et les concours de guitares. À Nantes, ça se passait dans les Salons Mauduit, une grande salle assez bourgeoise où, tout d’un coup à la fin des concours d’orchestres, cinq groupes de rock se présentaient et faisaient des reprises de leurs aînés américains. Ça donnait parfois au vainqueur la possibilité de s’exporter, de jouer sur une scène parisienne comme le Golf Drouot.

Sur la photo qui illustre l’en-tête de ce chapitre consacré aux années 1960, on voit une banderole en fond de scène sur laquelle est écrit : « Contre la politique gaulliste de liquidation des exploitations familiales ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Je crois que ça se passait dans une espèce de kermesse politique du vignoble nantais, un peu comme la Fête de l’Huma. Les groupes jouaient régulièrement dans ces kermesses. Cette photo est symbolique de l’époque. Pour chaque tête de chapitre, j’ai essayé de trouver des photos fortes. Pour les années 1980, c’est celle, assez politique même si ce n’est pas la vocation première du bouquin, du concert « Rock against Chauty », du nom du maire de l’époque qui supprimait la plupart des subventions culturelles. La photo générique des années 1990, c’est Jean-Marc Ayrault qui sort de l’ancien cinéma Magestic, future salle Olympic.

Ticket, groupe emblématique des années 1970 à Nantes — photo Nicolas de la Casinière

Ticket, groupe emblématique des années 1970 à Nantes — photo Nicolas de la Casinière

Autre fait méconnu, dans les années 1970, Nantes est une pépinière de musiciens qui écument les orchestres de bals…
C’est dans la région nantaise qu’il y a le plus de groupes de bals. Au plus fort de l’histoire du bal local, il y a des week-ends avec pratiquement quatre cents bals dans tout le vignoble. Les musiciens deviennent donc très rapidement chevronnés puisqu’ils jouent comme des malades. Ils enchaînent samedi après-midi, samedi soir et dimanche après-midi dans plusieurs lieux. On est loin de l’intermittence ! Les musiciens sont grassement payés. Ils gagnaient très, très bien leur vie en ne travaillant que le week-end. L’un d’eux m’a raconté qu’il gagnait ainsi trois à quatre fois plus que sa copine qui bossait dans une boutique de chaussures à temps plein. Place du Commerce, il y avait même une sorte de bourse aux musiciens où les responsables des orchestres recrutaient pour les différents bals de la région.

Que sont devenus ces musiciens ?
On retrouve la plupart d’entre-eux derrière les grosses pointures de la variété des années 1980 à aujourd’hui : Hervé Vilard, Michèle Torr… pour les plus anciens ; Higelin, Thiéfaine… ensuite ; Goldman, Voulzy… maintenant. Il y a fort à parier qu’à chaque concert de variété, il y a un Nantais derrière. À l’époque, il n’y avait pas d’écoles de musique comme aujourd’hui et le baluche était une super école. Ils jouaient tellement souvent qu’ils devenaient d’excellents techniciens.

À propos de trajectoires de musiciens, évoquons le groupe Ticket. S’il n’est pas très connu comparativement à Tri Yann, EV, Dominique A ou Jeanne Cherhal, il est emblématique puisque qu’il a « enfanté les racines d’Elmer Food Beat, le directeur artistique des Guignols de Canal Plus et l’un des membres du groupe IAM ».
Ticket est né à la fin des années 1970 et a arrêté en 1986. Le groupe n’a pas énormément tourné, mais il a fait un 45 tours et un album qui ont eu une petite promotion nationale avec quelques émissions de télévision. Mais ils avaient surtout un vrai talent pour la composition ; on les surnommait les Beatles nantais [rapport à la chanson « Ticket to ride », NDLR]. L’aventure n’est pas allée aussi loin qu’elle aurait pu, mais ils avaient une telle fougue créatrice qu’il fallait bien que ça ressorte un jour ou l’autre et ce n’est pas surprenant que quinze ans après, on les ait retrouvés chez Elmer, IAM ou Les Guignols.

Le livre casse les clichés par rapport à l’opposition Rennes/Nantes. Il y avait notamment une réelle effervescence de groupes à Nantes dans les années 1980. Vous citez d’ailleurs Yves Le Rolland, le directeur artistique des Guignols, qui écrit : « Si le rock était un sport et possédait une fédération régionale, nous pourrions être satisfaits du nombre de licenciés, mais déçus par le manque de champions… »
Nantes a eu longtemps la juste réputation de ville endormie, au passé très bourgeois, et ça a peut-être joué sur l’émancipation des musiques rock. Mais je pense aussi que c’est davantage dû aux problèmes politiques des différents maires qui se sont succédé des années 1960 aux années 1980. Ils n’ont pas vu cette émergence, il n’y avait aucun pas en avant vers la culture. Depuis les années 1990, dans toutes les villes de France, même si ce n’est pas toujours bien traité, il y a une quasi-évidence de la nécessité des musiques actuelles dans la cité. À l’époque, il n’y avait pas de structures, pas de lieux pour jouer, mais il y avait plein de groupes : on passe d’une vingtaine à Nantes à la fin des années 70 à environ trois cents en 1983-84 sur la région nantaise. Mais cet accroissement n’est pas tout à fait propre à Nantes, il faut remettre ça dans le contexte politique et social, du fait de l’évolution culturelle du rock en France. Aujourd’hui, en bossant un week-end en extra, un gamin peut s’acheter sa guitare. Dans les années 1960, il lui fallait bosser six mois. On parlait déjà un peu du rock en France à la fin des années 1970 avec Téléphone, Starshooter, Shakin’ Street, mais à Nantes c’était un no man’s land, il n’y avait rien à part Tequila. La particularité de Nantes tient à la rapidité de cette émancipation, c’est venu comme une traînée de poudre.

À Rennes, les étudiants ont joué un rôle important dans cette évolution. Ce fut également le cas pour Nantes ?
À Rennes, c’était une évidence, le campus était très important par rapport à la taille de la ville. Moi, j’ai été bercé par Rennes. Je suis un fils des années 1980, j’étais aux Beaux-Arts à l’époque. La première chose que je faisais en sortant des cours le soir, c’était de trouver trois copains pour payer l’essence pour partir en bagnole voir des concerts à Rennes et rentrer dans la nuit. Il ne se passait rien à Nantes, tout était à Rennes. J’y allais au moins un soir par semaine, à la Cité, à l’Ubu, à l’Espace aussi. Et puis la tendance s’est inversée. Il n’y a pas eu une démultiplication des étudiants sur Nantes, mais des détonateurs avec la mise en place d’une vraie politique culturelle. Je crois que quand la culture institutionnalisée commence à être importante, ça donne des réactions privées et l’envie à des gens d’engager des actions. Les Nantais se sont découvert des vertus de fêtards qu’ils n’avaient pas. Avant le festival des Allumés, les gens ne sortaient jamais et, tout d’un coup, il y a eu 400 000 Nantais dans la rue. Les gens ont eu envie de sortir, de bouger ; ils sont devenus curieux. Le déclic n’est pas venu principalement des étudiants, mais d’une mouvance générale qui a fait qu’on s’est habitué à cette vie culturelle. Maintenant, nous n’allons plus beaucoup à Rennes voir les concerts, on a ce qu’il faut avec l’Olympic, Le Lieu Unique, le Pannonica… Alors que les Rennais viennent sur Nantes, notamment pour les soirées électro. Et puis, il y a une grande partie du mouvement de la nouvelle chanson française qui est issue de Nantes, même si je ne mets pas tout dans le même chapeau. De Dominique A, Françoiz Breut, Philippe Katerine… à l’école un peu plus gouailleuse de Mathieu Bouchet, Jeanne Cherhal, en passant par l’inclassable Le Coq.

Philippe Katerine, un des artistes qui ont marqué les années 1990 — photo P. Journé

Philippe Katerine, un des artistes qui ont marqué les années 1990 — photo P. Journé

À propos des politiques, du « sécateur-maire » Michel Chauty à l’actuel « Jean-Marc est rock », quelles ont été leurs influences ?
C’est assez paradoxal, parce que du temps de Chauty, les musiciens se sont beaucoup manifestés par des pétitions, des réclamations, le concert « Rock against Chauty » pour demander des structures. Et, aujourd’hui, après quinze ans de Jean-Marc Ayrault, on s’aperçoit que c’est un peu l’effet inverse avec des musiciens qui disent halte au rock institutionnalisé. Ce sont d’ailleurs souvent les mêmes qui réclamaient des actions à la fin des années 1980 qui ont un peu boudé par la suite une structure comme Trempolino. Ce fut la première expérience de ce type en France, en 1989. Elle a fait école : d’autres villes de France sont venues voir comment ça se passait ; Trempolino est devenu une sorte de consultant. Le changement a été énorme, radical.
De plus, les gens faisaient confiance à Jean-Marc Ayrault puisqu’en tant que maire de Saint-Herblain, il avait déjà lancé et viabilisé des opérations de séduction vis-à-vis des musiques actuelles avec les premiers locaux de répétition. En termes d’image, Nantes est passée en quinze ans de ville morte à une ville qui bouge. Aujourd’hui, pour les habitants de Strasbourg ou Montpellier, Nantes c’est Royal de Luxe, Les Allumés, Le Lieu Unique, La Folle Journée, Le Pannonica… c’est une ville très culturelle.

Si le livre s’intitule La Fabuleuse histoire du rock nantais…, vous parlez aussi des autres genres (électro, jazz, hip-hop), et on constate qu’aucun style n’échappe à Nantes…
C’était encore plus vrai à une époque, mais le propre de Nantes est justement de ne pas avoir de style. Alors que dans les années 1980, des villes comme Le Havre avec le rock garage, Rennes avec la new wave, des cités du Sud avec les groupes indépendants… se distinguaient par un style, à Nantes, contrairement au football avec le jeu à la nantaise, il n’y avait pas d’école. C’est aussi ce qui a fait le tort de la ville pendant longtemps dans les médias.

Ne manque-t-il pas un festival rock emblématique à Nantes, un peu comme les Trans Musicales à Rennes ?
C’est vrai, il n’y a pas le grand festival qui assoirait encore davantage l’image de Nantes. Ce sont surtout des festivals très ciblés (Oblique Lu Nights/I.D.E.A.L., Scopitone…) ou éphémères (Les Allumés, Fin de Siècle, Energ’Hip Hop…). On n’a pas encore nos Eurockéennes !

« La Fabuleuse histoire du rock nantais de 1960 à nos jours » (publication à compte d’auteur, 322 pages, 39 euros), page présentant le livre.
À retrouver dans la série : Art Rock 2011
Article précédemment paru dans « La Griffe » nº162 (juin 2004)
Éric Prévert