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La Griffe.org — Lettre d’infos nº4 — décembre 2008

 

Bonjour,

Voici le 4e numéro de la Lettre d’informations de La Griffe.org.
Décembre est bien sûr le mois des Trans Musicales : nous continuons donc notre exploration subjective du programme de la 30e édition de ce festival, entamée dans notre 2e lettre.
Mais décembre n’est pas que le mois des Trans : outre la fin du festival Paroles d’Hiver (dont nous parlions ici et dans notre édition précédente), les Côtes-d’Armor accueillent une intéressante biennale d’art contemporain africain, tandis que les revues d’artistes s’exposent à Fougères et Rennes. L’écrivain brestois Tanguy Viel sera lui aussi dans la capitale régionale pour une lecture-performance.
La programmation des cinémas n’est pas en reste : les frères Coen nous gratifient de leur second film en moins d’un an, et Fred Cavayé signe son premier long métrage. Sans compter deux enthousiasmantes rétrospectives autour d’Aki Kaurismäki à Nantes (avec aussi un film aux Trans Musicales) et Patrice Chéreau à Rennes.

Continuez à vous abonner (c’est évidemment gratuit), et faites passer le mot à vos ami(e)s et connaissances. Il suffit de nous indiquer votre courriel sur notre formulaire en ligne pour recevoir les prochains numéros de notre lettre.

Bonne lecture,
L’équipe de La Griffe


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L’adresse mail de la rédaction est inchangée : journal@lagriffe.org (merci de l’utiliser et de ne pas répondre à ce mail)


Sommaire
(cliquez sur les titres pour aller aux articles)

  

Trans Musicales

AfficheTrans Musicales • 30e édition

Pop • Micachu and the Shapes
Ce qui frappe tout d’abord à l’écoute de Micachu & the Shapes c’est les sonorités et leur texture. Une singulière pop lo-fi mâtinée de musique contemporaine et concrète, et d’électro. Simple mais savamment élaboré, le tout est empreint d’expérimentations surprenantes.

Rock • Sister
Il y a quelques années lors d’un concert du Blues Explosion, certaines avaient émis le vœu de se réincarner en micro de Jon Spencer. Cette année ce sera sûrement à certains de faire de même avec le micro de Gemma Banks, la voix (et guitare acoustique) de Sister. Du rock anglais élégant et sombre aux accents post-punk. 

Rock • The Black Angels
Fans du Velvet Underground, grands amateurs d’ambiances solennelles, les Black Angels sont les corbeaux de bon augure de ces 30e Trans. Leur rock tendu, bien que très sombre, se révèle lumineux.

Musiques improvisées/Rock/Rap • Zone Libre vs. Casey et Hamé  
En 2007, nous avions rencontré Serge Teyssot-Gay — historique guitariste de Noir Désir — pour parler du spectacle qu’il avait créé avec Denis Lavant (À cœur pur) ainsi que de ses multiples projets, notamment celui estampillé Zone Libre avec le guitariste Marc Sens et le batteur Cyril Bilbeaud. Le trio se produit en compagnie des rappeurs Hamé et Casey pour une date exceptionnelle le 4 décembre dans le cadre des Bars en Trans.

Concert filmé • « Total Balalaïka Show »
Parallèlement aux concerts, les Trans Musicales proposent pour la première fois un large panorama de films rock : fictions, reportages et documentaires. Parmi la vingtaine de projections, l’ovni Total Balalaïka Show du Finlandais Aki Kaurismäki sur son groupe favori, les Leningrad Cowboys.

 

Cinéma

PortraitRétrospective • Aki Kaurismäki
Cinéaste aux influences protéiformes (musique, littérature, théâtre…) et à l’univers poétique désenchanté et humaniste, le Finlandais Aki Kaurismäki dessine sur l’écran le visage de gens ordinaires, figures impassibles toujours passibles d’humour (noir). Alors que l’intégrale de ses films sort en DVD chez Pyramide Vidéo, le Cinématographe à Nantes propose un cycle de dix longs-métrages. L’occasion nous est aussi donnée de relire un entretien avec l’actrice fétiche de Kaurismäki, Kati Outinen, paru en février 2005 (La Griffe n°173) lors du festival Travelling Helsinki.

Critique • « Burn after Reading »
Le formidable No Country for old men en janvier, le passionnant Burn after Reading ce mois ci (le 10 décembre), 2008 aura bel et bien été l’année des frères Coen qui signent ainsi leur grand retour après quelques films presque indignes pour eux et près de trois années de silence.

Hommage • Patrice Chéreau
Metteur en scène, acteur, cinéaste multi-primé (Césars, Molière, prix Louis Delluc, Ours d’Or…), c’est à une figure majeure de la culture européenne que le département des Lettres de l'université Rennes 2 a choisi de rendre hommage. Lors d’une « Semaine Littéraire », collaborateurs et spécialistes reviennent sur le parcours et l’œuvre de Patrice Chéreau, en sa présence. Parallèlement, une rétrospective de ses films est organisée. Extraits d’entretiens qu’il nous avait accordés en 1998 et 2001 pour les sorties de Ceux qui m’aiment prendront le train et Intimité.

Critique • « Pour Elle »
Avec un titre pareil on pouvait s’attendre au pire : un polar simpliste bourré de sentimentalisme niaiseux. Ce n’est pas le cas. Le réalisateur Fred Cavayé évite les écueils outranciers, mais son premier long-métrage se révèle propret et politiquement correct, idéal pour conquérir un public fidèle au film du dimanche soir sur le petit écran. (Sortie le 3 décembre)

 

Expositions

AfficheBiennale« L’Homme est un mystère 3 »
La troisième édition de L’Homme est un mystère, biennale d’art contemporain africain, se déroule autour de Saint-Brieuc jusqu’au mois de janvier. Neuf artistes s’y interrogent en peinture, sculpture, photo et vidéo sur le thème du bonheur et de ses empêchements.

Exposition • Revues d’Artistes, une sélection
De Fougères à Rennes, trois expositions zooment sur la revue d’artiste depuis les années 1960 en révélant une histoire trépidante… mais aussi une actualité prolifique. Décalée, humoristique, inventive, underground, la revue d’artiste offre une promenade vivifiante pour oublier en quelques pages l’actuel paysage dépressif de la presse. 

 

Littérature

Lecture Projection • Tanguy Viel
L’écrivain brestois Tanguy Viel est en résidence au Triangle à Rennes pour la saison 2008/2009. Ateliers d’écriture, feuilleton littéraire et performances poétiques sont au sommaire de ces interventions. La prochaine (le 14 décembre) consiste à entrecroiser lectures de son roman Cinéma et extraits du film de Joseph Mankiewicz, Le Limier, dont les héros sont aussi ceux du roman.

 


Trans Musicales • 30e session

 

Nous avions présenté en détails la programmation de cette trentième édition suite à la conférence de presse de septembre dernier [voir Lettre d’infos n°2]. Le groupe nantais Minitel Rose racontait également comment il avait été sélectionné pour la Tournée des Trans. Retrouvez cette fois quelques focus sur les groupes Micachu & The Shapes, Sister, The Black Angels, Zone Libre vs. Casey et Hamé, Rotor Jambreks et Depth Affect, ces deux derniers étant téléchargeables dans les numéros 199 (décembre 2007) et 184 (mai 2006) de La Griffe. Sans oublier le concert filmé des Leningrad Cowboys par Aki Kaurismäki.



Pop • Micachu and the Shapes
Virtuosité expérimentale

Il faut dire que mine de rien la jeune Mica Levi (21 ans) excelle dans la recherche sonore et l’écriture. Son visage à demi mangé par une volumineuse cascade de boucles châtain et sa mise sobre reflètent la simplicité, la nonchalance et la liberté que l’on retrouve dans sa musique. Après de longues années d’étude du violon et de l’alto au conservatoire, elle se consacre, en partie, depuis trois ans à l’étude de la composition musicale. Et comme elle est douée, une de ses partitions originales a déjà été interprétée par le London Philharmonic Orchestra au Royal Festival Hall. On la retrouve aussi au sein des formations Society of New Music et The Cluster Collective.

Micachu and The Shapes

Dans le trio Micachu & the Shapes, elle chante, joue de la guitare et de l’aspirateur (un vieil Hoover) dont on perçoit aisément les aspirations, vrombissements et autres gémissements sur la plupart des morceaux. Marc Pell l’accompagne à la batterie et aux percussions (cloche, claquements de main) et Raisa Khan au clavier et machines. À l’image des travaux de l’américain Harry Partch auquel elle voue un grand intérêt, sa musique se départ des conventions. Harry Partch, théoricien, compositeur novateur et créateur d’instruments, a travaillé sur des gammes microtonales divisant ainsi l’octave non pas en 12 demi-tons traditionnels mais en 43e de tons. D’où la nécessité de créer des instruments adaptés et d’où ces sonorités peu usuelles.

Fortement inspirée par ce dernier et forte de son propre esprit créatif, Mica Levi a du coup elle-même adapté sa toute petite guitare qui donne une part de cette singularité à sa musique. Cet instrument, accroché à son coup par une ficelle, sonne par moments comme une washboard (planche à laver). Les morceaux de Micachu & the Shapes semblent sans cesse se construire et se déstructurer, passer à l’endroit puis à l’envers. Comme soudain inspirés de l’intérieur. Mica Levi fait figure d’alchimiste : elle change le chaos en harmonie. Harmonies basées sur des étrangetés sonores un peu déglinguées à la démarche parfois titubante.

À l’image de sa voix tour à tour douce et caressante puis rauque et éraillée ses chansons tout en relief revisitent les codes de l’écriture ; les mélodies enjôleuses prennent des virages vertigineux et se heurtent à des ruptures aux allures accidentelles. Pas étonnant alors que le producteur Matthew Herbert — par ailleurs compositeur, sculpteur de sons conjuguant musique électronique, musique concrète, engagement politique et big band acoustique, et adepte de concerts performance — se soit arrêté sur ce phénomène de virtuosité ingénieuse et expérimentale. C’est sur son label Accidental Records qu’est sorti le single « Golden Phone ».

Valérie Tabone

• En concert le 3 décembre à Rennes (Ubu, 22h30>23h15)
• Site internet : www.myspace.com/micayomusic

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Rock • Sister
Gemmes rock

Le groupe existe depuis presque trois ans et un album devrait bientôt voir le jour. Autant dire que Sister prend le temps de laisser mûrir ses compositions. Pas d’arrangements alambiqués, l’option prise est plutôt basique et efficace. La formation est classique : guitare acoustique/voix, guitare, basse, batterie, orgue. Les morceaux sont épurés et équilibrés ; le son âpre et velouté juste ce qu’il faut. Joliment ourlées, nimbées de mélancolie, les mélodies sont menées par une guitare éthérée et un orgue aux nuances subtiles. Habilement soutenus par une batterie sobre, bien posée, et une basse aux échos cold-wave qui viennent parfaire cet écrin instrumental. Une toile de fond idéale pour la voix profonde, suave, et vibrante de la belle Gemma Banks.

Sister
Sister (photo Nickie Divine)

Pas de doute, la charismatique chanteuse ne se résume pas à une image. Sa silhouette fuselée, sa généreuse houppe noire et sa présence ne sont pas sans rappeler d’autres icônes tels Nick cave ou Chrissie Hynde. Et si « Lovers of Today » n’est pas ici la reprise des Pretenders, il existe des passerelles entre ces deux groupes. De même que si « Satellite » n’est pas ici « of love » on pense aussi beaucoup au Velvet Underground à l’écoute des quelques titres disponibles pour l’instant. Il s’agit peut-être de clins d’oeil. L’esthétisme joue un rôle important, autant dans l’attitude et le look des londoniens que dans leur musique. Ils cultivent un esprit romantique et mélancolique qui confère une classe et une intensité un peu dramatiques à leur univers. Sous ce rock en clair obscur on sent sourdre l’énergie contenue et une sensualité encore évanescente. Ces anglais n’ont peut-être rien inventé de révolutionnaire mais ils le font très bien.

Valérie Tabone

• En concert le 5 décembre à Rennes (Salle de la Cité, 18h15>18h55)
• Site internet : www.myspace.com/sistermusic

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Rock • The Black Angels
Cramés au soleil

The Black Angels
The Black Angels (photo Briana Purser)

Rien qu’à examiner les titres des chansons de leur album « Passover », on comprend que les Black Angels ne sont pas un orchestre de bal, ne jouent pas du ska festif ni des reprises folk d’Yves Montand. Il y est question d’un jeune homme mort, d’un sniper aux portes du paradis, de la seconde guerre du Vietnam, de manipulation et d’appel aux armes. Elevés au grain de sable texan, ces gars-là ressemblent plus à un Joy Division du désert qu’à des countrymen en goguettes. C’est la voix du chanteur qui frappe aux tympans en premier. Cet organe grave, solennel, encadré dans une réverbération de cathédrale, évoque une plainte funèbre ou un prêcheur des enfers. Un peu moins glauque que Ian Curtis, un peu moins enjoué que Jim Morrison. Quelque chose entre les deux.

Derrière lui, ses trois amis corbeaux déroulent un rock’n’roll drogué, cramé au soleil, avec des relents psychédéliques quand l’envie leur prend. Jamais d’excès de vitesse : les Black Angels se complaisent dans des mid-tempos propices à leur décollage. Le groupe joue serré, guitare-basse-batterie et quelques rajouts divers, sans mur de son ni solos nauséeux, avec un quadrillage sonore dépouillé. Certains plans rappellent les Warlocks, autre meute d’Américains perchés, ou les magiciens anglais d’Hawkwind, les longs développements progressifs en moins. Parfois fatigant à force de noirceur, le groupe n’en demeure pas moins fascinant la plupart du temps.

Nicolas Legendre

• En concert le 6 décembre au Parc Expo Rennes Aéroport (Hall 3, 23h45>00h45)
• CD : « Directions to see a ghost » (Pias)
• Site internet : www.theblackangels.com

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Musiques improvisées/Rock/Rap • Zone Libre
« Je n’ai pas de vision de la musique.
Ce sont des choses qui jaillissent. »

Guitariste de Noir Désir, Serge Teyssot-Gay ne s’est jamais cantonné à ce poste, aussi prestigieux et prenant soit-il. Il a régulièrement emprunté des chemins de traverse pour donner corps à ses propres projets. En 1995 sort son premier album Silence Radio, puis en 2000 On croit qu’on en est sorti où il intègre des textes du romancier Georges Hyvernaud. Une relation à la littérature qui s’est poursuivie avec Lydie Salvaire, Régis Jauffret… ou Attila Jozsef. Les textes de ce poète hongrois forment l’ossature du spectacle À cœur pur que Serge Teyssot-Gay a créé avec le comédien Denis Lavant. Parallèlement, il se produit également au sein d’Interzone avec le musicien syrien Khaled AlJaramani, et dans Zone Libre, un trio à géométrie variable dédié aux musiques improvisées. Zone Libre se produit dans le cadre des Bars en Trans avec les rappeurs Casey et Hamé (La Rumeur).

Serge Tessot-Gay
Serge Tessot-Gay (photo Christophe Le Dévéhat)

La Griffe : Comment s’est passée la rencontre avec Denis Lavant ?
Serge Teyssot-Gay : Je ne connaissais pas Denis. J’avais vu Mauvais Sang [long métrage de Léos Carax, NDLR] avec mes potes de Noir Désir, quand c’était sorti dans les années 1980, et j’avais juste un vague souvenir d’un passage du film où on entend une compo d’Iggy Pop qui a été reprise par David Bowie…

« China Girl » ?
Ouais, je crois que c’est ça. La version d’Iggy Pop est absolument démente. J’avais donc ça en mémoire, uniquement. Denis ne connaissait pas non plus Noir Désir, il n’avait jamais écouté. C’est une rencontre très neutre, qui s’est faite comme ça. On s’est simplement mis au boulot, les correspondances se font ou pas, il se trouve qu’avec Denis ça s’est fait directement.

Humainement aussi ?
On apprend à se connaître, tout doucement. On ne se connaît pas encore vraiment bien mais… Ces choses ne sont pas forcément rationnelles en fait… Comme la rencontre avec Khaled [AlJaramani, son complice d’Interzone]. Quand on s’est rencontré, on s’est en quelque sorte reconnu, comme si on se connaissait depuis longtemps. Bien qu’il soit syrien, qu’il ait grandi et qu’il habite là-bas. Il a aussi une culture musicale très éloignée de la mienne, très classique et orientale. Il connaît très bien la musique classique arabe, la nôtre aussi, mais pas du tout la musique contemporaine, les groupes, etc. Tout ce dont je me suis nourri. Ça passe vraiment par autre chose, et je crois que le nœud de l’histoire se trouve là. Tout découle des correspondances qu’il peut y avoir entre nous.

Khaled ne parle pas le français, je suppose que tu ne parles pas l’arabe ?
Non, et puis on a fait l’album sans parler, parce qu’on n’avait pas le temps et puis parce qu’on n’était pas là pour ça… On a fait les dix morceaux du premier album sans se connaître. Je l’ai invité à passer dix jours chez moi avant l’enregistrement, histoire de savoir « qui c’était ». Il s’est avéré qu’on avait pas mal de choses en commun.

Une sorte de «choc des civilisations », au sens positif ?
Non, je ne crois pas. On ne le vit pas comme ça, plutôt comme quelque chose reposant uniquement sur les liens d’humanité entre nous. Il n’y a pas eu de choc, à aucun moment. Ce sont des correspondances… Une belle leçon d’humanité, plus qu’un choc d’où découlerait la musique.

Pour revenir au projet avec Denis Lavant, connaissais-tu Attila Jozsef avant ?
Je connaissais un texte, que Bertrand [Cantat, chanteur de Noir Désir] avait lu une fois pendant des balances. Je lui avais demandé s’il s’agissait d’un nouveau texte à lui, et il m’avait dit que non, c’était un texte d’un poète hongrois, Attila Jozsef en l’occurrence. On avait décidé de le jouer le soir même, et on l’a joué trois fois en tout, en ouverture de concert. Ça permettait de redonner de l’énergie et de la fraîcheur, et puis dès qu’on est tombé dans le systématisme on a arrêté de le jouer. C’était juste une parenthèse, et j’ai découvert l’écriture d’Attila Joszef avec Denis Lavant.

Des projets de concerts au Moyen-Orient avec Interzone ?
Oui, on a déjà joué là-bas…

Avec un bon accueil ?
Des jeunes générations oui. Parce que Khaled joue du oud de façon très particulière. Il est très libre dans sa façon d’aborder l’instrument, par rapport à la tradition. Les vieux oudistes lui disent : « Tu sais pas jouer du oud, c’est pas comme ça ». Alors qu’il joue très bien. Les anciens conçoivent plus l’instrument comme quelque chose qui résonne à l’intérieur d’eux-mêmes, non comme un instrument servant à projeter une émotion. Alors que Khaled l’utilise aussi comme ça, ce qui correspond plus aux nouvelles générations.

Ton univers musical est souvent sombre, cela correspond-il à une vision de la musique ?
Je n’ai pas de vision de la musique. Ce sont des choses qui jaillissent. Ça sort comme ça. 

Pas de calcul, comme avec un texte par exemple ?
Si tant est qu’un texte puisse être calculé. Au bout du compte… Enfin, tu n’as pas tort, puisqu’il y a bien du travail pour arriver jusque-là. Le travail est super répétitif, très laborieux, pendant des années. Moi je suis un gros bosseur, j’ai toujours énormément bossé l’instrument, mais il y a un moment où les choses doivent être digérées et ressorties comme si elles étaient neuves. La difficulté dans la musique se trouve là pour moi. Avoir cette sensation de sortir des choses de maintenant, de l’instant présent.

Ce que vous avez toujours fait avec Noir Désir…
Hmmm… Oui. C'est-à-dire qu’on a toujours vécu chaque concert comme si c’était le dernier. Ça te met forcément dans un état d’esprit particulier, et il se trouve que l’on avait tous cet état d’esprit, Bertrand, Denis, moi et Jean-Paul qui nous a rejoints il y a une dizaine d’années maintenant.

On trouve beaucoup d’instruments orientaux sur le dernier album d’Interzone. Cette confrontation ne t’a-t-elle pas donné envie d’apprendre un nouvel instrument, peut-être pour retrouver une certaine fraîcheur ?
J’ai eu envie d’apprendre le oud avant de rencontrer Khaled. Je suis allé chez un luthier à côté de chez moi, j’ai essayé et c’était catastrophique. Je me suis dit qu’il fallait que j’apprenne, j’ai demandé au vendeur des adresses de professeurs, il m’a donné des cartes et puis j’ai tout jeté en sortant du magasin, je me suis dit que ça allait pas du tout [rires]. Aussi pour une raison simple, à savoir que je n’en finis pas d’apprendre de mon instrument.

Tu pousses la guitare dans ses retranchements, aussi bien au niveau du son que de la façon de jouer…
Ah non, pas du tout. J’ai le sentiment d’avoir fait un certain nombre de choses, j’ai appris à structurer au niveau du son et de l’intention, mais j’ai encore énormément à apprendre, notamment de guitaristes comme Marc Sens qui m’apporte beaucoup dans Zone Libre. J’ai envie d’aller plus vers la musique abstraite.

À l’image de Zone Libre…
Oui, contrairement à Interzone dont la musique est très structurée. Ce sont des choses qu’il faut que je développe, mais ça demande des mois de boulot…

Jamais lassé par la guitare?
Non, et puis j’ai besoin de jouer ! [rires]

Tu as travaillé avec la rappeuse Casey ?
Je n’ai pas encore bossé avec elle, mais on a un projet commun entre Zone Libre, Casey et Hamé de La Rumeur. Ils m’ont contacté il y a un an et ils m’ont dit : « On aimerait que tu montes un groupe, et qu’on fasse un album avec de vrais zicos ». Je leur ai dit qu’on venait de terminer un album avec Zone Libre, je leur ai fait écouter un titre particulier qui a à voir avec l’univers du rap. Cyril Bilbeaud, qui joue dans Zone Libre, faisait partie de Sloy, mais il jouait de la batterie en écoutant Public Enemy dans les années 1980. Moi et Marco écoutons aussi beaucoup de rap indépendant américain, des mecs qui savent créer des univers très particuliers, comme ceux du label Anticon. C’est une forme d’expression qui nous touche profondément, comme Dälek dernièrement. Des gens qui sont en recherche, comme La Rumeur ou Casey en France, qui parlent avec une vraie honnêteté intellectuelle.

En voyant le DVD de Casey, on sent que ça vient des tripes…
Elle est très forte… Elle a une présence fabuleuse sur scène, une vraie front woman. Pour revenir à ce projet, ils ont adoré le titre qu’on leur a fait écouter, et on vient d’enregistrer le deuxième album. Toute la musique est prête, il leur reste à écrire les textes et à les poser dessus. Tout le monde a plein de choses à faire, on pense donc le sortir vers la fin de l’an prochain.

Le morceau en question, c’est « Nous sommes les seuls » ?
C’est ça.

Est-ce qu’on peut imaginer une tournée avec Zone Libre en backing band ?
Complètement.

Tu suis l’évolution de la scène bordelaise ?
Non, parce que je n’habite plus là-bas depuis quinze ans. Et puis j’ai passé beaucoup de temps à composer, et à chercher des idées, j’ai donc énormément de retard sur les groupes à écouter et les trucs à découvrir…

Ton dernier choc musical ?
Le dernier album de Dälek. Je suis allé les voir en concert et j’ai été étonné parce qu’il y a un Dj, Dälek au chant et un guitariste, mais ça ressemble à tout sauf à des sons normaux. Il passe sa guitare dans un ordinateur. Leur musique ressemble à de l’électro, mais avec une touche très particulière et des sons uniques. C’était surprenant, d’autant que l’album précédent tirait plus vers la noise, avec de vrais sons de guitare.

L’album de Zone Libre est sorti sur un petit label (T-Rec). Le projet était trop anti-commercial pour Barclay ?
J’aurais été étonné si Barclay m’avait proposé de le sortir, en fait. Je suis déjà étonné qu’ils aient sorti tous mes projets précédents ! [rires] Je suis très libre là-dessus, et je préfère travailler avec des gens qui ont envie de bosser avec moi plutôt que de faire un forcing inutile. Des bonnes expériences, il y en a plein, je n’aime pas forcer les choses, en tout cas à ce niveau. Je pense que c’est bien d’avoir créé cette structure qui produit des albums « hors norme », qui propose autre chose. J’espère aussi que ça va se développer. On a des projets d’albums solos et d’instrumentaux. Un album solo de Marc Sens, un autre de Jean-François Pauvros, excellent guitariste de la scène improvisée. Des gens qui ne trouvent pas facilement de labels. On a plus intérêt à se retrouver entre personnes de la même famille, et à développer des choses ensemble. C’est plus facile pour travailler, et « philosophiquement » c’est plus juste.

Propos recueillis par Nicolas Legendre
Photo Christophe Le Dévéhat

• En concert le 4 décembre à Rennes (Mondo Bizarro, 02 99 87 22 00)
• Cet entretien est paru initialement en juin 2007 dans le n°195 de « La Griffe ».
• Sites internet : Serge Teyssot-Gay (site personnel, Myspace), Zone Libre.

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Concert filmé • « Total Balalaïka Show »
Rockeurs de tous les pays…

L’amour décalé d’Aki Kaurismäki pour le rock’n’roll s’est décliné au fil des années entre clips, courts et longs métrages. Toujours autour de l’autoproclamé « plus mauvais groupe de rock du monde » : les Leningrad Cowboys. Grâce à Aki, ils sont allés en Amérique, ils ont rencontré Moïse, parodié le film Rocky, repris aux Doors « L.A. Woman », voire reconstitué une crèche païenne dans un bistrot parisien ! Cette vision à la fois dérisoire et vénérée de la musique américaine a trouvé une forme de catharsis dans un hallucinant concert filmé : le moyen-métrage Total Balalaïka Show.

« Total Balalaika Show »

C’est l’union rythmique en 1993 devant 50 000 spectateurs sur une place d’Helsinki, des Vachers de Leningrad et des Chœurs de l’Armée Rouge. Le plus défoncé des producteurs n’aurait pas imaginé un tel mix entre 100 chanteurs, 40 musiciens et 20 danseurs. Les santiags sont infiniment effilées, les bananes inversées et les instruments ressemblent à des tracteurs en carton-pâte. Les reprises de classiques américains (« Happy together », « Knockin’on Heaven’s door », « Gimme some lovin’ »…) et de traditionnels russes (« Kalinka ») envoient la soudure jusqu’à une improbable version de « Sweet Home Alabama » de Lynyrd Skynyrd. Ce film résume d’une certaine manière la démarche de Kaurismäki : provoquer les surprises, orchestrer des rencontres saisissantes, attirer les contraires pour infléchir l’irrésistible révolution planétaire.

Eric Prévert

• Le 6 décembre à Rennes (Théâtre de la Parcheminerie, 14h).
• Lire aussi ci-dessous un portrait d’Aki Kaurismäki à travers sa filmographie, à l’occasion de la rétrospective qui lui est consacrée à Nantes, et un entretien avec son actrice fétiche Kati Outinen.

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Cinéma

 

Rétrospective • Aki Kaurismäki
Chroniques des gênes ordinaires

Aki Kaurismäki

Cinéphile assidu, Aki Kaurismäki est recalé au concours d’entrée de l'école de cinéma finlandaise pour cause de cynisme. Cette propension à la dérision et à l’humour pince-sans-rire deviendra la marque de fabrique du réalisateur. Dès Crime et Châtiment en 1983, adapté de Dostoïevski, il met en place un univers mélodramatique constitué de personnages confrontés aux dures lois de l’existence et qui ne possèdent que l’humour comme issue de secours. Il récidive en 1987 avec Hamlet goes business, version personnelle du chef d’œuvre de Shakespeare qu’il transforme en tragi-comédie twist et rock’n’roll. Une passion indéfectible pour la musique qui le conduit en 1989 à entamer une trilogie dédiée aux Leningrad Cowboys « le plus mauvais groupe du monde » : Leningrad Cowboys go America, Leningrad Cowboys meet Moses, Total Balalaïka Show.

Après La Fille aux allumettes en 1990, peinture sociale d'une Finlande rongée par le chômage et la pauvreté, Aki Kaurismäki, s’offre un exil européen, notamment à Paris où il témoigne de son admiration pour la Nouvelle Vague en convoquant Jean-Pierre Léaud dans La Vie de bohème en 1992. Puis, il retrouve son no man’s land natal, principale source d’inspiration, et offre à ses personnages une expiation à la misère dans l'amitié et les rencontres de hasard. Le réalisateur prend davantage de recul avec l'âge et tend ainsi à plus d’optimisme, notamment grâce aux relations amoureuses à l’instar d’Au loin s’en vont les Nuages en 1996, entre comédie déjantée et drame désespéré.

Esthétisme épuré, décors minimalistes, image soignée, le regard kaurismakien installe un climat d'humilité, souligné par des dialogues rares jusqu’au silence absolu dans Juha en 1999, long-métrage muet en noir et blanc, hommage aux classiques hollywoodiens des années 50. Les anti-héros qui habitent son œuvre se révèlent rarement volubiles, mais lorsque leur voix se fait entendre, un vent de folie douce se lève. Les dialogues constituent alors un mélange d'humour désabusé et d'ironie burlesque à l’image de L'Homme sans passé qui vaudra à Aki Kaurismäki en 2002 une reconnaissance internationale au festival de Cannes et une nomination aux Oscars. Depuis, les lumières du faux bour(g)ru au grand cœur ont continué à illuminer les écrans, histoire de rire là où ça pince !

Karine Baudot

• Jusqu’au 23 décembre à Nantes (Le Cinématographe, 02 40 47 94 80)
• Le 6 décembre à Rennes dans le cadre des Trans Musicales, projection de son concert filmé sur les Leningrad Cowboys, « Total Balalaïka Show » (Théâtre de la Parcheminerie, 14h) (lire critique ci-dessus).
• Intégrale 11 dvd’s, 165€ (Pyramide Vidéo)

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Entretien • Kati Outinen
« L'artiste doit dénoncer les malversations de l'existence »

Marché de Noël, Helsinki, hiver 2004. Le long de la grande avenue Esplanadi, face au port d'Helsinki, se déploie chaque année une cohorte de tentes orangées. Sur les étals : des spécialités culinaires locales, des objets artisanaux, des vêtements chamarrés… Au cœur du marché, le café Kapelli avec sa coupole en verre, son design contemporain, sa décoration raffinée, est un haut lieu de rencontres pour les Finnois épris de discussions culturelles. C'est dans ce décor accueillant que nous avons rendez-vous avec Kati Outinen, l'actrice fétiche d’Aki Kaurismäki, lauréate du prix d'interprétation à Cannes en 2002 pour L'Homme sans passé.

La femme avec passé
Avant de rencontrer Aki Kaurismäki, Kati Outinen bénéficie d'une expérience théâtrale substantielle : « J'ai commencé l'art dramatique à 12 ans et je ne l’ai pas quitté depuis. Le théâtre est très important en Finlande, il y a cinquante-quatre salles rien qu’à Helsinki. J'interprète du répertoire classique mais également des pièces contemporaines. Sur scène, je peux me glisser dans des rôles complètement différents du grand écran, jouer de vraies méchantes par exemple ».

Kati Outinen
Kati Outinen dans « L’Homme sans passé »

C'est en 1982 que sa route croise celle de l'humaniste réalisateur à qui elle offrira sa carrière d'actrice. « J'ai rencontré Aki sur le film Les Indignes de son frère Mika. Tous les deux avaient monté une maison de production pour financer leurs projets cinématographiques. En 1981, Aki avait déjà tourné un documentaire, un genre qui occupe une place importante en Finlande. L’univers décalé d’Aki, entre désespoir, ironie et bonté, se démarquait déjà. Il m'a immédiatement séduite et je ne m'en suis plus éloignée professionnellement. » Début d'une longue et fructueuse collaboration puisqu'elle apparaît dans pas moins de huit de ses films : Shadows in paradise, Les Mains sales (pour la télévision), Tiens ton foulard Tatiana, La Fille aux allumettes, Juha, Hamlet goes business, Au loin s'en vont les nuages, L’Homme sans passé.

Silence in paradise
Dans ces peintures sociales, au milieu d'une Finlande rongée par le chômage et la pauvreté, Aki Kaurismäki cherche à dégager ce qu'il y a de pire et de meilleur chez l'homme, trouvant une expiation à la misère dans l'amitié et les rencontres de hasard (Shadows in paradise) ou dans la musique version rock légendaire (Leningrad Cowboys go America). Sans fioritures, tant dans un esthétisme épuré constitué de décors expurgés de tout objet inutile pour mieux valoriser une image riche en couleurs, que dans un scénario bannissant le monopole du langage au profit d'un silence chargé d'humilité. Dans son œuvre, les personnages sont rarement volubiles, mais lorsque leur voix se fait entendre, un vent de folie douce se lève. Les dialogues constituent un savant mélange d'humour désabusé, d'ironie burlesque et de réparties imagées.

Le monsieur est un poète et sa muse s'en délecte. Kati Outinen se réjouit de cette langue si particulière que l'acteur fétiche d'Aki, Matti Pellonpää (décédé en 1995 à 44 ans) appelait « l’akilien ». « Les dialogues d'Aki sont merveilleux. Ils sont constitués de mots qui n'existent pas ou qui ont disparu du langage parlé avant qu'il n'en vienne à la réalisation. Souvent, il les écrit sur les tournages et nous les donne avant une scène. » Une économie de paroles qui épouse parfaitement le jeu de la comédienne. Véritable gueule de cinéma, son regard planté sur un visage aux traits inexpressifs et stoïques, signe particulier des protagonistes d'Aki Kaurismäki, exprime une foultitude de sentiments, un potentiel décelé dès ses débuts aux côtés du réalisateur.

J'ai engagé une actrice
Première apparition phare dans La Fille aux allumettes. Une préparation au rôle en conditions réelles : « Pour interpréter Iris, une jeune ouvrière exploitée par son entourage, j'ai travaillé sur la chaîne d’une fabrique d'allumettes pendant deux jours ». Dans cette volonté de retranscrire précisément la réalité, Aki Kaurismäki entame un voyage à la noirceur comique ou à la fantaisie sombre. En dehors de ses qualités humaines, l'artiste force le respect de l'actrice : « J'aime son univers dénué de superflu. Il va à l'essentiel et cherche la pureté des choses. »

De fait, elle se plie volontiers aux méthodes de travail particulières du réalisateur : « C'est souvent par le biais du téléphone qu'il me propose un scénario. Je l'accepte immédiatement. Chaque opportunité de retravailler avec lui est un pur bonheur. Sur les tournages, nous répétons peu. Aki déteste ça. Ses scénarii sont centrés sur les protagonistes et il nous explique leur évolution juste avant les prises de vue et ne revient pas dessus par la suite. »

Faute de moyens financiers importants et pour garder leur indépendance, les frères Kaurismäki continuent à produire en majeure partie leurs créations. Ce qui entraîne également une économie de matériel : « Aki fait peu de prises, il nous est impossible de gâcher de la pellicule et puis, de toute façon, il a toujours une vision précise de ce qu'il veut obtenir. Si nous pouvons faire des propositions, c'est un metteur en scène qui exprime clairement ce qu'il attend de nous. Nous écoutons ses directives en toute confiance, sachant qu'il connaît rigoureusement la direction que va prendre son film. »

Les rôles de Kati Outinen se bonifient au fil du temps : « Aki restera un incorrigible pessimiste. Mais nous vieillissons ensemble, et il prend tout de même plus de recul avec l'âge. Alors, forcément, mes personnages deviennent plus optimistes. » Dans L'Homme sans passé, elle incarne Irma, une salariée de l'Armée du Salut d'une bonté angélique, qui vit une histoire d'amour avec un amnésique. À l'instar de son expérience sur le terrain pour La Fille aux allumettes, elle a partagé le quotidien de ces travailleurs qui apportent nourriture et réconfort aux plus démunis. « Je suis allée prendre des renseignements dans un foyer à Helsinki, moins miteux que celui du film. J’ai constaté à quel point ces gens-là effectuent un travail formidable. Il est vraiment important pour Aki de mettre en valeur l'aspect social des événements. Il est très concerné par le monde qui l'entoure et pense que l'artiste doit dénoncer les malversations de l'existence. »

Au loin s'en vont les louanges
Son rôle dans L'Homme sans passé enchante le public et lui vaut une kyrielle de louanges, couronnées par le prix d'interprétation féminine à Cannes en 2002. Pour autant, ce plébiscite ne modifie en rien l'évolution de sa carrière. Elle reçoit peu de propositions par la suite : « Pour les réalisateurs étrangers, je ne suis pas assez typée finnoise et pour ceux de mon pays, je suis trop marquée par le cinéma d'Aki Kaurismäki. Les jeunes metteurs en scène surtout craignent de m'engager par peur d'une comparaison. » Elle s'en moque, les lumières de la gloire hollywoodienne ne la séduisent pas, poudre aux yeux illusoire qu'elle refuse au profit de la sincérité de son mentor : « Ça ne me dérange pas de ne presque pas tourner dans d'autres long-métrages. Les films d'Aki me suffisent. »

Car Kati Outinen est également fidèle à son premier amour, le théâtre. « Je continue à jouer dans de nombreuses pièces. J'ai besoin de la scène. Je l'enseigne également. J'aime transmettre, former des débutants puis les observer évoluer et grandir. » In fine, lorsqu'elle regarde devant elle, sempiternellement, c'est toujours l'ombre imposante d'Aki qui se profile à l'horizon : « Je dois interpréter un nouveau personnage dans son prochain film. Je ne l'ai pas vu depuis un an et demi et je suis impatiente de le retrouver. »

Karine Baudot

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Critique • « Burn after Reading »
Les films qui se font des films

Beaucoup moins imposant en apparence que No country for old men dans son style comme dans son ambition thématique, Burn after reading, sur le mode faussement léger de la comédie absurde, n'en déploie pas moins tout autant l'éventail des passionnantes obsessions de la géniale fratrie. De leurs deux veines stylistiques et narratives - celle du foisonnement absurde de leurs comédies, et celle de l'épure tragique de leurs drames -, Burn after reading appartient résolument à la première, moins du coté de Fargo, donc, que de celle de The Big Lebowski.

« Burn After Reading »
George Clooney et Frances McDormand
dans « Burn after Reading »

Ce dernier fut d'ailleurs conçu, de l'aveu même des Coen sous le coup de l'énervement occasionné par l'unanime couronnement critique et académique (des Oscars…) de Fargo. La solennité tragique et le style épuré de celui-ci le firent considérer par beaucoup comme l'œuvre de la maturité, réduisant par là même leurs films précédents à de simples caprices de petits génies cinéphiles. N'aimant rien d'autre que de brouiller les pistes (exemple : la mention « inspiré d'une histoire vraie » introduisant le purement fictionnel Fargo), les Coen enchaînèrent donc, brutalement, avec leur film le plus délirant et baroque. Du fait même de son appartenance à la veine comique de leur cinéma, il fut considéré comme une simple récréation post magnum opus alors même que, à bien y regarder, il ne s'agissait pas moins là que d'un de leurs films les plus riches et profonds, voire leur film définitif.

Il est probable que la fausse légèreté de Burn after reading lui fasse subir le même sort tant on est bien loin des marques auteurisantes très visibles du précédent, le très imposant No country for old men (Oscars également…). Pourtant dans cette hilarante « comédie d'espionnage dans le milieu du fitness » (dixit les Coen) on retrouve bien ce fameux trouble existentiel qui fait la force de leur cinéma. Car dans les comédies des Coen le drame n'est jamais loin (et inversement), et derrière le rocambolesque des situations comiques qui composent ce film, on entend constamment résonner en sourdine la tristesse insondable de ces personnages en quête de sens.

Les personnages coeniens se précipitent toujours de leur plein gré dans des situations complexes qu'ils s'avèrent incapables de gérer. Burn after reading, et son histoire de chantage opéré par deux employés d'un spa envers un agent de la CIA fraîchement déchu de sa fonction ne déroge pas à la règle. Mais là où le cinéma des Coen est profondément original (et là où ils renouvellent complètement ce canevas scénaristique éculé), c'est que la complexité des situations dans lesquelles les personnages se débattent est presque entièrement inventée par eux-mêmes et est, en réalité, inexistante.

On pourrait presque dire que dans leurs films, il ne se passe rien, la fiction n'advenant que du fait même des personnages qui l'alimentent pour combler le vide (d'où leur attirance pour les paysages désertiques). Le grand sujet des frères Coen c'est le Néant et la veine agitation chaotique des individus désireux de le combler. C'est exemplairement The Big Lebowski où une intrigue d'une incroyable complexité scénaristique est déclenchée par un kidnapping qui s'avérera au final n'avoir jamais eu lieu. D'une façon similaire, Burn after reading développe une histoire foisonnante autour d'un document parfaitement inoffensif et sans importance. Loin de n'être qu'une marque de virtuosité d'écriture gratuite de la part des Coen, cet élément récurrent est la marque d'une réelle hauteur de vue (la pensée de Baudrillard n'est pas loin).

Chez les Coen, le réel est contaminé par les représentations fictionnelles héritées du cinéma hollywoodien, il était donc dans l'ordre des choses qu'ils finissent par aborder de front la très contemporaine thématique du complot (11 septembre oblige) avec cette histoire d'espionnage, tant leur cinéma travaillait l'idée de la paranoïa et du délire interprétatif et depuis déjà très longtemps. Leurs personnages n'ont ainsi jamais cessé de s'agiter dans un vide qu'ils remplissent de leurs abus d'interprétation. Or, chez eux, la réalité se révèle toujours plus simple que ce que croient y lire leurs personnages qui n'ont de cesse de fantasmer les situations auxquelles ils sont confrontés à l’aune de celles dont ils se sont imprégnés dans les salles de cinéma.

Eux-mêmes se révèlent d'ailleurs toujours en deçà des archétypes auxquels ils se plaisent à se référer. Tout comme le Dude et Walter de The Big Lebowski ravis de pouvoir jouer aux détectives à la Raymond Chandler, ou le personnage de Josh Brolin de No Country se vivant comme un cowboy, ceux de Burn after reading se gorgent de l'importance de leur statut d'espions détenant le sort du monde entre leurs mains. C'est dans ce hiatus, entre la réalité d'un personnage ou d'une situation et son modèle archétypal, que se niche le décalage à la fois comique et pathétique propre aux frères Coen. Un exemple parmi d'autres dans ce film qui en regorge : le fabuleux gag où le mystérieux bricolage, auquel on voit s'adonner le personnage de Georges Clooney avec une mine de conspirateur, est enfin dévoilé (gag qui fait largement écho à celui, inoubliable, du bloc-notes de The Big Lebowski).

C'est également ici que se joue la dimension postmoderne du cinéma des Coen qui n'ont jamais cessé d'utiliser les situations et archétypes élaborés au fil de l'Histoire du Cinéma, pour déjouer les attentes qu'ils suscitent chez leurs personnages et, dans un même mouvement, chez leurs spectateurs. Et une fois mis à mal le récit classique hollywoodien comme grille de lecture du monde, le déchiffrage du réel devient problématique chez les Coen. La prolifération des signes et leur polysémie induisent leurs personnages en erreur, le signifié fait défaut et, au final, l'incompréhension règne.

Au terme d'un habile va-et-vient entre Washington où se nouent les nombreux fils de cette intrigue complexe et Langley, siège de la CIA, où l'on tente en vain de les démêler, Burn After Reading se conclut par ce dialogue très révélateur entre le directeur de la CIA et un de ses sbires, tous deux hébétés face à toute l'agitation générée par ces documents anodins :
« Mais qu'a t-on bien pu apprendre dans cette affaire, Palmer ?
— Je n'en sais rien.
— Je pense qu'on a simplement appris qu'il ne faut plus jamais refaire ça… Même si j'aimerais bien savoir ce que l'on a bien pu faire… »
Les films des Coen sont animés par une force centrifuge dont le centre fait défaut. Seul l'absurde y prévaut. Il n'y a décidément pas de pays pour le vieil homme.

Antonin Moreau

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Hommage • Patrice Chéreau
« Le métier est une façon d'encaisser le hasard »

Patrice Chéreau investit tous les espaces. Champs clos d’un théâtre qu’il administre (à Sartrouville, Villeurbanne, Nanterre) ou qu’il dirige (La Dispute, Phèdre, La douleur...), étendue hermétique d’un opéra qu’il orchestre (Les Contes d'Hoffmann, Don Giovanni, De la maison des morts…) et sphères ouvertes du cinéma qu’il met en scène (L’Homme blessé, Ceux qui m’aiment prendront le train, Intimité…), le maestro aime par dessus tout « rentrer dans les visages et dans les regards ». Et parfois se montrer en endossant également le costume d’acteur chez Claude Berri (Lucie Aubrac), Raoul Ruiz (Le Temps retrouvé) ou Michael Haneke (Le Temps du loup).

Patrice Chéreau
Patrice Chéreau (photo Christophe Le Dévéhat)

À propos de Ceux qui m'aiment prendront le train (mai 1998)

Patrice Chéreau : Toute la façon dont j'ai écrit et réécrit le scénario de Ceux qui m'aiment prendront le train et utilisé la caméra est née d'une réflexion sur La Reine Margot. Au-delà de la réussite ou non de Margot, ça a été une gymnastique phénoménale pendant cinq mois et demi où j'ai fabriqué du cinéma à haute dose. Après le montage, j'ai fait la critique de ce que j'avais tourné, j'ai vu ce qui était bien et mal écrit dans le scénario, ce qui ne marchait pas. Margot a été une sorte de dépucelage énorme, le produit d'une réflexion, j'ai compris ce que je cherchais, j'ai osé un peu plus, pas autant que j'aurais souhaité car c'est un film historique, mais je ne l'ai pas filmé comme le producteur l'aurait souhaité. C'est le film de quelqu'un qui est très désinhibé par rapport à ce qu'il souhaite d'une caméra.

La Griffe : Il y a un côté très libre dans le mouvement de la caméra. Comment avez-vous travaillé ?
Les plans étaient répétés mais il y a toujours des hasards. Le métier est une façon d'encaisser le hasard. Quand on arrête un plan parce qu'on n’a pas eu au centimètre près ce qu'on voulait ce n'est pas du métier, c'est de la maniaquerie ! On accepte le hasard à condition d'avoir des partenaires, des opérateurs qui ne se déstabilisent pas au moindre imprévu. À partir de ce moment-là, ce sont des plans à la fois très construits et que l'on se met à faire librement. C'est beaucoup de prises aussi, une vingtaine à chaque fois, minimum. En plus, quand on avait une version qui correspondait à ce qu'on avait décidé - ce qui était dans ou hors-champ - on en essayait une autre ou on revenait sur la même. Ce sont toujours des plans-séquences qui sont découpés en rondelles.

Pensiez-vous déjà à la mise en scène lors de l'écriture du scénario ?
Non, pas du tout. On pense à l'écriture, on essaie d'établir une structure de scénario, des rapports de force, des choses qui à la lecture donne un sens. La mise en scène, Pierre Trividic [co-scénariste, avec Danièle Thompson, ndlr] y a pensé parce que le début du film il l'a écrit exactement comme ça : la gare, le pantographe, l'horloge. Les vingt premières pages, je les ai suivies, le reste non.
Il y a des descriptions de Trividic qui étaient formidables, que j'avais envie de suivre. Il disait : « François avait une tête minérale, on pense au granit ». J'ai imité cette ligne et il m'est venue l'idée du premier plan du film qui part d'en haut et descend sur le visage de Pascal [Greggory] en reculant. Je ne me suis pas posé la question de savoir pourquoi je l'ai fait comme ça. Je ne sais pas comment mais j'ai eu suffisamment confiance en moi pour improviser.

Il y a une grande vitalité face à l'histoire de cette mort.
Au début le peintre mort a été le sujet du film et puis on s'en est libéré. Ce sont des gens vivants face à la mort, à l'héritage ; ils veulent savoir ce qui leur reste d'eux. Ils réagissent les uns les autres en se croisant. Ont-ils été démolis ? Quel effet ça fait que cet homme disparaisse ? À mon avis, plutôt du bien. Un enterrement, ça a un effet très bizarre quelquefois ; ça produit beaucoup de vie d'abord et puis ça lui redonne tout son prix. À un moment, il y a beaucoup de gens qui meurent autour de vous. La proposition est arrivée au bon moment, je n'aurais pas été intéressé par ce sujet il y a dix ans.

Le SIDA apparaît dans le film.
C'est ma contribution au problème, ne pas raconter un drame romantique, éviter La Dame aux camélias. Je connais tellement de gens séropositifs qui vivent très bien, et qui ont des relations sexuelles. J'ai voulu raconter que ça faisait partie de la vie, point final. De la même façon, il y a quinze ans, quand j'ai fait L'Homme blessé, j'ai raconté l'histoire d'un gamin qui était homosexuel, et il n'y avait pas de justifications, il n'y avait pas à savoir pourquoi, d'où ça venait. C'était comme ça.

D'ailleurs à la fin il y a une espérance, le personnage séropositif repart dans une histoire amour…
Cela semblait absolument normal. La discussion importante est au téléphone quand l'autre lui dit : « tu as peur — oui j'ai peur mais je sais que je serai à la hauteur ». À partir de là on sait que ça peut durer un petit moment et qu'il n'y a pas de tricherie.

Vous êtes plutôt optimiste ?
Très, il y a de la complaisance dans le malheur. Comment aimer les gens sans les écraser, sans chantage, aimer en les laissant vivre.

Propos recueillis par Eric Prévert et Philippe Tessier

 

Au sujet d’Intimité (mars 2001)

La Griffe : Comment avez-vous intégré au film la théorie de Hanif Kureishi [auteur du roman dont le film est adapté, ndlr] sur « la politique dans les corps » ?
Patrice Chéreau : Je ne sais pas si je peux en parler, c'est une idée d'Hanif. Selon lui la politique a fini par faire faillite. Il n'y a plus vraiment d'engagement politique, ce qui est vrai malheureusement par rapport aux années 80. Maintenant toutes les revendications sont passées dans les corps. C'est un point de vue qui lui appartient, que j'entends, mais qui ne me parle pas. C'est vrai qu'à un moment donné, d'une certaine façon, le monde entier se résout, se résume à ces deux personnes qui font l'amour dans un sous-sol. C'était l'idée fascinante du début. Mais, en même temps, on s'est vraiment parlé des relations que les personnages pouvaient entretenir l'un envers l'autre. Très vite, en écrivant le scénario, on a bien vu qu'il fallait connaître ce qui allait se passer ensuite, qu'ils étaient confrontés à la question de savoir qui ils étaient. Elle non, parce qu'elle n'en demande pas plus, elle ne souhaite pas qu'on lui en demande plus. Lui oui, il se met à la suivre, à la poursuivre, jusqu'au moment où il tombe sur des informations qu'il n'aurait pas dû apprendre et qui lui sont désagréables : à savoir qu'elle est mariée, qu'elle a un enfant, une autre vie à côté. Le sentiment amoureux intervient et immédiatement après la jalousie arrive, le sentiment que c'est fini aussi. C'est ça qui est bizarre.

Patrice Chéreau
Patrice Chéreau (photo Christophe Le Dévéhat)

Intimité  est-il une confrontation de perceptions différentes du désir ?
À la façon dont réagit Jay [Mark Rylance] on peut se demander s'il y connaît quelque chose. Le barman Ian en sait plus que lui. Il lui dit qu'il y a des moments très brefs quand on est deux où on se donne vraiment des trucs sans rien demander à l'autre, et après tout ce qu'on fait c'est pillé. C'est aussi un peu mon point de vue. Quand Jay lui dit que peut-être il ne faudrait sortir qu'avec des gens qui vont bien, il est choqué et il s'en va, parce que la phrase est choquante. Jay est en deuil de cette famille qu'il a quittée, qui essaie de refaire sa vie. Cette femme Claire [Kerry Fox], au contraire, le ramène complètement à la vie ; il a du mal à se laisser ramener à la vie.

On trouve une problématique du désir commune entre le théâtre de Bernard-Marie Koltès, en particulier la pièce Dans la solitude des champs de coton, et ce film.
Pour moi, le cinéma et le théâtre ne se mélangent plus. Je suis plein des textes de Koltès, c'est une référence continuelle. Dans cette pièce, le désir est inclus dans le texte. Le film aurait été trop direct pour lui. Koltès n'avait pas aimé L'Homme blessé [le troisième film de Chéreau]. Il était dans la chose cachée, moi j'essaie d'être dans une logique de dévoilement de quelque chose. Je me situe absolument à l'inverse de lui. Profondément.

Filmer le désir ?
D'abord je crois qu'on filme avec du désir. On a le désir de filmer les comédiens, du désir ou de la séduction, mais le désir surtout est inhérent au cinéma. Si on filme un visage, il faut l'aimer, l'aider, le désirer charnellement. Si on filme un corps, même chose. Le théâtre me l'a appris mais quelquefois le cinéma le fait encore mieux, c'est un corps dans l'espace. Si on arrive à isoler ces corps et ces visages, il n'y a rien de plus beau, on a l'impression d'être au cœur du cinéma. Ce qu'on voit sur l'écran, ce ne sont pas seulement des gens en train de faire l'amour, ce sont des comédiens qui jouent une situation précise. Ils font totalement leur travail de comédiens. Il ne s'agit pas simplement de faire l'amour mais aussi de donner de l'amour à l'autre ; ce sont eux qui ont su montrer le désir. Le cinéma a à voir avec le désir tout le temps, en fait. La façon que j'ai de filmer, de diriger les comédiens (physique, dans un attouchement physique, dans des étreintes fortes) peut se ressembler d'un film à l'autre. Mais ça, c'est la manière. J'ai envie de dire, si j'étais un peintre, c'est le coup de pinceau qui serait le même, mais les sujets sont différents. Quand je travaille sur un film, j'essaie de partir de choses qui ne se ressemblent pas. C'est une autre façon de voir par rapport aux films ou pièces que j'ai faits. Partir d'un autre point de vue…

Propos recueillis par Gwenaëlle Hamon
Photos Christophe Le Dévéhat

• Patrice Chéreau Transversales : projections, rencontres, débats du 1er au 4 décembre à Rennes (Le Tambour Université Rennes 2, 02 99 14 11 40 ; Ciné TNB, 02 99 31 10 13 ; Opéra 02 99 78 48 78).

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Critique • « Pour Elle »
L’art de la pensée télégénique

Lisa (Diane Kruger) et Julien (Vincent Lindon) forment un couple modèle. Très amoureux, ils mènent une vie apparemment tranquille avec Oscar, leur petit garçon en bas âge. Mais le bonheur s’écroule un jour à l’heure du petit-déjeuner, quand la police vient arrêter Lisa soupçonnée de meurtre. Elle écope de vingt ans de prison pour un crime qu’elle n’a pas commis. Par amour, Julien décide de la faire évader…

« Pour elle »
Vincent Lindon dans « Pour Elle »

Avec Ne le dis à personne en 2006, Guillaume Canet a lancé la mode de la romance/polar à la française où comment une histoire d’amour dilue l’intrigue policière, qui passe au second plan au profit de la relation homme/femme. Fred Cavayé marche sobrement sur ses pas. Se déleste d’une réalisation trop clinquante. Mais manque de souffle et d’amplitude et reste convenu et haletant ce qu’il faut pour contenter un public télévisuel.

Qu’est-ce qu’un long-métrage destiné au petit écran ? Un produit à faible valeur artistique (qui privilégie le fond au détriment de la forme) basé sur l’affect, le joli, avec une morale propre à ne pas choquer la vox populi et qui ne perd rien en termes d’images en changeant de format. Pour Elle remplit de manière idoine ce cahier des charges. La mise en scène sert l’histoire, axée sur les sentiments. Un homme amoureux, citoyen sans problème, se transforme en criminel, une femme injustement accusée perd pied, et un enfant est privé de sa mère (pas mieux qu’un enfant pour ajouter la petite note attendrissante). Avec quelques incohérences pour satisfaire au fil rouge conducteur : jusqu’où peut-on aller pour sauver la femme qu’on aiiiiimeeeee ?

Vincent Lindon et Diane Kruger sont investis des missions de leurs personnages jusqu'au-boutistes (Lisa incarcérée, prend encore le temps de s’épiler les sourcils alors qu’elle ne veut plus vivre !). Quant à la morale, elle est sauve. Si Julien sacrifie arbitrairement deux hommes (dealers issus de l’immigration !?) pour mettre son plan à exécution, il n’abattra aucun policier lors de l’évasion le flingue à la main… Qu’il bafoue les lois et la justice au nom de l’amour et de la reconstruction du foyer familial chacun le comprendra mais qu’il s’en prenne à la police, voilà un acte qui risquait de choquer notre société rompue au tout sécuritaire et un pas que Fred Cavayé n’ose franchir… même pas pour elle !

Karine Baudot

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Expositions

 

Biennale • « L’Homme est un mystère 3 »
Bonheur retrouvé

Parmi les grands mystères de la vie humaine, le bonheur est assurément un de ceux qui ne cessent de tourmenter les artistes. Il fallait donc bien qu’une manifestation intitulée L’Homme est un mystère le mette un jour à son menu. C’est chose faite cette année avec « Le bonheur et ses empêchements », thème retenu pour la troisième édition de la biennale d’art d’Afrique organisée, à Saint-Brieuc et alentours, par l’Office de développement culturel des Côtes-d’Armor (ODDC 22).

« Congo, l’ombre de l’ombre »
« Congo, l’ombre de l’ombre », d’Aimé Mpané

Cinq lieux de l’agglomération accueillent neuf artistes venus de six pays. Au musée de Saint-Brieuc, centre névralgique de la biennale, on retiendra les puissantes sculptures sur bois d’Aimé Mpané, en particulier Congo, l’ombre de l’ombre, structure vide d’un homme en allumettes penché sur la tombe de son pays ; les dessins tout en douceur de Camara Gueye où le bonheur semble si proche que ses personnages flottent dans l’éther, et les toiles peintes et pleines d’ironie d’Hassan Musa, détournements de l’imagerie occidentale classique. Dans la partie vidéo, seul le très sobre Lu et approuvé de Kan-si convainc : les mots d’Aminata Traoré, tirés de sa Lettre au président des Français à propos de la Côte-d’Ivoire et de l’Afrique en général, simplement dits par une bouche filmée en gros plan, se font ainsi encore plus percutants. En revanche, Consomania, de Samba Fall, et Histoire d’eau, de Piniang et Saïdou Dicko, sont plus anecdotiques, voire simplistes dans le cas de Consomania.

« L’Art du déminage »
« L’Art du déminage », de Hasan Musa

À Saint-Brieuc toujours, le Centre départemental de documentation pédagogique (CRDP) accueille les photos de Saïdou Dicko, qui s’y révèle bien plus à l’aise qu’en vidéo. C’est un travail de portraitiste, mais en creux : Saïdou Dicko ne photographie que des ombres, sur fond de décor urbain (façade de maison, palissade, bidons…). À la fois recherche de matières et de couleurs pour le fond, et de graphisme pour l’ombre, ce principe court le risque de tourner au systématisme ennuyeux, mais l’auteur s’en échappe heureusement en jouant avec ses propres contraintes, laissant apparaître ici une main, là un ballon de football.

À Plérin, c’est Samba Fall qui expose au Cap ses recherches « alphabétiques » autour de la consommation, à la fois promesse de bonheur et empêchement de s’épanouir. À côté de quelques grands tableaux, une série de dessins, deux cartes de l’Afrique et une série de vidéos utilisent des représentations stylisées des lettres de l’alphabet pour composer des phrases comme « L’homme qui a faim est-il un homme libre ? »

À Langueux, Jems Robert Koko Bi expose à la Briqueterie le résultat de trois semaines de résidence intensive dans la commune : quatre sculptures monumentales et une série de grands dessins à l’encre de Chine dont la figure cardinale est la chaise, objet symbolique de la réussite sociale si ce n’est du bonheur. Ce sont les sculptures qui nous paraissent les plus abouties : Le Bal des élus, avec ses quatre chaises dansantes, est d’une réjouissante ironie, et les plus de 4 m de hauteur de Babylone, entrelacement de chaises et d’un corps humain, pourraient devenir le totem du parc du musée sans que nous n’y trouvions rien à redire.

« Wounded Elephant »
« Wounded Elephant », d’Andries Botha

Retour enfin à Saint-Brieuc pour ce qui est sans doute le clou de cette biennale : l’Éléphant blessé (Wounded Elephant) du Sud-Africain Andries Botha. Dans la pénombre glacée de la Station Vaste Monde, Oliphant (dont le nom s’orthographie de la même façon en breton et en afrikaans) est couchée à terre, souffrant sous le regard d’une tête humaine dont on ne sait si elle se penche sur la bête pour déplorer le sort qu’elle lui fait subir ou pour se réjouir de lui retirer bientôt son ivoire. Si la tête, faite de fil d’acier, a été réalisée en Afrique du Sud, Oliphant est par contre née cet été à l’abbaye de Bon-Repos, dans le cadre d’une résidence à laquelle la population a participé, aidant l’artiste à façonner cet éléphant quasi grandeur nature et fait d’une structure d’acier recouverte de bois de barriques de cidre. De cette installation, mise en son et en lumière par le costarmoricain Jimmy James, il se dégage étrangement autant d’angoisse devant l’animal blessé que de fascination devant sa beauté — métaphore du bonheur, et de ses empêchements humains, trop humains.

Loïc Ballarini

• À Saint-Brieuc jusqu’au 25 janvier au Musée d’art et d’histoire (du mercredi au dimanche), au CDDP (du lundi au vendredi) et à la Station Vaste Monde (mercredi, samedi et dimanche).
• À Plérin jusqu’au 3 janvier au Cap (du lundi au samedi).
• À Langueux à la Briqueterie jusqu’au 28 décembre (mercredi, vendredi et dimanche).
• Un catalogue a été édité, reprenant l’ensemble des artistes accueillis en 2004, 2006 et 2008 (3€, en vente sur les lieux d’exposition).
• Rens : 02 96 60 86 10, www.oddc22.com

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Exposition • Revues d’Artistes, une sélection
Le vent dans les pages

Non-identifiable, underground, furtive, éphémère « apériodique » ou « irrégulomadaire », la revue d’artiste est une pratique encore mal connue voire ignorée. Tandis qu’à la galerie des Urbanistes à Fougères, l’exposition mise en scène par Marie Boivent (grâce aux prêts de la Bibliothèque Kandinsky du Centre Georges Pompidou et du Frac Bretagne) raconte son histoire depuis les années 1960, la librairie LENDROIT à Rennes présente un échantillon effervescent de son actualité. Le Cabinet du Livre d’Artiste, projet de l’université qui a élu domicile au Lycée Victor et Hélène Basch, consacre quant à lui une exposition à la revue OXO (et ses produits dérivés) de l’artiste Pascal Le Coq.

« Revues d’artistes »

La revue d’artiste n’est pas une revue sur l’art, elle ne se réfère à aucune œuvre : elle est l’oeuvre. Ce statut particulier relie d’emblée sa pratique à une remise en cause de l’objet d’art traditionnel. Incarnée dans la revue d’artiste, l’œuvre n’est pas unique mais multiple, volontiers « tripotable » plutôt qu’intouchable, plus souvent collective que signée par le génie créateur. Enfin, le spectateur passif devient lecteur actif, et même participant, quand l’existence de la revue dépend de son abonnement.

Ce chamboulement ontologique renverse du même coup le système de valeur de l’art et sa gestion par le marché : parfois cheap dans la forme (papier recyclé, reliure artisanale), la revue d’artiste affirme souvent sa gratuité (jusque dans son titre : Gratuit fondé par Gilles Mahé et Gérald Caillat dans les années 1980). Elle est en tout cas économiquement indépendante, l’art devenant une petite entreprise, comme le prouve ironiquement le fonctionnement de la revue OXO où les œuvres mises en vente par l’artiste Pascal Le Coq ne sont que des « produits dérivés » pour « assurer la survie de la revue ».

Aussi, par sa forme et son mode de diffusion qui mime le support de presse, la revue d’artiste est un art qui s’immisce dans la réalité sur le mode de l’infiltration, voire du court-circuitage, dans le but revendiqué de confondre l’art et la vie, et pourquoi pas de rendre l’une plus intéressante que l’autre selon la formule de Robert Filliou. C’est pourquoi la commissaire de l’exposition a choisi comme point de départ les revues du mouvement Fluxus de George Maciunas, John Cage ou Nam June Paik qui, les premiers, ont exploité les enjeux politico-esthétiques de ce medium.

Cet itinéraire des années 1960 à nos jours, et l’enivrant panorama actuel que montrent ces expositions ne déterminent aucun fil directeur et ne désignent aucun courant. Mais en ressortent quelques points communs, un air de famille, qui pourrait bien être celui vivifiant de la liberté, et qui s’exprime dans le fond et la forme. En effet, cet art hors du circuit institutionnel et marchand, et cette presse en marge de la profession, semble un support privilégié pour tenter toutes les expérimentations typographiques ou formelles : la revue prend tantôt la forme d’un fanzine, d’un tract, d’une pochette, ou même d’un disque, dans le cas de la revue Aspen à laquelle ont entre autres collaboré John Lenon, John Cage ou Peter. Le mélange des genres est de mise dans des revues qui s’ouvrent à tous les arts : poésie (sonore ou visuelle), dessin, photo, bande dessinée et musique. Héritières des années 1960, elles se font volontiers porte-parole des cultures populaires et minoritaires, d’un discours politique. Descendantes de Dada et du Surréalisme, elles sont encore aujourd’hui enclines à la désinvolture, l’humour, la satire et l’absurde.

Le parcours est donc stimulant aujourd’hui alors que la presse suffoque. Quand on clame sa disparition, la revue d’artiste, elle, semble proliférer ; quand on remet en cause sa liberté, cette dernière en est l’expression même ! Alors pourrait-on voir dans la revue d’artiste le reflet déformant, le double ironique de la presse que nous lirons bientôt par défaut ? C’est une dimension critique qui pourrait donner un fil directeur à cette histoire. Certaines revues d’artistes ont ainsi simulé des revues existantes comme File, miroir de Life par le groupe General Idea dans les années 1970. La revue Cloaca Maxima, « Des documents sur l’art qui méritent d’être connus ou mis en valeur » pourrait être une anti-revue d’art qui republie les discours les plus radicalement académiques ou les perles d’intolérance qu’on a pu lire à propos de l’art moderne (ceux d’Hitler en prime).

Le point de départ chronologique choisi dans cette exposition coïncide d’ailleurs avec la naissance d’une critique des médias et de la société du spectacle qui formate l’opinion publique par un discours univoque. La revue d’artiste y répond donc par le désordre, brassant des images et du texte sur le mode du collage, du zapping, du mélange des genres, ou encore, répondant au matraquage médiatique par la concision, à l’image de la revue Rien, éditée à Brest par Zédélé.

Julie Portier

• Jusqu’au 19 décembre. à la galerie des Urbanistes à Fougères (25 rue de la Caserne, 02 99 14 30 05, du mercredi au dimanche de 14h à 18h), à LENDROIT à Rennes (23 rue Quineleu, 02 23 30 42 27), et au Cabinet du Livre d’artiste (Lycée Victor et Hélène Basch, Bd Charles Tillon, Rennes).
• Site internet : Galerie des urbanistes
• Le 4 décembre, Journée d’étude sur la revue d’artiste à la galerie des Urbanistes, entrée libre, inscription : galerie-des-urbanistes@wanadoo.fr.
• De nombreuses revues d’artistes sont en ventes et en distribution à LENDROIT

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Littérature

 

Lecture Projection • Tanguy Viel
Dans l’œil du malin

Le prochain roman de Tanguy Viel, Paris-Brest, paraîtra en janvier 2009. Comme les quatre précédents (Le Black Note, Cinéma, L’Absolue perfection du crime, Insoupçonnable), il est publié aux mythiques Éditions de Minuit. Il n’y sera pas question de cinéma, de jazz ou de casse. Tanguy Viel aime le septième art c’est sûr, mais aussi le roman noir, le Nouveau Roman, Joseph Conrad, etc. Il ne faudrait donc pas le restreindre à son rapport au cinéma même si dans le cadre de cette résidence d’écriture au Triangle c’est prépondérant. Le feuilleton qu’il délivre chaque mois s’intitule Top Ten et il met en scène les tribulations d’un critique de cinéma acharné à établir la liste de ses dix films préférés de l’Histoire.

Tanguy Viel
Tanguy Viel (photo Christophe Le Dévéhat)

Le 2e épisode fut dévoilé publiquement le 14 octobre lors d’un dîner poétique en compagnie de l’écrivain et critique Stéphane Bouquet. Une séance qui laissa quelque peu sur sa faim comme si Tanguy Viel n’avait pas trouvé le ton de ce récit qui prend pourtant en haleine à la lecture. Comme c’est le cas de Cinéma, inspiré du film de Joseph Mankiewicz, Le Limier. Certes, il faut parfois effectuer un travelling arrière et relire les longues phrases de ce livre court pour s’imprégner pleinement du sens. Un rythme hypnotique, une fausse écriture automatique qui ouvre vers une sorte de description parlée d’un film où l’on imagine parfaitement les plans. Sans qu’il soit nécessaire d’avoir vu au préalable le long-métrage.

Tanguy Viel n’est ni un critique, ni un analyste de films, mais il possède une manière unique de les raconter. À la lecture de Cinéma, on se prend à rêver qu’il publie d’autres opus où il nous conterait Angie Dickinson sur le balcon de l’hôtel dans Rio Bravo, l’énigme Rosebud de Citizen Kane ou l’ouverture de La Soif du Mal d’Orson Welles. Pourvu qu’il transforme l’essai du Limier sur le plateau.

Éric Prévert
Photo Christophe Le Dévéhat

• Le 14 décembre à Rennes (Le Triangle, 19h, entrée libre, réservation recommandée au 02 99 22 27 27)

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