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Bonjour,
Meilleurs vœux pour 2009 et bonne lecture du 5e numéro de la Lettre d’informations de La Griffe.org. Musique, cinéma, spectacle vivant, médias et politique culturelle sont au programme de cette livraison.
Continuez à vous abonner (c’est évidemment gratuit), et à faire passer le mot à vos ami(e)s et connaissances. Il suffit de nous indiquer votre courriel sur notre formulaire en ligne pour recevoir les prochains numéros de notre lettre.
Bonne lecture,
L’équipe de
La Griffe
Attention : nouvelle adresse postale !
Merci
de nous envoyer
désormais vos informations à :
Lagriffe.org - 87 avenue de la
Verrerie – 35300 Fougères.
L’adresse mail de la rédaction est inchangée : journal@lagriffe.org
(merci de l’utiliser et
de ne pas répondre à ce mail)
Pop-funk • Keziah Jones
Le
guitariste et chanteur nigérian se produit à Nantes, Brest et Rennes.
Alors que ses derniers albums exploitent une veine plutôt mélodique,
ses concerts sont toujours aussi énergiques. Si le son est bon, le
plaisir est garanti.
Musiques du Monde • Amadou & Mariam
Le couple de musiciens africains le plus jovial de la planète remonte sur scène dans les sillons de son nouvel album, Welcome to Mali,
réalisé sans Manu Chao mais avec quelques invités prestigieux (Damon
Albarn, Keziah Jones, Mathieu Chédid). Bienvenue dans leurs concerts
revigorants où le guitar-hero Amadou et sa bien-aimée diva Mariam rivalisent de séduction avec le public.
Cinéma et musiques • Travelling Jérusalem
Au cœur de sa belle moisson de films sur Jérusalem (lire notre éditorial), le festival rennais Travelling propose cette année quatre ciné-concerts et trois soirées musicales à l’Ubu.
Théâtre • Les Diablogues
Jacques
Gamblin et François Morel en duettistes du langage et de l’absurde, sur
des textes de Roland Dubillard : une bonne idée gâchée par une
mise en scène consensuelle. Et l’occasion de republier un entretien avec Jacques Gamblin réalisé en 2004.
Théâtre • Igishanga
En
adaptant pour la scène les témoignages de rescapés du génocide des
Tutsis au Rwanda recueillis par Jean Hatzfeld, Isabelle Lafon donne une
grande leçon de théâtre et d’humanité. Igishanga, son spectacle, est à la fois terrifiant et sensible, douloureux et porteur de vie.
Gestion • Carhaix et Morlaix menacés
Coup
sur coup, le directeur de l’Espace Glenmor de Carhaix a été licencié,
et le budget du Théâtre du Pays de Morlaix s’est vu amputer de 40%. La
mairie de Carhaix est à gauche, celle de Morlaix à droite : à
défaut d’autre chose, l’inconséquence politique est bien partagée. N’y
a-t-il que les élus pour ne pas voir ce qui se passe d’intéressant dans
leurs villes ?
Anniversaire • « Le Cri du 100 »
Le Cri de l’Ormeau, l’agenda culturel des Côtes-d’Armor, fête son 100e
numéro et ses 10 ans en fanfare, avec une semaine de festivités dans
les six Pays du département, du 13 au 18 janvier. Au programme, 500
artistes pour 150 propositions de tous styles.
Même si cette région du monde est continuellement sous les feux (si l’on peut dire…) de l’actualité, la guerre menée actuellement par Israël contre le Hamas dans la bande de Gaza donne une tonalité particulière au festival de cinéma Travelling Jérusalem qui se tiendra du 31 janvier au 10 février à Rennes. Aux dernières nouvelles, aucun invité israélien ou palestinien ne s’est décommandé et les copies des films continuent d’arriver. Seule France Télévisions n’a pas souhaité libérer Charles Enderlin, son correspondant permanent à Jérusalem qui devait intervenir pendant le festival.
« Les films ne changent pas le monde, il ne faut pas avoir ce genre d’illusion. En revanche, il se passe quelque chose dans le cinéma israélien et dans le cinéma palestinien. Surtout dans le documentaire, et dans les fictions qui ne répondent pas aux canons habituels du genre, comme les fictions déjantées d’Elia Suleiman par exemple [Intervention Divine, ndlr]. Sans que nous nous soyons concertés, il semble que ce cinéma soit devenu le lieu du regard, de la critique et de la subversion. […] Nous sommes en train de devenir les réels passeurs. Et même si les circuits commerciaux ainsi que la télévision d’État n’en veulent pas, lorsque nous montrons nos films en Israël, dans les festivals, dans les cinémathèques ou dans des projections que nous organisons nous-mêmes, les salles sont pleines. Parce qu’il n’y a plus que dans nos films que les gens peuvent voir l’autre côté. Peuvent voir l’autre, tout simplement. » Publiés en janvier 2005 dans La Griffe, ces propos de la réalisatrice franco-israélo-arabe Simone Bitton (L’Attentat, Mur…) résonnent étrangement aujourd’hui alors qu’il est extrêmement compliqué pour les journalistes d’informer sur ce qui se passe là-bas.
En consacrant — pour la première fois en France — une importante rétrospective à Jérusalem au cinéma (une cinquantaine de longs et courts métrages, fictions et documentaires), le festival évoquera le conflit israélo-palestinien mais aussi la société et la vie quotidienne des différentes communautés. Cartes blanches et gros plans sur les cinémas israélien et palestinien contemporains complèteront ce panorama. Pas d’événement particulier pour marquer la 20e édition du festival mais un temps fort musique & cinéma (lire notre article) avec notamment des ciné-concerts inédits, un genre que Travelling a soutenu dès ses débuts.
Dans le milieu culturel, le climat n’est guère à la célébration des anniversaires (en décembre, les Trans Musicales n’avaient pas non plus fêté leur 30e édition), mais il est pourtant un festival qui souhaite partager son lustre d’existence avec ses publics. Les Tombées de la Nuit prépare un livre de souvenirs de ses éditions 2003 à 2008. Vous avez jusqu’au 21 janvier pour faire part de vos coups de cœur, coups de gueule, pour envoyer des témoignages, des photos, etc. Toutes les informations sont disponibles sur le site du festival.
Côté anniversaire, nous saluons dans cette Lettre le 100e numéro et les 10 ans du Cri de l’Ormeau, l’agenda culturel gratuit des Côtes-d’Armor, qui propose une semaine de spectacles dans tout le département du 13 au 18 janvier. La presse papier qui dure, cela devient rare, mais la presse papier qui naît, c’est encore plus exceptionnel ! Réjouissons-nous donc de la parution prochaine (mars ou avril 2009) du Mensuel de Rennes, un magazine de 56 pages édité par l’équipe qui façonne depuis bientôt cinq ans le Mensuel du Golfe du Morbihan. Pour ce qui nous concerne, voici un an que le journal La Griffe a cessé de paraître. Nous tentons tant bien que mal de poursuivre une activité via cette Lettre d’Infos, mais ce n’est pas simple. Merci encore à nos 5 000 abonnés et à ceux qui font passer l’info.
À noter encore que les Champs Libres à Rennes programment ces prochains mois un cycle de projections intitulé « Regards sur les médias ». Premier clap le 18 janvier avec le documentaire Libération, je t’aime moi non plus qui raconte avec moult témoignages et images d’archives l’histoire de Libé de sa naissance en 1973 à son arrêt (provisoire) en 1981. La séance sera suivie d’un débat (avec le réalisateur et des journalistes de Rue 89, Mediapart…) essentiel aux problématiques de la presse aujourd’hui : « De la création de Libération aux nouveaux sites d’information sur Internet, peut-on encore rêver d’une presse indépendante ? »
Éric Prévert
Plus les années passent et plus Keziah Jones semble développer une carrière à deux facettes. D’un côté, des concerts toujours aussi énergiques. De l’autre, des albums de plus en plus léchés et aux sonorités pop marquées. Si la formation des concerts de Nantes, Brest et Rennes est la même que lors du festival Art Rock au printemps dernier, cette tendance ne pourra que se confirmer. À Saint-Brieuc, où il se produisait en avant-première à la sortie de son nouvel album Nigerian Wood, dans les bacs depuis septembre, Keziah Jones n’était accompagné que d’un bassiste et d’un batteur. Lui-même étant un guitariste au jeu des plus percussifs, goûtant peu les solos mais excellant dans les rythmiques syncopées, le résultat était indéniablement du côté explosif du personnage. Le son du groupe n’était malheureusement pas à la hauteur, et, compression et volume exagéré aidant, on avait souvent l’impression de n’entendre que les attaques, mais sans les notes qu’elles étaient censées servir.

Keziah Jones, Art Rock 2004 (photo Loïc Ballarini)
Or Keziah Jones n’est pas que ce félin bondissant toujours prêt aux cabrioles les plus spectaculaires, celui qu’avait par exemple très bien saisi le mini-album en public Live EP sorti en 1993. Dès son premier album, Blufunk is a fact! (1992), sur lequel figure le tube « Rythm is love », il avait aussi montré son talent de mélodiste, et les capacités de sa belle voix, notamment dans des aigus pleins de sensualité. Il n’a cessé par la suite de creuser ce sillon, d’abord de manière marginale dans le plus sale African Space Craft (1995) et dans le plus expérimental (et moins abouti) Liquid Sunshine (1999), avant d’en faire le fil directeur des lumineux Black Orpheus (2003) et Nigerian Wood (2008). Dans ces deux derniers disques, Keziah Jones assume pleinement le côté pop de sa musique : refrains accrocheurs, chœurs, mélodies dansantes, son plus travaillé, instruments invités (la clarinette dans « AfroSurrealismForTheLadies » sur Black Orpheus, par exemple).
Cela ne signifie pas que Keziah Jones se renie ou que « c’était-mieux-avant », au contraire : ce parcours est passionnant, justement parce qu’il pousse vers d’autres dimensions l’essence blues-funk de sa musique, tout en restant éloigné de la soupe commerciale prétendument world-music. La meilleure preuve en est peut-être, paradoxalement, la formule radicale qu’il choisit sur scène. Ce qui pourrait apparaître comme une contradiction peut en effet aussi s’interpréter comme la volonté, pour un artiste, d’exploiter pleinement les possibilités offertes par les différents supports. Aux albums la recherche, le temps de la réflexion et les subtilités de la production. À la scène l’urgence, la fièvre, l’énergie à partager durant un moment court mais intense. Sur disque, les caresses ; sur scène, la claque. L’un n’étant jamais loin de l’autre : les mélodies enregistrées sont toujours basées sur des rythmiques syncopées, et en public, il y a toujours quelques titres en solo où la douceur reprend le dessus. Dr Keziah et Mr Jones proposent une complexe dualité, dont la fréquentation est très profitable. À condition toutefois que le son live fasse honneur au groupe.
Texte et photo Loïc Ballarini
• Le 21 janvier à Nantes (La Carrière), le 26 à Brest (La Carène) et le 27 à Rennes (La Cité).
• CD : « Nigerian Wood » (Because)
• Internet : site officiel, Myspace
•
Pour contredire la théorie élaborée ici, on peut aussi regarder un
mini-concert donné en solo dans le métro parisien en septembre dernier,
sur le site Musicspot
« Ce n’est pas bon les magouilles en politique », « Choisissez bien vos amis pour le bien et pour le pire ; choisissez bien vos copains, vos copines », « Je t’aimerai toute ma vie »…
Rien de bien nouveau sous le soleil malien d’Amadou & Mariam, et
c’est heureux. Les paroles glanées dans les chansons de leur nouvel
album (Welcome to Mali)
s’inspirent toujours des mêmes thèmes : l’amour, l‘amitié,
l’entraide, l’honnêteté, la vaillance, l’hospitalité…, le mensonge,
l’avidité, la corruption, l’hypocrisie, la démagogie, etc. Entre bon
sens revendiqué et naïveté assumée, ces paroles sonneraient creux chez
la plupart des artistes, chez Amadou & Mariam elles exhalent une
réelle fraîcheur.
Sur scène, elles prennent encore une autre
dimension tant est magnétique la relation du couple avec le public. Du
fait de la cécité d’Amadou & Mariam certes, mais aussi grâce à
leurs jeux d’amoureux, et aux élans guitaristiques d’Amadou qui
n’hésite pas à partir dans des solos effrénés qui allongent les
morceaux par rapport à leur version enregistrée sans pour autant les
dénaturer. Déjà quatre ans depuis la précédente tournée triomphale qui
suivit la sortie du disque Un dimanche à Bamako. Nous avions alors rencontré Amadou qui nous avait parlé du Mali, des aveugles, du piratage, de ses influences… (Éric Prévert)
La Griffe : Sur
scène, on vous sent très proche du public. Pourtant, vous ne le voyez
pas. Comment faites-vous pour percevoir sa présence ?
Amadou Bagayoko :
Quand nous montons sur scène, nous demandons aux spectateurs comment
ils vont en les provoquant un peu. Ils réagissent. Et à partir de ce
moment-là, on sait à peu près combien de personnes il y a dans la
salle. Depuis le temps que l’on tourne, on a appris à jauger à
l’oreille le nombre de spectateurs qui sont devant nous.
Quelle est l’attitude de la société malienne vis-à-vis des non-voyants ?
Ici,
en France, on est seuls dans notre chambre d’hôtel. On n’a personne
pour nous guider. Au Mali, traditionnellement, les aveugles sont
toujours très entourés. Toutefois, chez nous, il n’y a pas de travail
pour les handicapés. Pour le commun des Maliens, quand on est dans
notre situation, on est voué à la mendicité. Avec la création de
l’Institut pour les non-voyants de Bamako où j’ai rencontré Mariam en
1975, les choses ont toutefois un peu changé. Maintenant, les aveugles
commencent à aller à l’école. Ils travaillent. On les considère comme
des gens à part entière. Aujourd’hui, nous faisons beaucoup de concerts
au profit des non-voyants. Toutes nos premières chansons étaient
centrées sur la sensibilisation aux problèmes des handicapés.
Y a-t-il une grande différence de considération vis-à-vis des aveugles entre l’Europe et l’Afrique ?
En
Europe, il y a beaucoup de structures pour les handicapés visuels. En
Afrique, assez peu. On manque encore beaucoup de moyens.
Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été chanteur ?
Si
je n’avais pas fait de musique, j’aurais peut-être fait des études de
droit pour devenir homme politique ou magistrat. J’ai toujours aimé
faire des discours…
D’ailleurs, sur scène, votre passion pour les discours transparaît ?
C’est
vrai qu’au Mali, beaucoup nous considèrent comme des messagers. Les
vieilles personnes et les jeunes nous disent qu’il y a toujours quelque
chose à retenir de nos chansons. Certains vont même jusqu’à prétendre
qu’on donne de vraies leçons de vie. Il y a des morceaux qui ont bien
plu au public comme « À chacun son problème ». Dernièrement,
en Afrique, des gens qui avaient fait des choix de vie différents sont
venus nous voir en nous disant que cette chanson avait permis de faire
comprendre à leurs parents beaucoup de choses. Si on peut servir à
faire avancer les choses…

Vous avez enregistré une partie de votre album à Bamako. Aujourd’hui, est-il facile pour un artiste de travailler au Mali ?
C’est
de plus en plus facile. Mais ça n’a pas été toujours le cas. C’est
d’ailleurs pour cela que nous avons été obligé d’aller en Côte-d’Ivoire
pour enregistrer nos premiers albums. D’autres artistes ont préféré se
rendre au Sénégal ou en France. Mais maintenant, il y a de plus en plus
de studios au Mali. Tout ça est en train de changer. La plupart des
Maliens restent enregistrer au pays. Mais désormais, ce qui devient
problématique, c’est la piraterie. À cause de ce phénomène beaucoup
plus important en Afrique qu’en Europe, beaucoup d’artistes maliens
n’arrivent pas à vivre de leur art.
Les
deux principaux fabricants de disques viennent d’ailleurs de mettre la
clé sous la porte. Ils invoquent la raison du piratage. Est-ce qu’en
Afrique le problème est aussi inquiétant qu’on veut bien le dire ?
Oui,
bien sûr. Les deux principales usines ont fermé car les autorités n’ont
rien fait pour que les choses changent. C’était un moyen de protester
contre le fait qu’elles n’arrivaient plus à vendre de cassettes. Sur
100 cassettes, 80 sont piratées à l’heure actuelle. C’est préoccupant.
Mais personne ne fait rien pour que ça change. Faudra-t-il attendre que
les artistes maliens soient tous morts pour que les politiques
commencent à s’intéresser à ce problème ?
Est-ce en raison de la piraterie que vous avez décidé de vous attaquer au marché européen ?
Oui,
il y a un peu de ça. On a voulu internationaliser notre musique
progressivement. Une fois que nous sommes parvenus à nous faire
connaître un peu partout au Mali, on a fait beaucoup de concerts en
Côte-d’Ivoire. On a alors vu que notre musique prenait. C’est à partir
de ce moment-là qu’on s’est dit que l’on pouvait peut-être aller en
Europe et pourquoi pas ailleurs…
Etes-vous retournés en Côte-d’Ivoire depuis les derniers événements ?
Non.
On n’est pas allé là-bas depuis bien longtemps. Mais on a souvent une
pensée pour tous les habitants de ce très beau pays. C’est d’ailleurs
pour eux qu’on a écrit la chanson « Vive la solidarité entre les
peuples que l’on soit Ivoirien, Burkinabais, pour que l’on puisse se
donner la main et bâtir ensemble une Afrique ».
Vos
textes tournent souvent autour de l’amour… Certaines paroles sont très
simples. « Je t’aime, tu m’aimes, où est le problème… »
Sont-elles le reflet de l’Afrique où, semble-t-il, on se pose beaucoup
moins de questions qu’en Europe sur les choses de la vie…
Nous
voulons parler simplement aux gens pour que tous puissent comprendre.
On évite les tournures alambiquées. On ne veut pas de complications qui
pourraient nuire à la lisibilité de notre musique. C’est pour cela que
l’on a choisi ce créneau. C’est sans doute ce parti pris qui permet à
nos chansons d’être universelles comme certains nous le disent.
Votre
guitare prend une vraie place sur scène. Ce qui n’est pas le cas sur le
disque. Vous semblez avoir une très grande culture blues…
Quand
j’étais jeune, j’ai beaucoup écouté John Lee Hooker et bien d’autres
bluesmen américains. J’ai également baigné dans l’univers de
guitaristes comme Clapton, Hendrix… La musique malienne a beaucoup de
points communs avec ce blues-là. Nous, artistes africains, on exprime
beaucoup de tristesse à travers nos chansons même si cela est souvent
masqué, en ce qui nous concerne, par des rythmes endiablés. On conserve
toutefois la base technique du blues. À savoir la métrique pentatonique.
Est-ce que, comme BB King qui comparait sa guitare à une femme, vous considérez votre instrument comme une seconde épouse ?
Quand
j’apprenais la guitare dans les années 70, je dormais avec elle dans
mon lit. Aujourd’hui, ça a changé, je préfère me coucher auprès de
Mariam. Contrairement à avant, je ne suis pas malade si je ne peux pas
jouer de musique pendant deux jours.
Ali Farka Touré a longtemps été considéré comme l’un des plus grands bluesmen africains. Vous a-t-il inspiré ?
On
l’apprécie énormément. Il a commencé avant nous. On l’a vraiment
découvert quand il a chanté avec la troupe régionale de Mopti. On a
toujours eu besoin de ses conseils. La première fois que je suis allé à
Bamako, Ali Farka Touré jouait avec l’orchestre de la radio. C’est à
cette époque, dans les années 70, que j’ai fait sa connaissance. Il m’a
proposé d’enregistrer mes premiers morceaux. C’est quelqu’un que j’aime
beaucoup. J’aime surtout ce qu’il a pu faire avec Ry Cooder. En 2004,
on lui a rendu visite dans son village. Là-bas, parallèlement à sa
carrière d’artiste, il s’est lancé dans l’agriculture. On est repartis
avec un sac de riz. C’était un dimanche de fête.
Qu’est-ce qui différencie un dimanche en Europe d’un dimanche à Bamako ?
Quand
nous sommes venus en France la première fois, on a été très surpris. Le
dimanche est une journée plutôt calme chez vous ! En Afrique, ça
n’a rien à voir. Le dimanche est synonyme de fête. Très tôt le matin,
les hommes se rassemblent, les femmes se font belles. C’est le jour des
mariages, des baptêmes, des fêtes à la maison et des visites aux amis,
à la famille. Les artistes aussi se lèvent très tôt car, pour eux, ce
n’est pas de tout repos, ils jouent toute la journée. Ce sont eux les
plus à plaindre. Mais pas tant que ça car s’ils jouent bien le public
glisse des billets dans leurs poches. C’est une tradition qu’on devrait
imposer en France [rires].
Propos recueillis par Lionel Cabioch
(entretien publié dans La Griffe n°176, été 2005)
•
Le 29 janvier à Dinan (Théâtre des Jacobins), le 30 à Quéven (Les
Arcs), le 31 à Alençon (La Luciole), le 4 février à Nantes (L’Olympic),
le 5 à Rennes (Salle de la Cité).
• CD : « Welcome to Mali » (Because Music / Warner)
• Site internet : www.amadou-mariam.com
Depuis sa création en 1990, le festival Travelling s’est attaché à dépasser le cadre de l’écran pour multiplier les regards artistiques et culturels autour de sa programmation : peinture, photographie, vidéo… et musique. Ainsi, de nombreux artistes se sont succédé lors de ciné-concerts qui alliaient œuvre du patrimoine (Métropolis, Loulou, Nénette et Boni, Buffet Froid…) et concepteurs sonores (Ripley, Bernard Riobé, les Troublemakers, Olivier Mellano…). Avec parfois des prestations uniques : en 1996, Yann Tiersen a interprété une création originale du Kid de Charlie Chaplin avec des pianos jouets et des accordéons, jamais renouvelée en raison du refus des ayants droit du cinéaste.

Barbara Carlotti accompagnera « L’Ourson et autres contes russes »
Pour cette vingtième édition, l’équipe organisatrice de Travelling multiplie les mets musicaux et propose un menu gourmand avec pas moins de quatre ciné-concerts. À commencer par une innovation : « Le-son de cinéma », qui associera un film, Labeur de Helmar Lerski, classique du muet rarement projeté en France, revisité par Jonathan Avishai, compositeur et musicien israélien, et une leçon de cinéma animée par Ariel Schweitzer, historien et critique aux Cahiers du Cinéma (mercredi 4 février). Autre rendez-vous, dans l’église Saint-Melaine : l’organiste Bertrand Lamet apportera du volume sonore à From the Manger to the Cross de Sidney Olcott, quatrième long-métrage de l’histoire du septième art, réalisé en 1912 (vendredi 6 février). Les plus jeunes ne seront pas en reste avec un Ciné-Baby dédié à L’Ourson et autres contes russes, accompagné en direct par la chanteuse Barbara Carlotti (les 2 & 3 février). Enfin, fidèle du festival, Olivier Mellano réinventera la bande-son des Aventures de Pinocchio de Luigi Comencini tandis que le comédien Vincent Guédon réinterprétera tous les rôles pour une expérience filmique live insolite mise en scène par Massimo Dean (samedi 7 février).
Le festin musical ne s’arrête pas là ! En guise de dessert, lors de trois soirées à l’Ubu, les cinéphiles noctambules pourront se repaître jusqu’à l’aube de gourmandises électroniques, expérimentales ou encore vocales (palestinienne ou israélienne) concoctées par des chefs qui officient dans des salles internationales : Winter Family, Boogie Balagan, Kamilya Jubran, Dj Morpheus, Dj Will B.
Karine Baudot
• Renseignements : 02 23 46 47 08, 02 99 31 12 10, www.travelling-festival.com
L’affiche est alléchante : l’exquis Jacques Gamblin et le décalé François Morel en duo, au service des délirants Diablogues de Roland Dubillard. Sur le papier, tout est réuni pour passer une bonne soirée. À la sortie du théâtre (en l’occurrence La Passerelle de Saint-Brieuc, à la mi-décembre), on ne peut pas dire le contraire. Mais on ne peut non plus cacher certaines réserves.

Sur le texte, d’abord. Cette succession de dialogues sans lien entre eux, d’abord conçus comme des sketches radiophoniques sous le titre Grégoire et Amédée en 1953 et adaptés pour le théâtre en 1975 sous le titre actuel, fourmille de pépites et de jeux de langage souvent drôles, de piques bien senties et d’échanges qui n’hésitent pas à glisser vers l’absurde. Mais si le spectacle décolle vite, au sujet notamment du ping-pong et de la pluie, on a tout aussi rapidement la désagréable impression qu’il pourrait aller bien plus loin, bien plus haut, mais que le délire reste cantonné dans des sphères mesurées et trop balisées. Peut-être est-ce dû aux acteurs qui, pour s’amuser, ne donnent pas non plus leur pleine mesure. On les sait capables d’excellence, on les trouve moyens — pas sans talent, évidemment [lire ci-dessous un entretien avec Jacques Gamblin publié dans La Griffe n°170], mais sans éclat.
Cependant, la cause de cette frustration générale est plus sûrement à rechercher dans la mise en scène, et ce que l’on peut percevoir de ses intentions. Anne Bourgeois évite certes le piège de la contextualisation, conservant à ses deux personnages (qui n’ont pas de nom et se vouvoient) une apparence atemporelle, ne les situant dans aucun lieu précis. Mais elle tombe dans celui de la démonstration, comme dans l’épisode du projecteur de cinéma. L’accessoire n’apporte rien, et les effets soulignent de façon grossière ce que les mots suffisent à faire voir. Même remarque à propos des pastilles musicales, insérées entre chaque dialogue comme s’il fallait absolument marquer ces transitions pourtant évidentes.
Tout dans la mise en scène porte la marque de bonnes intentions inutiles. Les acteurs sont populaires et vont attirer au théâtre un public peut-être non habitué (ce qui se vérifie : les salles sont pleines à craquer) ? Alors il faut bien faire attention à ne pas le désorienter, le prendre par la main et le guider. À force de vouloir faire une mise en scène familiale, à force de vouloir plaire en somme, Anne Bourgeois en oublie d’avoir de l’ambition. Le résultat n’est pas désagréable, mais il est sans mordant, sans originalité. Aplanir les montagnes évite de se fatiguer, mais que devient alors le paysage ?
Loïc Ballarini
• Les 23 & 24 janvier à Fougères (centre culturel Juliette Drouet, complet, séance supplémentaire le 24 à 16h, 02 99 94 83 65), le 24 février à La Chapelle-sur-Erdre (Espace Culturel Capellia, 02 40 72 97 58), le 25 février à Château-Gontier (Le Carré, 02 43 09 21 50), le 26 février à Laval (Théâtre, 02 43 49 19 55), le 28 février et le 1er mars à Caen (Théâtre, 02 31 30 48 00).
Entretien réalisé en novembre 2004 au cinéma Gaumont de Rennes où Jacques Gamblin était venu présenter le film Holy Lola de Bertrand Tavernier. Nous l’avions entretenu de sa carrière évoluant entre mots dits et mots écrits. Il était alors en tournée de son troisième spectacle solo, Entre courir et voler, il n’y a qu’un pas papa, adapté de son livre éponyme publié aux éditions Le Dilettante.
La Griffe : Vous avez débuté votre carrière de comédien au théâtre, quel a été votre parcours ?
Jacques Gamblin :
J’ai débarqué dans le milieu du théâtre par hasard, à travers quelques
jeux d’expression corporelle, en faisant des stages à 17 ans, dans les
centres de vacances. Adolescent, à une période jamais très facile à
vivre, j’ai senti que quelque chose de réjouissant, bouleversant même,
me tombait dessus. Je découvrais une façon d’exprimer les sentiments
qui m’a submergé, troublé et rempli de bonheur. Ensuite, à 19 ans, j’ai
fait d’autres stages où j’ai connu Hubert Lenoir, directeur du Théâtre
du Totem [à Saint-Brieuc, ndlr] qui m’a engagé pour être régisseur dans
sa compagnie. Je n’y connaissais rien, je sortais de terminale, le bac
en poche sans savoir où j’allais mettre les pieds. Et là, cette
proposition incroyable ; je me suis retrouvé professionnel du jour
au lendemain. J’ai appris sur le tas pendant trois ans dans une jeune
compagnie où tout le monde fait tout. Au fil du temps, l’envie est née
de passer de l’autre côté de la scène, je suis devenu acteur.
Puis j’ai arrêté parce que je n’avais pas senti ce métier comme une vocation, je ne l’avais pas choisi. J’ai alors quitté cet univers artistique en me disant que c’était une belle expérience. Et j’ai travaillé chez des artisans, dans le secteur de la menuiserie. Un jour, Hubert m’a rappelé pour savoir si je souhaitais participer à un stage de sélection d’acteurs pour un prochain spectacle. J’ai été sélectionné et j’ai abandonné la menuiserie pour continuer l’aventure théâtrale avec cette fois l’impression de faire un choix. La décision venait de moi et n’était pas seulement due à la chance ou aux hasards de la vie. Suite à quoi, j’ai travaillé au Théâtre de l’Instant à Brest, au Théâtre Quotidien à Lorient et puis à Rennes au Centre Dramatique National avec Robert Angebaud. J’ai quitté la Bretagne pour le Centre National d’Art Dramatique de Caen. J’étais permanent, une période nourrissante et bouillonnante. C’était encore une fois miraculeux, inespéré. Mais si la chance m’a souvent souri, j’ai su la saisir et la cultiver. Je m’en suis servi, je l’ai mise en jeu, je l’ai exploitée à fond. Ensuite, je suis parti pour Paris puis de fil en aiguille j’ai obtenu quelques rôles dans des téléfilms…
Quels souvenirs gardez-vous de ces années passées en Bretagne ?
Ils
sont intenses puisqu’ils marquent le début de ma vie professionnelle,
dans une région avec laquelle j’ai toujours gardé des liens d’amitié ou
géographiques. Je ne suis pas Breton d’origine, je suis né à Granville
en Normandie, pas très loin non plus, mais c’est en Bretagne que
j’aimerais vivre si je n’habitais pas Paris pour les raisons liées à
mon métier. Je m’y sens bien, c’est mon deuxième pays, pas seulement
car c’est une terre belle et forte, que j’y fais du bateau tous les
étés, mais il y existe une vraie culture, un bouillonnement artistique.
À mes débuts, il y avait deux, trois troupes professionnelles et en
trois ans il y en a eu vingt-cinq. Elles ont fleuri, nourries par un
théâtre amateur extrêmement développé. L’art surgissait de partout, des
écrivains, des peintres, des musiciens… J’avais l’impression d’être
dans un foisonnement de création, lié à cette conscience des gens d’ici
d’appartenir à une terre, une conscience beaucoup plus présente que
dans ma Normandie natale. Je suis quelqu’un d’enraciné et je suis
admiratif de ceux qui quittent un endroit pour des raisons tragiques,
politiques ou autres. Bien sûr, dans de tels cas d’urgence, je le
ferais, mais je suis très lié à des espaces, à une mémoire… [il est troublé, cherche ses mots],
ça fait partie de moi. L’endroit d’où nous venons et où nous revenons
est un tremplin pour aller ailleurs, il nous rassure… J’ai beaucoup
voyagé, je ne suis pas sédentaire, j’ai vu des lieux, des paysages
magnifiques, mais je pense toujours à mon retour que mon point
d’ancrage reste ici.

Que trouvez-vous dans l’écriture que vous ne trouvez pas dans le métier d’acteur ?
L’écriture
est un art solitaire, le contraire de l’ambiance du travail d’équipe
des plateaux de théâtre ou de cinéma. C’est également un espace
personnel intime et la seule façon que j’ai trouvée de cultiver un
jardin qui m’appartient mais que je peux partager. J’apprécie cet état
d’acharnement que procurent la page, le mot, la phrase. Je ne suis pas
un familier de la littérature, je l’aime, mais je lisais très peu quand
j’étais môme. Je pratiquais des sports et passais mon temps dehors,
davantage tourné vers des activités physiques. Or, si on n’a pas lu de
livre enfant ou adolescent, après c’est trop tard. J’ai découvert la
lecture par le métier de comédien, par les pièces, plus que par les
romans d’ailleurs. Je me suis cultivé en travaillant, par le biais du
théâtre. Mais je reste quand même très inculte puisqu’il y a toute une
masse de romans, d’auteurs classiques que je n’ai pas lus. Vers 1989,
j’ai ressenti le besoin d’écrire sans savoir s’il allait me tenir,
s’ancrer comme une vraie nécessité, ou si cela resterait juste une
expérience unique. Maintenant, au troisième livre, je peux constater
que l’écriture fait partie de ma vie aussi bien que le jeu d’acteur.
Pourquoi n’écrivez-vous pas directement des pièces ?
Je
sépare les deux choses. Le roman, même s’il est court, vient d’abord et
si je pense qu’il y a une vraie dramaturgie théâtrale à l’intérieur
alors je fonce et je l’adapte. Il se trouve que jusqu’à présent tous
mes romans sont devenus des pièces mais rien n’exclut que ce ne soit
pas le cas, faute de posséder cette capacité d’adaptation sur scène. Je
ne ressens pas l’envie d’écrire des pièces de théâtre, pas plus que des
scénarii, ce n’est pas mon truc. De la même manière, l’acte de mettre
en scène, encore plus au cinéma, ne me tente vraiment pas. La part de
création est tellement comblée par l’écriture que je n’ai pas ce besoin.
Pourquoi n’avez-vous pas adapté vous-même votre roman ?
J’ai
travaillé à la création du spectacle avec Claude Baqué et Bruno Abraham
Kremer. Ce sont des collaborations qui bougent puisque c’est du solo,
un genre très particulier et assez évolutif. Je ne me vois absolument
pas venir à 10 heures du matin dans un théâtre, répéter tout seul
devant des fauteuils vides, ça me paraît impossible, insupportable.
J’ai besoin d’avoir du retour, la position d’un œil extérieur, un
miroir représenté par quelqu’un qui soit à l’écoute, dans lequel vous
vous regardez pour avoir une affirmation ou une infirmation de ce que
vous accomplissez.
À l’instar de Jacques, le personnage de Entre courir et voler, il n’y a qu’un pas papa, courez-vous après le temps perdu ?
Je
ne cours pas après le temps perdu mais effectivement, comme le
personnage de ce roman, je crois que je cherche à courir pour le
plaisir. Il se rend compte à un moment donné que si courir est une
fuite de quelque chose, c’est peut-être aussi une quête d’autre chose,
une quête de liberté mais aussi une quête de plaisir pur, de plaisir
serein. Il en a assez de courir pour être à l’heure, à des rendez-vous.
Il en assez de courir pour être là pour d’autres qui l’attendent, il
veut simplement comme il le dit à la fin du livre « courir pour se sentir léger, courir pour se taire, courir pour courir, ne plus franchir aucune ligne ». Courir sans enjeu autre que d’y prendre du plaisir et du silence.
Vous identifiez-vous toujours ainsi à vos personnages ?
Je
me méfie du terme « identification ». Interpréter des rôles reste un
vrai travail et je trouve qu’il n’est jamais aussi productif,
réjouissant et jubilatoire que parce que vous êtes à la fois dedans et
en dehors tout le temps. Vous apportez des choses à votre personnage
qui vous en apporte également. C’est là aussi un échange. Par contre,
avec le rôle de Pierre dans Holy Lola,
j’ai eu l’impression d’être investi et de n’être presque plus dans un
acte de jeu d’acteur, mais de me mettre en jeu. Dans ce cas-là,
effectivement, il y a des moments de quasi-confusion. Je ne me suis pas
identifié en tant qu’adoptant, ce n’est pas ma situation, mais ce rôle
est fait de réactions qui m’appartiennent, une façon de regarder le
pays ou les gens, de prendre en compte des émotions, ce n’est pas un
jeu fabriqué avant d’arriver. Ici, le scénario n’est quasiment plus
qu’un support et la limite entre être et interprété est ténue.
Littérature, cinéma, théâtre…, si vous deviez choisir ?
Je
suis trop gourmand, je n’en ai peut-être pas l’air mais j’aime me faire
des croche-pieds, effectuer des changements de cap, prendre des virages
à 180° que je ne soupçonne même pas. J’aime le mouvement, la
découverte, et surtout me faire plaisir. En se faisant plaisir, on
finit toujours par en donner. Je ne pourrais donc pas répondre à cette
question. Si un jour, je n’ai plus de mémoire pour apprendre un texte,
j’aurai peut-être encore des doigts pour écrire ; si je deviens
manchot, j’aurai peut-être encore de la mémoire pour interpréter des
personnages, etc. Ces trois choses font partie de moi, je ne veux pas
choisir. Elles comblent quelque chose de différent et je les fais avec
le même acharnement. Simplement, ce ne sont pas les mêmes temps ou
rythmes et chacune est exclusive. Mais elles me procurent toutes de
grandes joies.
Propos recueillis par Karine Baudot
« Un génocide n’est pas une guerre particulièrement meurtrière et cruelle. C’est un projet d’extermination », écrit Jean Hatzfeld dans l’introduction de Dans le nu de la vie — récits des marais rwandais. « En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsis, sur une population d’environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16h, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. » Cinq ans plus tard, c’est dans cette commune que le grand reporter à Libération a recueilli les quatorze témoignages qui composent son livre. Isabelle Lafon en a retenu deux qu’elle a portés à la scène.
Deux voix qu’elle incarne successivement, seule sur le plateau, simplement assise sur une chaise d’écolier. Pas d’autre accessoire que le livre de Jean Hatzfeld, point de départ du spectacle et fil qui le relie à l’authenticité de son propos. C’est là tout l’épineux pari d’Igishanga : redonner corps à ces mots qui n’appartiennent qu’à leurs auteurs, en faire du théâtre sans les trahir. Isabelle Lafon n’est ni Claudine Kayitesi, la cultivatrice de 21 ans, ni Sylvie Umubyeyi, l’assistante sociale de 34 ans. Mais elle est une actrice minutieuse et sensible, qui sait faire chanter les mots de papier en retrouvant les intonations et l’accent de ses personnages. Par le pouvoir du regard et grâce à une grande économie de gestes, elle parvient à recomposer, à recréer deux personnalités qui, une heure durant, livrent une parole bouleversante.
Isabelle Lafon est tour à tour la douleur face à la mort et la gaîté d’être en vie, la solitude et la tristesse, les questionnements de ces survivants qui ne comprendront jamais pourquoi leurs voisins, du jour au lendemain, se sont mis à les massacrer méthodiquement. « Ça a été, ça ne devait pas être, mais ça a été », dit Sylvie, comme en écho à Primo Levi qui, cinquante ans plus tôt, écrivait à propos de l’extermination des Juifs par les nazis : « C’est arrivé, donc cela peut arriver de nouveau. » Mais on préfère souvent croire que cette répétition est impossible, tant est immense l’abîme qu’ouvre la réflexion sur ce que l’humain peut avoir d’inhumain.
Sans pathos, sans plainte, mais avec sobriété et émotion, le livre de Jean Hatzfeld et le spectacle d’Isabelle Lafon rappellent l’urgence quotidienne de ces questions et donnent une magistrale leçon d’humanité. À l’image de Claudine, qui raconte : « Parfois, je vais prier dans une église, parce que j’ai eu l’opportunité d’être baptisée. Je ne demande désormais qu’une chose à Dieu : de m’aider à ne pas devenir méchante à l’encontre de ceux qui nous font tout ce mal. Rien de plus, vraiment. Je ne veux pas goûter à la revanche. »
Loïc Ballarini
(article initialement publié dans La Griffe nº134, décembre 2002)
• Du 26 au 30 janvier à Nantes (La Chapelle du Grand T, 02 51 88 25 25)
•
Livres : Jean Hatzfeld, « Dans le nu de la vie — récits des
marais rwandais (Seuil, 2000) ; Primo Levi, « Si c’est un homme »
(Pocket, écrit entre 1945 et 1947).
Glaciale fin d’année dans le Finistère. Le climat n’est pas en cause, mais les décisions incompréhensibles de deux maires. À Carhaix, Christian Troadec vire Daniel Thénadey, directeur de l’Espace Glenmor depuis son ouverture en 2001. L’intéressé, convoqué une semaine avant Noël pour le renouvellement de son contrat de travail, se voit notifier que sa collaboration s’arrêtera le 31 décembre. On est en plein milieu de saison et il reste six spectacles à accueillir ? Tant pis, la municipalité se débrouillera : « On peut faire sans » un directeur artistique, déclare sans rire le maire au Télégramme (30 décembre). À Morlaix, Agnès Le Brun supprime 40 % de la subvention annuelle du Théâtre du Pays de Morlaix. Le directeur, René Peilloux, s’inquiète de ne plus pouvoir faire fonctionner le théâtre après le 31 mai ? Tant pis, il faut faire des économies.
Ni le maire de gauche (Verts-UDB-gauche alternative) de Carhaix, élu en 2001 et réélu cette année, ni la maire divers droite de Morlaix, élue au printemps, ne reprochent aux salles qu’ils financent un échec public ou artistique. Christian Troadec évoque certes sur Libérennes un différend sur la programmation, mais on y perçoit surtout la conclusion d’une rivalité de personnes, et la volonté de se débarrasser d’un lieu de culture pour en faire un centre de congrès rentable. Agnès Le Brun, elle, se justifie par l’endettement de la ville et le fait que le théâtre devrait être du ressort du Pays et non de la commune, mais on peut douter que commencer par asphyxier financièrement une structure soit un préalable de bonne foi pour entamer une négociation sur son avenir.
Dans les deux cas, le résultat est la mise en danger de propositions artistiques originales (l’Espace Glenmor est orienté vers les musiques du monde, le Théâtre du Pays de Morlaix accueille spectacles et créations exigeants), et de lieux qui avaient su impulser une dynamique dans des territoires qui se plaignent souvent à juste titre d’être délaissés.
Loin de nous l’idée de signer un chèque en blanc à Daniel Thénadey et René Peilloux, que nous ne connaissons d’ailleurs pas personnellement : peut-être ont-ils fait des erreurs. Mais encore faudrait-il les leur reprocher, et qu’on sache de quoi l’on parle. À en juger par la qualité de la programmation des salles dont ils ont la charge — et c’est bien l’essentiel, non ? —, nous ne pouvons que les assurer de notre soutien.
Loïc Ballarini
• Site de soutien à Daniel Thénadey : http://combat.culturel.free.fr (pétition, messages de soutiens et revue de presse très complète)
Quand,
il y a dix ans, Patrice Verdure quitte le café-concert qu’il gérait à
Strasbourg et s’installe en Bretagne, il est frappé par la diversité et
la densité des propositions culturelles qu’il découvre sur ce nouveau
territoire. « Mais il manquait un genre de Pariscope, une vitrine de cette action culturelle », constate-t-il alors. Ce sera Le Cri de l’Ormeau,
un agenda culturel gratuit, édité par l’association ArtSpec qu’il fonde
dans ce but. Le magazine est tout d’abord tiré à 5 000 exemplaires
et destiné à Saint-Brieuc et ses alentours. Il couvre aujourd’hui tout
le département des Côtes-d’Armor (et même un peu plus), est diffusé en
moyenne à 23 000 exemplaires chaque mois et a su se rendre
indispensable. Il est d’ailleurs subventionné par le conseil général
des Côtes-d’Armor.
En décembre, Le Cri de l’Ormeau a franchi la symbolique barre des cent numéros. Le genre d’événements que tout titre de presse fête avec plus ou moins de bonheur et d’à-propos. En l’occurrence, l’idée retenue est des plus alléchantes : pas de numéro spécial, mais une semaine de festivités. Du 13 au 18 janvier, Le Cri de l’Ormeau s’arrête chaque soir dans un des six pays des Côtes-d’Armor et tente d’en dresser un inventaire de la création artistique. Prétentieux, diront les grincheux ? Convivial, répondent les organisateurs (les six salariés du journal, qui y travaillent depuis un an, et les dizaines de bénévoles recrutés pour l’occasion). 500 artistes, environ 150 propositions différentes, courtes et parfois inédites, dans le plus parfait mélange des styles, des genres, des influences et des ambitions. Professionnels, amateurs, connus ou pas, le mélange s’annonce joyeux et bigarré.
La musique tient évidemment le haut du pavé (trad, jazz, rock, punk, chanson, tout y passe…), mais le théâtre, la danse, les arts plastiques ne sont pas oubliés pour autant. En vrac et en toute subjectivité, on pourra voir et entendre le poète Yvon Le Men, le photographe Francis Goeller et le flûtiste Jean-Mathias Pétri à Cavan le 13 ; le harpiste Myrdhin et l’accordéoniste Svahn à Dinan le 14 ; les guitaristes Soïg Sibéril et Pat O’May, le joueur de cornemuse Patrick Molard et le chanteur Marlu à Treffrin le 15 ; les groupes de fest-noz Marialla et les Chantous d’Loudia, les clowns l’Effet Two et la fanfare Le Cercle des Pouëts à Collinée le 16 ; le conteur Vassili Ollivro, les rappeuses Raggalendo et les chanteuses Maïon & Wenn à Guingamp le 16 également ; le groupe de jazz électro Delalooz, le chanteur François Budet, la conteuse Guylaine Kasza, les danseurs de la Cie Biwa, une battle rock avec The Wankin’ Noodles et Accapulco 44, des danseurs hip-hop et les acrobates de la Cie Galapiat les 17 et 18 à Saint-Brieuc. Entre autres. Attention : les soirées commencent tôt (vers 18h, et 12h à Saint-Brieuc) et l’on peut manger sur place. L’entrée est libre sauf dans certains bars.
Loïc Ballarini
•
Le 13 janvier à Cavan (salle des fêtes), le 14 à Dinan (théâtre des
Jacobins), le 15 à Treffrin (Café-images L’Atelier et salle des fêtes),
le 16 à Collinée (centre culturel Mosaïque et bar le Ménestrel) et
Guingamp (Théâtre du Champ-au-Roy, Espace François-Mitterrand, Le
Galopin, Rhum 7, Le Campbell’s et Green’s Club), le 17 à
Saint-Brieuc (Salle de Robien, Le Fût Chantant et Mona Lisa), le 18 à
Saint-Brieuc (Salle de Robien, Le Verdelet, Mona Lisa). À ce programme
s’ajoutent un buffet poétique le 15 à Ploufragan (Espace Victor-Hugo)
et une exposition à Langueux (Point-Virgule) du 13 au 21.
• Rens et programme complet : www.cridelormeau.com, 02 96 33 10 12.
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