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La Griffe.org — Lettre d’infos nº3 — novembre 2008

 

Bonjour,
Après un premier numéro pour l’été et un second en octobre, nous avons repris le rythme mensuel qu’avait feu notre journal : voici donc le 3e numéro de la Lettre d’informations de La Griffe.org. Cette livraison est bien fournie en cinéma et en spectacle vivant, un peu moins en expositions (mais n’hésitez pas à aller voir les trois expositions du photographe Bernard Plossu à Lannion, Lorient et Brest, que nous n’avons pu voir à temps).

Et vous constaterez qu’il y manque une rubrique qui nous tient pourtant à cœur : la musique. Notre équipe est bénévole et fait ce qu’elle peut… si vous trouvez que ce n’est pas assez, n’hésitez pas à nous rejoindre !

Nous sommes toujours à la recherche de nouveaux collaborateurs, dans les rubriques déjà citées mais aussi en matière de littérature et de politiques culturelles. Illustrateurs ou dessinateurs de presse également bienvenus.

Il y a actuellement un peu plus de trois mille inscrits à cette lettre. Continuez à vous abonner (c’est évidemment gratuit), et faites passer le mot à vos ami(e)s et connaissances. Il suffit de nous indiquer votre courriel sur notre formulaire en ligne pour recevoir les prochains numéros de notre lettre.

Bonne lecture,
L’équipe de La Griffe


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L’adresse mail de la rédaction est inchangée : journal@lagriffe.org (merci de l’utiliser et de ne pas répondre à ce mail)


Sommaire
(cliquez sur les titres pour aller aux articles)

  

Cinéma

AfficheCritique & entretien • « À côté »
Primé dans de nombreux festivals (EntreVues, Images de Justice, Films de Femmes de Créteil…), ce documentaire de Stéphane Mercurio a été entièrement tourné à Rennes. Il rapporte le quotidien des familles de détenus dans la maison d’accueil Ti-Tomm qui jouxte la maison d’arrêt des hommes. Nous avons rencontré la réalisatrice lors de l’avant-première à la sortie nationale organisée au Ciné-TNB de Rennes.

Critique & entretien • « Les Bureaux de Dieu »
Découvert cette année à Cannes dans la toujours pertinente Quinzaine des Réalisateurs, le nouveau film de Claire Simon sort enfin en salles (le 5 novembre). À l’instar récemment de Valse avec Bachir ou Entre les murs, Les Bureaux de Dieu brouille les frontières entre fiction et documentaire. Un processus dont nous parlait déjà Claire Simon lors d’une rencontre en 2006 à Rennes au Mois du Film Documentaire.

Anniversaire • Vivement Lundi
Vivement Lundi a 10 ans. Pour fêter ça, la société rennaise de production spécialisée dans le film d’animation et le documentaire tire un feu d’artifice tout le mois de novembre. Sortie nationale en salles d’un programme de courts métrages d’animation ; diffusion télévisée et dans le cadre du Mois du Doc de Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre ; édition DVD de Mouton Noir de Thomas Mauceri.

Critique • « L’Échange »
Présent pour la cinquième fois en compétition à Cannes, Clint Eastwood en est une fois de plus reparti bredouille, ou presque : un maladroit Prix Spécial a été décerné à son œuvre par un jury probablement soucieux d’esquiver son dernier film, L’Echange, très décevant de la part d’un des plus grands cinéastes américains. Sortie le 12 novembre.

Critique • « J’irai dormir à Hollywood »
Après le succès de son émission J’irai dormir chez vous, Antoine de Maximy s’est essayé au cinéma. Ça donne J’irai dormir à Hollywood : principe identique, résultat impeccable. Sortie le 19 novembre.

Critique • « Two Lovers »
Découvert en sélection officielle à Cannes cette année le dernier film de James Gray, Two Lovers, marque une rupture avec ses précédents films. Alors qu’il fallait attendre six, sept ans avant que ne sorte un nouvel opus qui creuserait encore le sillon si rare du film noir tragique qui est sa marque, voilà qu’il nous revient moins d’un an après La Nuit nous appartient avec un film d’amour fiévreux. Sortie le 19 novembre.

 

Expositions

Nationale 7Photographie • « Nationale 7 »
Cédric Martigny et Patrice Normand, du collectif Temps Machine, revisitent le mythe de la route nationale 7 dans un road-movie photographique. L’exposition du Carré d’Art à Chartres de Bretagne est le point de départ d’un voyage nostalgique sur l’ancienne route des vacances.

 

Spectacle vivant

Stanislas NordeyThéâtre • Stanislas Nordey
À 42 ans, Stanislas Nordey a déjà plusieurs vies au compteur : acteur, metteur en scène (une soixantaine de pièces de théâtre et opéras), responsable pédagogique de l’école de comédiens du Théâtre National de Bretagne… Après Incendies de Wajdi Mouawad l’an passé, Nordey revient au festival Mettre en Scène avec un autre texte politique contemporain : Das System de l’Allemand Falk Richter. Entretien.

Fausto ParavidinoThéâtre documentaire • Fausto Paravidino
Révélé par Stanislas Nordey lors de l’édition 2006 du festival Mettre en Scène, Fausto Paravidino est l’auteur de Gênes 01, un texte percutant qui réinterroge les événements qui se déroulèrent à Gênes pendant le sommet du G8 en 2001. À l’occasion de la reprise de Gênes 01 par la compagnie K. Cendres au festival Paroles d’Hiver, voici l’entretien que nous avait accordé Fausto Paravidino il y a un an pour le n°198 de La Griffe.

Théâtre / Récit • « Inventaire 68 : un pavé dans l’histoire »
Après Sortie d’usine et avant La très véridique et lamentable odyssée du peuple des nains, Nicolas Bonneau s’est penché sur Mai 68. Pas très original en cette année commémorative à outrance pourtant, à mi-chemin entre one-man show et performance théâtrale, ce spectacle trouve une pertinence dans sa façon de mêler actualité et mémoire.

Théâtre / Récit • « Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter »
Derrière ce beau titre intrigant se cache une époustouflante chronique de la vie d’une femme au Liban et au Moyen-Orient ces quarante dernières années. La vie de la comédienne Darina Al Joundi, qui a passé sa jeunesse à Beyrouth en pleine guerre civile et a suivi sa famille à Bagdad, Damas, Aman… Quand l’intime croise l’Histoire, le récit est explosif et sans concession.

Théâtre / Lecture • « Microfictions »
Les Microfictions de Régis Jauffret viendront pimenter le gâteau des 20 ans du Quartz à Brest. 80 Lectures mises en scènes par Charlie Windelschmidt et Valéry Warnotte du collectif Dérézo… et autant de jouissives décharges électriques pour les amoureux masochistes de l’humanité.

Théâtre / Livre • « Les Fleurs de Tchernobyl » / « Mort de rien »
À travers un carnet de voyage et un spectacle poétique, les dessinateurs Gildas Chassebœuf et Emmanuel Lepage et le comédien et auteur Pascal Rueff évoquent Tchernobyl, l’accident, et la vie qui, autour de la centrale, continue malgré tout. Deux œuvres poignantes, issues de séjours sur effectués sur place par ces artistes installés en Bretagne.

H3 Danse Hip-Hop • Bruno Beltrão
Depuis 1996, Bruno Beltrão s’évertue à remettre en question le vocabulaire et les structures codifiées du hip hop, au point que sa démarche est comparée à celle de William Forsythe avec la danse classique. Dans H3, il compose un spectacle hybride d’une surprenante beauté. Pour mieux réinventer la danse de rue ?

 



Cinéma

Critique • « À côté »
Des visages, des figures et des murs

De la prison, on ne connaît que les détenus condamnés à vivre entre quatre murs des mois, ou des années. C’est oublier qu’ils ne sont pas les seuls à subir les conséquences de leur incarcération. Ainsi, leurs proches doivent prendre à bras-le-corps un quotidien difficile. Stéphane Mercurio et sa co-auteure Anna Zizman évoquent ces courageux de l’ombre et mettent dans la lumière des enfants, des pères et surtout des femmes, confrontés à l’arbitraire, au regard des autres, au manque de moyens financiers et à une solitude pesante.

Photo Grégoire Korganow

En une trentaine de témoignages, la réalisatrice pénètre une réalité lourde à porter. « Qu’est-ce qu’on a mal fait ? » s’interroge une mère dont le fils est emprisonné. D’autres subissent la fronde populaire : « Ma petite amie a été critiquée car on lui demandait pourquoi elle sortait avec un fils de prisonnier, dans leur tête, c’était tel père, tel fils… » confie un adolescent. Les clichés également, et la brutalité des décisions administratives, des transferts connus au dernier moment, des maladies mal soignées, des disparitions momentanées auxquelles on ne s’habitue pas. Ainsi, Chantal, future retraitée au regard délavé, 31 ans de parloir, qui s’inquiète encore lorsqu’elle n’a pu voir son mari lors d’une visite et qui tient grâce à l’amour « sinon aucune raison ne fait qu’on puisse passer sa vie ainsi ».

La caméra ne quitte pas les visages de passage à la maison d’accueil Ti-Tomm mais aussi lors d’intermèdes visuels (très belles photographies colorées de Grégoire Korganow) et sonores parfois expérimentaux (signés Hervé Birolini) qui soulignent la temporalité des confidences. Parti-pris esthétique entre réel et flux de la vie prise sur le vif. Stéphane Mercurio saisit avec pudeur, l’amour et la détresse conjuguées au présent. À l’image de Séverine, fil rouge du long-métrage, jolie et dynamique mère de trois enfants dont l’époux est enfermé depuis sept ans. Une force de la nature qui clame d’abord la puissance de son histoire rendue plus intense par les 1h30 de parloir hebdomadaire et qui perd pied au fil des mois, de l’individualisme de son mari et de cette propension de l’univers carcéral à effacer l’être humain. « Il disparaît peu à peu de nos vies. Cette souffrance ou t’acceptes ou t’arrêtes. » À l’heure où le système pénitentiaire français est une nouvelle fois pointé du doigt, suite à des suicides qui s’accumulent, À côté apporte une réponse humaine à la question à travers des visages et des figures bien loin des murs imposés !

Karine Baudot

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Entretien • Stéphane Mercurio
« Rompre avec les faux-semblants »

La Griffe.org : Comment est né le projet d’À côté ?
Stéphane Mercurio : C’est Anna Wizman qui avait cette idée d’un hôtel proche de la prison où les familles attendent l’heure du parloir. Elle m’en a parlé par le biais de ma monteuse. Au début, elle pensait à un Formule 1 à côté de la maison d’arrêt de Montpellier, puis elle s’est aperçue de l’existence de ces lieux d’accueil. Ensuite, nous avons travaillé ensemble et le projet s’est élaboré. 

Pourquoi le choix de la maison d’accueil Ti-tomm de Rennes ?
Ce n’était pas le lieu initial. Au moment où le projet a été lancé, nous n’avions pas encore d’argent. Je suis parisienne, j’avais donc choisi Fresnes qui évitait les frais de logement et de transports. Après deux ans, cinq mois de repérage et de nombreuses visites au parloir, au moment de tourner l’administration pénitentiaire de la prison m’a refusé l’accès pour cause de Vigipirate, d’image des familles, etc. Du coup, il a fallu trouver des murs libres, nous avons alors choisi Rennes et l’association Ti-Tomm.

Quelle place avez-vous laissée au réel ?
Rien n’est écrit, chaque scène capte la réalité. Je savais que mon film parlerait d’arbitraire et d’amour mais j’ignorais à quel moment ces thématiques sortiraient. Je connaissais le genre de situations qui pouvaient survenir pour les avoir observées ailleurs avec d’autres gens. Du coup, j’étais capable de les saisir. Je passais la journée sur place et filmais en moyenne deux heures. Parfois lors de moments de creux plus tranquilles, je pouvais interroger une femme seule ou évoquer avec une autre des propos confiés en repérages.

Comment avez-vous sélectionné les intervenants ?
Je n’ai pas vraiment procédé par sélection mais je voulais certaines personnes. Ensuite, j’ai suivi l’instant présent et le déroulement des évènements… Séverine, mon personnage principal, venait depuis quatre ans à la maison d’accueil. C’est un peu autour d’elle que le groupe s’était constitué à Ti-Tomm. On la remarque, c’est une personnalité forte et drôle.  Elle offre la possibilité de sourire un peu dans le film et sa présence récurrente permet d’évaluer le temps qui passe, toujours le même. Il existe une curieuse temporalité des femmes de détenus avec ce temps suspendu.
Chantal, autre personnage important, je ne pensais pas tourner avec elle. Je l’avais rencontrée assez tard. Je connaissais son histoire, son mari était incarcéré depuis trente et un ans. J’ai d’abord pensé qu’elle connaissait trop la prison. Je voulais des gens qui la découvrent pour que le spectateur effectue la même démarche. Puis, lors d’une de ses visites pendant le tournage, Georges son mari n’était pas là. Elle ignorait où il se trouvait. J’ai vu de l’angoisse dans ses yeux. C’était bouleversant d’observer cette femme avec la même peur après tout ce temps ! Finalement, j’ai monté l’ensemble des plans où elle apparaît. En plus, elle possède une grande présence à l’écran.
Pour les autres, plus qu’un choix de personnages, le film s’est davantage construit comme une chorale avec des interventions de femmes différentes qui toutes racontent la même chose à leur manière. 

Où se situe l’espoir dans le quotidien de ces femmes, ont-elles une planche de salut ?
Leur espoir réside dans la projection en un avenir possible. Ces femmes sont souvent issues d’un milieu populaire. Des difficultés matérielles apparaissent ou s’intensifient lors de l’incarcération, avec un salaire en moins, de l’argent à envoyer au mari et des déplacements éventuels pour lui rendre visite lorsqu’il est transféré loin de son domicile… Elles se démènent tellement que leur quotidien leur évite de se poser trop de questions.

Dès le départ, vous souhaitiez focaliser votre propos exclusivement sur les femmes ?
Oui, très peu d’hommes se rendent au parloir car il s’agit d’une maison d’arrêt masculine donc les épouses sont plus présentes. Et puis les hommes tiennent moins le choc !

Justement un des rares personnages masculins d’À côté met sur le compte de la schizophrénie le crime de son fils alors que les femmes ne trouvent pas d’excuses ou ne cherchent pas à se justifier…
Je ne l’ai pas senti ainsi, c’est une analyse à laquelle je n’avais pas pensé. Pour le coup, c’est lui qui m’a appelée. Je ne le connaissais pas, je ne l’avais jamais vu avant, je faisais autre chose, il voulait me parler, comme s’il avait besoin d’expier sa culpabilité autour du crime de son fils.

Certains personnages avouent ne pas évoquer la détention avec les membres de leurs propres familles ou la cache sur leur lieu de travail. Comment les avez-vous convaincus de parler à visage découvert ?
Je pense qu’ils n’en pouvaient plus de se taire alors que parfois tout le monde dans leur entourage savait. C’est une façon de rompre avec ces faux-semblants. Le film est important au-delà des personnes filmées. Il enlève une chape de plomb pesante pour les familles. À l’extérieur, elles ne peuvent pas en parler à cause du jugement moral, à la prison, elles se font mal recevoir et au parloir, le mari  se retrouve tellement enfermé dans sa propre souffrance, qu’elles ne vont pas en plus rajouter les leurs. Donc on ne parle de rien, à personne, nulle part !

À aucun moment vous n’avez coupé la caméra par crainte de trop en montrer ?
C’est arrivé, par exemple dans la scène où Séverine craque. Je l’ai vue sortir quatre fois du parloir en larmes. Je ne prends la caméra que la dernière fois. Après la séquence, je l’ai avertie que je l’avais filmée et je lui ai demandé si elle souhaitait qu’on le montre. Elle m’a regardée et m’a répondu : « Bien sûr qu’il faut que ce soit dans le film ». Comme si j’avais pu imaginer une seule seconde qu’elle m’aurait laissée filmer sans qu’elle le veuille ! Parfois nous sommes plus dans l’autocensure que les personnages…

Parvenaient-ils à oublier la caméra ?
Non, je ne crois pas. Les familles ne jouent pas avec la caméra mais veulent l’utiliser pour montrer la réalité de la prison !

Vous évoquez également une actualité brûlante avec le thème du suicide en prison. Pensez-vous apporter un éclairage sur le problème ?
Effectivement, les médias en parlent beaucoup en ce moment mais c’est un problème permanent dans les prisons. Les tentatives de suicide sont nombreuses et fréquentes et une terreur omniprésente taraude les familles. C’est insupportable pour elles de s’imaginer que leur fils ou leur mari peut mettre fin à ses jours. Je le montre à travers cette mère qui évoque les cachets que l’on administre à son fils, ou cette jeune femme de 18 ans qui arrive à 8h tous les matins en avance par crainte que son compagnon se pende si elle rate un parloir…

Vous accomplissez aussi un travail sur la photographie et le son…
Je me suis aperçue que certaines femmes effectuaient un trajet important, se déplaçant parfois de toute la France. Il fallait le raconter. Je ne pouvais pas sortir de la maison d’accueil au risque de briser la temporalité. L’idée de la photo m’est venue assez rapidement. J’ai fait appel à Grégoire Gorganov, photographe et l’homme avec qui je partage ma vie. Je connaissais donc son travail ! La photo permet d’arrêter le temps comme une bulle suspendue et de le poursuivre autrement grâce à un son sans caméra de Thierry Birolini. Ce procédé installe également une plus grande intimité sans jamais être impudique.

Par ailleurs, vous tournez actuellement un documentaire sur Siné. Est-ce son licenciement de Charlie Hebdo qui vous a donné envie de réagir ?
Non, je travaillais sur ce documentaire depuis un moment déjà. Si le propos est très différent maintenant, que le film a changé de nature, la question n’est pas de réaliser un brûlot contre Charlie Hebdo ou de  prendre part à la polémique (tout a été dit là-dessus) mais de proposer un portrait intime de Siné…

Propos recueillis par Karine Baudot

• Parallèlement à sa sortie nationale en salles, le film est aussi à l’affiche du Mois du Film Documentaire en novembre. Toutes les dates de projection sur ce lien.
• Site internet du film : www.a-cote.eu

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Critique • « Les Bureaux de Dieu »
Brûlantes confessions

Les Bureaux de Dieu ou comment, dès le choix de ce titre à la dimension quasi mythologique pour un film au plus près du quotidien, dire sa volonté de brouiller les frontières. Comment récidiver en optant pour un casting où se mêlent non-professionnels, débutants et acteurs confirmés (de Nathalie Baye à Béatrice Dalle en passant par Emmanuel Mouret, Isabelle Carré et de façon encore plus étonnante, Michel Boujenah). Ces derniers incarnant les conseillers et médecin, les autres, les différents individus venant les consulter.

Les Bureaux de dieu

Claire Simon qui dit aller chercher la fiction dans le documentaire et le documentaire dans la fiction [voir entretien] a trouvé le véhicule parfait pour cette préoccupation qui l’habite depuis ses débuts (on ne conseillera jamais assez de voir ses excellents documentaires). Issu d’une observation sur le long terme dans les bureaux du Planning Familial, Les Bureaux de Dieu restitue avec une justesse rare la parole qui se déploie entre ces murs (!) : une parole intime, à la fois pudique et impudique, par laquelle on se raconte, c’est à dire par laquelle on met sa vie en récit afin d’en mieux décider le cours. A travers ces récits se lisent les conflits politiques et idéologiques de notre temps, terreau de ces tragédies et comédies directement issue du Réel, qui intéressent tant  Claire Simon dans son travail de cinéaste. Elle leur accorde toute son attention comme en écho à l’écoute de ces femmes (et quelques hommes) du Planning, véritables « passeuses » des luttes commencées il y a bien longtemps mais toujours d’une brûlante actualité.

Et, s’il s’agit bien là d’une véritable déclaration d’amour à cette précieuse institution, Les Bureaux de Dieu n’en est jamais pour autant un film institutionnel, Claire Simon filmant l’actualité de ce travail au plus près du Réel et jamais dans la logique mortifère de l’hommage. Elle réussit à faire passer toute la difficulté de ce travail et le questionnement constant qui habitent les occupants des lieux comme leurs visiteurs, en filmant au plus près des visages, et ce sont ceux-ci qui restent longtemps en tête après la projection.

Antonin Moreau

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Entretien • Claire Simon
« Comment nous jouons, tous, très sérieusement ? »

La réalisatrice Claire Simon

La Griffe : Vous avez commencé dans la fiction avec un court-métrage, puis vous vous êtes très vite tournée vers le documentaire. Qu’est-ce que le genre vous apportait alors, si vous le considérez comme un genre ?
Claire Simon : Pour ma part, je dis plutôt «mode». Ce qui m’intéressait c’était le rapport direct avec la vie. Je n’avais pas la patience de réécrire un scénario pendant dix ans pour pouvoir tourner un jour comme des gens que je connaissais. Je suis allée aux Ateliers Varan et j’ai découvert que lorsqu’on appuyait sur la gâchette (c’était en super 8 à ce moment-là) ça tournait. Il y avait des images et du son et ça suffisait pour faire un film. Ce n’était souvent pas une image parfaite techniquement mais c’était parfois une image très belle et, surtout, on était déjà dans le cinéma. J’ai découvert alors que dans l’improvisation, dans le rapport direct avec la vie, on pouvait construire en direct plutôt que de passer son temps à vérifier ses intentions. Ce que je déteste au cinéma, que ce soit dans la fiction ou dans le documentaire, c’est quand on accomplit le programme de son intention. Je trouve que ce qu’il y a de très fort, comme dans la peinture d’ailleurs, c’est de se mettre devant ce qu’on a décidé de filmer et de voir ce qui se passe à ce moment-là. Il s’agit alors de comprendre qu’il y a de très grandes comédies ou de très grandes tragédies dans la vie ordinaire et que, d’ailleurs, les tragédies comme les comédies sont faites à partir de cette vie ordinaire. Au fond, dans le mode documentaire on est directement , à cet endroit .
Certains se diront que ce qu’il faut faire c’est de l’information, qu’ils sont là pour dire des choses importantes et, là, à mon avis, ils ratent leur coup. Ce qui est important c’est de prendre la dimension de ce qui est profondément tragique ou comique (pas comique uniquement pour rigoler car ce qui est comique est souvent très tragique) dans ce rapport direct que peut avoir le cinéma avec la vie et non dans ce qui ressemblerait à du théâtre filmé. Pourtant, paradoxalement, dans le documentaire on retrouve beaucoup de chose du théâtre, mais le théâtre que les gens se font.

D’ailleurs il est beaucoup question de «rôles» dans vos films. Que ce soit dans Récréations et ses jeux d’enfants [1992, que se passe-t-il dans la cour de récréation d’une école maternelle ?]. Ou dans Coûte que coûte [1995, résultat d’un tournage de 6 mois dans une PME tentant de survivre] où les rôles au sein de l’entreprise sont sans cesse redistribués, les employés devenant comptable puis patron et inversement.
Oui, c’est ce qui m’intéresse effectivement : comment nous jouons, tous, très sérieusement. Par exemple, ce qu’on constate dans une cour de récréation c’est la manière qu’ont les enfants de chercher sans cesse une histoire qui marche. Ils sont comme des scénaristes, ou tout simplement comme quand on va dîner chez des amis. Les enfants nous le montre de façon très dénudée. Ils nous laissent voir qu’ils cherchent tout le temps une histoire qui pourrait marcher avec un autre . Et que pourrait-elle être ? Et où pourrait-elle nous amener ?

On est en ce moment dans le Mois du Film Documentaire, que pensez-vous de la place du documentaire en France ?
Je fais partie d’une génération de gens qui ont pensé que c’était le mode cinématographique le plus libre, le plus inventif sur le plan formel. De plus, je pense qu’au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, la France a vécu dans une fiction. Les gens ont été élevés dans l’idée que la France avait gagné la guerre, ce qui était faux, et ils ont vécu dans une énorme fiction qu’on a appelé les Trente Glorieuses. Moi, comme d’autres, je suis arrivé après, avec un réel besoin de voir ce qui se passait en bas de chez soi, plutôt que d’aller chercher ailleurs les grandes luttes, les choses exemplaires à suivre. Quelque chose qui sortirait du discours militant ou strictement pédagogique et informatif. Les questions qui nous guidaient vraiment étaient : « Qu’est ce que c’est notre vie ? », « Par quoi est-elle traversée? ».

La création de l’Addoc (Association des cinéastes documentaristes) a été un moment très fort pour moi comme pour d’autres (Dominique Cabrera, Denis Gheerbrant ou Nicolas Philibert). Ce n’était pas tant un syndicat qu’un moyen de nous réunir pour réfléchir à notre pratique et, par conséquent, la légitimer. Alors même qu’à cette époque, au début des années 90, ils existait encore à la télévision des décideurs ambitieux qui pensaient qu’elle pouvait être un lieu d’invention et qui soutenaient le travail d’«auteurs» de documentaires, on a très vite compris que l’avenir de ce mode de création passait par les salles, tant les contraintes à laquelle nous nous sommes de plus en plus heurtés provenaient des chaînes et des directeurs de programmes.

Il faut comprendre que le terme « documentaire » est fondamentalement un problème de financement, c’est-à-dire d’où vient l’argent et où le film doit aller… On n’a jamais dit du Chagrin et la Pitié que c’était un documentaire de Marcel Ophuls on parlait d’un film de Marcel Ophüls, tout comme on ne dit pas la nouvelle fiction de Benoît Jacquot mais le nouveau film de Benoît Jacquot... On pensait donc qu’il était nécessaire que nos films passent dans les salles afin de faire comprendre que le documentaire c’était du Cinéma au même titre que la fiction pour que, même s’ils passaient finalement à la télévision, les spectateurs comprennent qu’il s’agissait d’une écriture décidée et volontaire, même si celle-ci naît de l’improvisation. Il est quand même curieux que l’on reconnaisse assez facilement de grandes vertus à l’improvisation  en musique et au jazz en particulier, alors qu’au cinéma elle ne serait qu’une solution de facilité qui consisterait simplement à poser sa caméra et attendre que ça arrive. C’est comme si un vrai film se devait nécessairement d’être ultra écrit par avance, comporter de grandes stars… et ne pouvait résulter d’une improvisation. C’est très enfantin ça, c’est pas ça l’émotion.

Pour Ça brûle, votre premier long métrage de fiction, en quoi votre travail dans le documentaire a t-il influencé votre démarche ?
Ce sont deux mouvements différents. Dans mes films documentaires, la question c’est de chercher les histoires (voir le mythe) dans les gens que je filme, dans Ça brûle, au contraire, j’ai le récit et il faut que j’aille trouver la vérité de ce récit chez les gens ou dans les lieux qu’on filme, et dans la cinématographie qu’on met en place. Dans les deux cas c’est le rapport entre des histoires et des personnes.
Ce qui m’intéresse dans la réalité c’est que c’est brutal, ça n’est jamais ce que je croyais et en même temps je la reconnais. Je fais souvent référence à l’expression « Tu vois, c’est ça la réalité ! » qui pour moi en dit très long lorsqu’on raconte quelque chose qui nous a très surpris:. Ça veut dire que la surprise et la reconnaissance s’effectuent dans un même mouvement. C’est ce que je recherche, ce moment de réalité «brute» qui m’émeut et me surprend toujours… et que je reconnais (rires).

Propos recueillis en octobre 2006 par Étienne Cadoret et Antonin Moreau pour l’émission « Le Cinéma est mort » diffusée sur la radio Canal B.

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Anniversaire • Vivement Lundi
Beau bouquet pour une décennie

AfficheMême ceux qui n’entendent rien à Vivement Lundi y ont pourtant prêté un jour une oreille. Grâce à Yann Tiersen, auteur en 1997 du morceau « L’Homme aux Bras Ballants » qui rythme le magnifique court métrage éponyme de Laurent Gorgiard. C’est le premier des cinq films qui composent le programme Pleine Lune projeté en salles à partir du 5 novembre. Cinq petits bijoux ciselés en stop motion, une technique d’animation image par image d’objets ou de marionnettes.

Outre son frère Laurent, nous trouvons également Emmanuelle Gorgiard pour une splendide et difficile adaptation du Cid de Corneille (superproduction de 25 minutes et 20 mois de travail), ainsi que le très productif et créatif Bruno Collet auteur des trois autres films : la série R.I.P. (inédite en France, délirants hommages au cinéma fantastique… et à Robert Mitchum), Le Dos au mur (un conte pas banal sur la vie d’un rivet de persienne ; musique du groupe Ripley) et Le Jour de Gloire (fascinante plongée à base de terre, d’eau et de fer dans les tranchées de 14-18 ; musique d’Olivier Mellano).

Le Cid
« Le Cid »

Immersion passionnante également que celle de la réalisatrice Brigitte Chevet dans Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre. Quatre ans d’enquêtes pour ce documentaire sur le démantèlement « tellement dément » de ce réacteur nucléaire planté au milieu des Monts d’Arrée. Un « symbole de la modernité » disait-on en 1959 lorsque décision fut prise de le construire dans cette partie « sous-développée » et désertifiée de la Bretagne.

Le nucléaire et la Bretagne, toute une histoire digne d’un épisode d’Astérix. On se souvient de Plogoff dont les luttes contre l’implantation d’une centrale firent le tour de France. En 1979 Nicole et Félix Le Garrec tournèrent Plogoff, des pierres contre des fusils, un des plus célèbres films militants bretons. Vingt ans plus tard, Brigitte Chevet réalisa d’ailleurs un documentaire sur cette Affaire Plogoff. Journaliste de formation, elle n’appartient pas à la veine des cinéastes militants : « Sans a priori, je revendique le droit à une discussion contradictoire, à la curiosité, en m’attachant avant tout aux faits tangibles ».

Brennilis
« Brennilis, la centrale qui ne voulait pas s’éteindre »

Et les faits sont éloquents : pannes à répétition, porosité du béton, rejets radioactifs…, le réacteur est suspendu dix-huit mois après sa mise en service en 1966. « Les alarmes se mettaient en route quand on était à dix fois la dose maximum autorisée, se souvient Michel Marzin, ingénieur du CEA (Commissariat à l’Énergie Atomique) à la retraite et ancien syndicaliste CFDT. Il nous restait à nous sauver et à pisser dans un bocal pour savoir combien on avait pris. » Il raconte aussi les « sniffeurs », ces techniciens chargés de sentir l’odeur de rose exhalée dans l’enceinte du réacteur afin de repérer les fuites dans le béton. Brigitte Chevet montre un plan hallucinant d’un pan de mur constellé de rustines destinées à colmater ces fuites !

En 1985, la production de Brennilis est stoppée. Vient alors le temps du démantèlement de la centrale. Une opération qui aurait dû se dérouler en trois étapes jusqu’en 2020 (soit une durée presque deux fois plus longue que le fonctionnement même de la centrale !) mais qui a été arrêtée en 2007 sur décision du Conseil d’État suite aux actions engagées par l’association Sortir du Nucléaire Cornouaille. Des études commandées à deux laboratoires indépendants ont en effet conclu à des contaminations radioactives sur la faune et la flore aux abords du site.

Débats entre pro et anti-nucléaire, entretiens avec responsables d’EDF et inspecteurs de l’Autorité de Sûreté Nucléaire (qui pointent des défauts d’étiquetage, de traçabilité et des piqûres de corrosion sur des fûts de stockage de déchets !), propos d’élus (dont la position, favorable à la centrale au départ, a radicalement changé avec les années), images d’archives… alternent avec des plans magnifiques (parfois filmés d’hélicoptère) de la nature environnante. Au fil du film, il apparaît que Brennilis fut une aberration technologique et écologique. Le dessinateur Jean-Claude Fournier s’en inquiétait déjà en 1978 dans un album de Spirou & Fantasio, L’Ankou. Ce dernier déclarait, mécontent : « Avec cette usine de mort, je ne suffirai pas à la tâche, je proteste contre cette dégradation de mes conditions de travail ! »

Éric Prévert

• « Pleine Lune » en salles à partir du 5 novembre
• « Brennilis » le 8 novembre sur France 3 national dans l’émission « La Case de l’Oncle Doc », le 15 novembre à 16h15 sur France 3 Ouest. Détail des projections au Mois du Film Documentaire en cliquant sur ce lien.
• Site internet : www.vivement-lundi.com

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Critique • « L’Échange »
Eastwood à l’Académie ?

En près de quarante ans de carrière de réalisateur, Clint Eastwood s’est imposé comme le principal continuateur du classicisme hollywoodien, une esthétique dont il n’a jamais cessé de renouveler la puissance tout en y intégrant les éléments de rupture apportée par les auteurs apparus dans les années 70. Un double mouvement que l’on peut lire dans le double patronage des deux principaux cinéastes l’ayant révélé comme acteur, le baroque Sergio Leone et le classique Don Siegel. Du premier, il aura intégré la remise en question de certaines figures déployées dans ses maniéristes relectures critiques et amoureuses du cinéma américain. Du second, il aura gardé la croyance en l’histoire et la sobriété d’un style lui étant entièrement dévolu. Ainsi il aura donné au cinéma américain plusieurs de ses chefs d’œuvre intemporels, tous hermétiques aux modes et tendances du moment, des chefs d’œuvres classiques justement, sans fioritures aucune.

L’Échange

C’est à cette carrière de franc-tireur que le jury du festival de Cannes a voulu maladroitement rendre hommage en lui décernant son Prix Spécial plutôt que d’honorer spécifiquement son dernier film, L’Échange, probablement son plus faible depuis bien longtemps. Certes, depuis le début de sa carrière, Eastwood alterne les chefs d’œuvres et les films de plus mais, ici, si l’on sent à chaque plan la volonté de délivrer un grand film, cinématographiquement parlant, ça ne décolle jamais. Ainsi à aucun moment on ne ressent un investissement d’Eastwood dans cette histoire, autre que celui d’un illustrateur de talent. Il semble sombrer dans le piège qui guette tout cinéaste classique : l’académisme.

Dans une pure logique de récompense, on serait presque tenté de croire qu’Eastwood s’est trompé de compétition en présentant L’Échange à Cannes, tant son film a tous les traits caractéristiques du film à Oscar : la performance d’un acteur qui trouve un grand rôle, un grand sujet tiré d’une histoire vraie (le combat d’une femme pour retrouver son enfant), une reconstitution soignée de l’Amérique des années 50 et, enfin, un fond de dénonciation sociale. Comme si la dimension strictement spectaculaire inhérente à tous ces éléments le dispensait d’y investir sa personnalité de cinéaste. Ici se joue peut-être la différence entre les films de metteurs en scène et les films de cinéastes.

Car si on retrouve dans L’Échange, comme de coutume chez Eastwood, une vraie maîtrise du sujet à travers le récit et la mise en scène, on n’a pas l’impression que celui-ci le traverse personnellement. Dissimulé derrière un scrupuleux respect des règles de figuration classique, une trop grande soumission au déroulement d’un scénario impeccable, et la performance de ses acteurs, Eastwood-cinéaste paraît étouffé.

Ainsi L’Échange ne ménage-t-il que très peu de ces moments qui sont une des forces de Clint Eastwood : ceux où il emprunte les chemins de traverse. Car la force du classicisme, en tant que système de représentation, repose paradoxalement sur les rares écarts qui y sont ménagés. Ceux où le film semble échapper à une logique pour mieux y revenir. Par exemple, ces pauses dans le récit qui irriguent, par l’incroyable émotion qui s’en dégage, des chefs d’œuvres tels qu’Impitoyable, Mystic River ou Sur la Route de Madison. De ce dernier, on ne retient pas tant l’implacable efficacité de la structure mélodramatique, que ces scènes où rien ne se passe en terme d’action, si ce n’est la lente éclosion des sentiments filmée tout en sensualité et impressionnisme par un Clint Eastwood touché par la grâce. Tout en raideur formelle, L’Échange, lui, ne respire jamais.

Antonin Moreau

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Critique • « J’irai dormir à Hollywood »
Histoires US contre images d’Épinal

Voyageur du troisième type, touriste-ethnologue et roi de l’incruste en milieu hostile, l’étonnant Antoine de Maximy a réussi son passage au grand écran avec son premier long métrage, J’irai dormir à Hollywood. Son émission J’irai dormir chez vous, diffusée sur France 5, Voyage et Canal +, avait dépoussiéré les codes du documentaire de voyage et donné lieu à quelques moments cathodiques d’anthologie. Le film, continuité logique, lui emboîte le pas.

J’irai dormir à Hollywood

Le principe est sensiblement identique à celui des vingt-quatre épisodes déjà diffusés à la télévision. Antoine de Maximy vadrouille en solitaire, avec trois caméras et un sac à dos pour seuls compagnons. Pas de plan de route, aucun itinéraire prédéfini. Son but : aller à la rencontre des autochtones et, si possible, se faire offrir gîte et couvert. Pour l’occasion, il a traîné ses guêtres trois mois durant au pays de l’oncle Sam, coast to coast de New York à Los Angeles. L’idée d’un long-métrage sur le mode J’irai dormir chez vous le démangeait depuis longtemps, les États-Unis se sont imposés comme la destination idéale.

Cette nouvelle façon de voir impose son rythme, au naturel, dès les premières minutes. Antoine de Maximy filme à l’arrache, au gré de ses rencontres hasardeuses, parfois sur le fil, souvent drôles et inattendues. Débarqué à New York, il tombe sur un acrobate mystique de 92 ans, qui fait le grand écart dans Central Park et l’invite chez lui. Dans la campagne de Pennsylvanie, une famille amish vivant comme au 18e siècle lui offre à boire. Aux alentours de Houston, Texas, le frenchie cherche une voiture d’occasion pour continuer son périple : dans la casse d’un garagiste imbibé, il dégote un antique corbillard Cadillac qu’il repeint en rouge cerise. Le « char à viande », comme l’appellent les Américains, l’emmènera tant bien que mal jusqu’au Pacifique.

Au-delà du périple loufoque et des péripéties qui vont avec, il y a d’incroyables rencontres, de vrais instants tragiques ou poétiques et un contact direct avec l’Amérique d’en bas. Comme ce vétéran du Vietnam abordé dans un bus, condamné à quinze ans de prison pour port d’arme sans permis. Ou ce vieil homme à la Nouvelle-Orléans, qui lui fait boire de son whisky et l’emmène en 4×4 visiter son ancienne maison dévastée par l’ouragan Katrina.

Pas emprunté, Antoine De Maximy a le contact facile et de l’enthousiasme à revendre. Ses rencontres sont fructueuses. Son road-trip forme une galerie de portraits de l’Amérique d’aujourd’hui. Et les clichés sur les États-Unis volent en éclats à mesure que le voyage avance. Pour autant, son périple ne fut pas de tout repos. Le film n’est pas une romance, pas une lune de miel au pays du hamburger. Dans les coupe-gorge de la Nouvelle-Orléans, on sent que le danger rôde. Documentaire d’un genre nouveau, sorte de Strip Tease en temps réel, J’irai dormir à Hollywood risque de faire date dans l’histoire du genre.

Nicolas Legendre

• Une version longue de cet article avec propos d’Antoine de Maximy est préalablement parue sur feu le site Rennes Infhonet. Merci à Benjamin Keltz pour l’autorisation de reproduction.

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Critique • « Two Lovers »
Maux d’amour

1994 : Little Odessa, premier film de James Gray, film noir sec et tragique, surgit comme un ovni dans un cinéma de genre U.S. où l’ironie postmoderne fait alors la loi. A cette époque, à la suite du succès à la fois public et critique de Pulp Fiction, le cinéma hollywoodien semblait s’engouffrer dans un cinéma du clin d’œil et de l’ironie permanente où il s’agissait de rivaliser d’intelligence en matière de déconstruction du récit et de créations de figures cool. Tout esprit de sérieux était alors considéré avec suspicion, «ne pas se prendre la tête». Qu’avait donc, alors, à faire ici cette tragédie familiale où tout humour était absent ?
2000 : The Yards enfonce le clou dans la dimension funèbre shakespearienne de la tragédie, ce qui n’est pas sans causer des problèmes avec les producteurs pour qui la noirceur du propos était intolérable.
2007 : sort enfin La Nuit nous appartient, écrit cinq ans plus tôt, et dont Gray doit le financement à Joaquim Phoenix, acteur éminemment bankable suite au succès de Walk the Line. Le film est le premier succès au box office de James Gray.
2008 : présentation de Two lovers à Cannes.

Two lovers

Si je reviens ainsi sur la carrière de James Gray, c’est qu’il me semble s’y jouer un rapport intéressant avec l’évolution du cinéma hollywoodien. Précurseur, aux côtés d’un cinéaste comme Michael Mann, d’un cinéma néo-classique puisant son inspiration dans le cinéma américain des années 70, Gray devait sa profonde originalité ainsi que l’absence de succès public de ses précédents films au fait d’arriver à un moment où le cinéma fun régnait quasiment sans partage. Aujourd’hui (11 septembre oblige) celui-ci n’est plus aussi hégémonique et se dispute, justement, avec le néo-classicisme hérité des années 70 plus enclin à témoigner de son temps. Mann est d’ailleurs aujourd’hui le cinéaste le plus copié (il n’y a qu’à voir les citations quasi-explicites de Heat dans The Dark Knight de Christopher Nolan), et l’esprit de la Tragédie, dont Gray a entretenu la flamme, habite, par exemple, la plupart des films de super-héros produit en série à Hollywood avec plus ou moins de succès.

Avec Two Lovers, James Gray revient en mode mineur en abandonnant pour la première fois le film noir tragique et son territoire balisé de figures, thèmes, et motifs (le flic et le voyou, la loi et le désordre, et l’ombre et la lumière). Pourtant on retrouve dans cette histoire d’amour mettant un homme aux prises avec deux femmes, l’une rencontrée par l’entremise de ses parents et l’autre par hasard, la même structure tragique qui présidait déjà à ses trois précédents films : celle du désir, à nouveau empêché de s’affranchir de son milieu d’origine. Dans les films de Gray, le déterminisme a toujours le dernier mot malgré tous les efforts des Fils pour échapper à l’emprise des Pères. Avec Two lovers, Gray, en véritable auteur obsessionnel, ne fait que déplacer cet enjeu du territoire de la Loi et de la Justice à celui des relations amoureuses.

Que perd Gray dans ce déplacement ? En abandonnant le décorum du film noir, il se prive d’une assise purement fictionnelle qui donnait au déploiement de cette véritable thèse tragique une dimension universelle. Ainsi dans le très quotidien Two Lovers, le fatum propre à Gray apparaît de façon beaucoup plus dénudé. Que gagne t-il ? Une liberté d’écriture et de mise en scène qui pouvait faire cruellement défaut à ses précédents films. C’était, en effet, peut être la limite de Gray d’avoir trop mis son incroyable maîtrise au service exclusif de son obsession tragique. Ainsi La Nuit nous appartient est presque étouffant tant la mise en scène semble parfois redoubler le déterminisme tragique propre à Gray de façon exagérément signifiante. Les personnages finiraient presque par figurer des pantins pris dans les rets du drame si les incroyables talents des comédiens les incarnant, conjugués à ceux de directeur d’acteur de Gray, n’étaient là pour leur donner une épaisseur.

Car c’est peut-être ici que se joue la vraie force du cinéma de Gray, et là où la filiation avec celui de Coppola qu’il admire tant (La Nuit nous appartient reprend d’ailleurs de façon inversée le trajet du personnage d’Al Pacino du Parrain) semble la plus directe. Et en se débarrassant dans Two Lovers de ses tentations démiurgiques, il donne à ses comédiens (le fabuleux Joaquim Phoenix en tête) toute latitude pour faire exister leurs personnages et insuffle ainsi des respirations dans son cinéma pour y faire entrer le mystère qui lui manquait tant. Si le résultat est parfois bancal, il est très souvent émouvant et depuis sa découverte à Cannes en mai dernier on a hâte de le mettre à l’épreuve d’une seconde vision.

Antonin Moreau

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Expositions

Photographie • « Nationale 7 »
On the road again

Ici la peinture s’écaille, ailleurs les murs se fendent et l’escalier est rouillé… Les photographies de Cédric Martigny et Patrice Normand ouvrent une fenêtre sur un théâtre où le décor semble avoir été laissé là, tandis que les comédiens ont depuis longtemps quitté la scène. Le spectacle est terminé, le grand ballet des voyageurs a cessé, sur la vitrine le rideau de fer est tombé, au restaurant les tables sont vides. Dans ces vues de villes fantômes où la figure humaine n’est souvent qu’une ombre sans visage, le temps s’est arrêté, figé dans un papier peint à fleurs et un téléviseur noir et blanc.

Nationale 7

Les deux photographes du collectif Temps Machine ont repris la route des vacances, la Nationale 7 que chantait Charles Trenet en 1955, celle qui conduisait depuis Paris « vers les rivages du midi », un mythe perdu qu’ils célèbrent ici à l’écart des autoroutes, comme « un faire-part de décès photographique », note Cédric Martigny. Ainsi, le concept du road-movie en plan fixe, qui défile lentement dans la succession des tirages de moyen format, colle-t-il brillamment à ce projet documentaire. Il s’agissait de refaire le voyage une fois l’histoire terminée, de revenir sur les lieux pour mener l’enquête, et rapporter ces vues frontales, descriptives, sous plusieurs angles, à différents endroits, comme des relevés stratigraphiques, les preuves scientifiques d’une vie passée.

Mais le mythe de la nationale rattrape bientôt la règle de l’objectivité pour ces deux photographes de presse qui réalisent ici un projet artistique. Même si le principe du collectif englobe les signatures, ne permettant pas d’identifier les auteurs, l’on pourra se pencher sur les qualités plastiques de ces photographies où les pauses lentes révèlent de belles atmosphères colorées, ou encore de captivantes visions nocturnes. Ainsi, la Nationale 7 fait-elle de brillantes excursions dans l’histoire de l’art. Ici le restaurant routier offre l’occasion d’une nature morte à la toile cirée et à la mayonnaise, là une baignoire immergée dans un lac entouré de verdure permet de revisiter le thème du paysage dans une anti-carte postale.

Mais c’est surtout la fiction qui s’immisce et s’enroule dans ces photographies qu’accompagne très justement le texte poétique de Brigitte Sondag, bribes d’un roman épistolaire où la route est personnifiée en un être insaisissable qui bientôt disparaît. Cette disparition marque chacune de ces photographies où l’expression du deuil semble retenue, dans un corps recroquevillé sous un arrêt de bus ou dans les larmes de pierre d’une statue de pleureuse. Mais dans l’absence la vie reprend doucement son cours, dans la rue, derrière les fenêtres éclairées ou sur le terrain de foot, quand un banal entraînement nocturne prend soudain un tour héroïque…

Ce projet qui a valu à Cédric Martigny et Patrice Normand le prix de la Quinzaine Photographique Nantaise en 2007 n’attend plus qu’à se concrétiser dans un livre, forme de prédilection du collectif Temps Machine. Mais il lui faudra trouver un nouvel éditeur : depuis l’arrêt des Éditions Électriques, la Nationale 7 attend son tour pour passer sous la presse. À bon entendeur !

Julie Portier

• Jusqu’au 8 novembre à Chartres de Bretagne (Carré d’art, Centre Culturel Pôle Sud, 02 99 77 13 21). Entrée libre.
• Site internet : www.tempsmachine.com
• À lire également : « Au Lycée » (Éditions Électriques, 29 euros, 2007)

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Spectacle vivant

 

Théâtre • Stanislas Nordey
« On est tous menacés de devenir des artistes officiels »

Comment votre conception de la mise en scène a-t-elle évoluée au fil des ans ?
Stanislas Nordey : Quand j’ai commencé, je ne revendiquais pas le statut de metteur en scène. Je me reconnaissais plus dans l’expression « direction d’acteurs ». La notion de mise en scène impliquait trop de narcissisme. J’avais perçu que la place de la mise en scène était énorme dans le théâtre contemporain. À la fin du XIXe siècle, cette notion n’existait pas. Elle s’est développée énormément au cours du XXe siècle. Aujourd’hui, les gens qui détiennent tout le pouvoir — économique, décisionnel… — sont les metteurs en scène plus que les auteurs ou les acteurs. Ayant fait des études d’acteur, ce pouvoir me semblait disproportionné. Je me suis méfié de ça. Je me suis vite dit que la mise en scène devait être invisible. Les acteurs sont donc au centre de mes premières créations. Avec un plateau quasiment vide.

Das System par Christophe Raynaud de Lage
« Das System » (photo Christophe Raynaud de Lage)

Puis, petit à petit, notamment quand je me suis intéressé à la mise en scène d’opéras, je me suis plus attaché aux aspects esthétiques. Avant de revenir à une espèce d’effacement de la mise en scène, à l’essence du théâtre qui est pour moi la rencontre du spectateur et de l’acteur. Il me semble que le public attend ça aujourd’hui. Garder un rapport qu’on n’a ni avec la télévision, ni avec le cinéma, ni même plus avec la politique. Le théâtre est un des seuls endroits aujourd’hui où des gens en chair et en os viennent écouter d’autres gens qui parlent. Par définition, la télévision et le cinéma sont du divertissement, et mettent une barrière infranchissable entre l’acteur et le spectateur. Quant à la politique, qui fut pendant longtemps un endroit passionnant sur cet aspect (des gens qui viennent en écouter d’autres), on voit bien que ce rapport de proximité se délite. Ça passe de plus en plus par les médias notamment.

Le théâtre me paraît être cet endroit incroyable où l’humanité est encore en marche, et pratique l’échange, le partage. C’est pour cette raison également que je trouve extrêmement important de monter principalement des textes contemporains. Et de me recentrer sur un théâtre politique au sens large du terme, qui traite des sujets du monde, qui n’est pas simplement du théâtre de divertissement. Les trois derniers spectacles que j’ai montés (Gênes 01, Incendies et Das System) sont ainsi fondés sur la prééminence de l’acteur et du texte.

Vous n’avez pas été déstabilisé par la controverse suscitée par Das System au festival d’Avignon cet été ?
Absolument pas. D’autant que le spectacle a reçu un formidable accueil public. Quelques commentateurs ont certes détesté. Mais c’est justement ça qui est intéressant. Ils ont détesté ! Quand les réactions sont tranchées, cela signifie que sur le plateau des pions ont été réellement avancés, qui peuvent être polémiques. La moindre des choses quand on monte un spectacle est qu’il puisse faire débat. Il y a une forme, un propos très affirmés dans le spectacle. Il est donc tout à fait normal qu’il y ait de la controverse. Mais il n’y a pas de provocation de ma part. Je ne cherche pas à choquer le bourgeois. J’essaie toujours de me mettre en danger, de mettre les comédiens en danger, de choisir des textes qui posent question. J’aime la notion d’un public qui ne serait pas un public consommateur, mais un public travailleur, qui vient au théâtre non pour passer une bonne soirée, mais une soirée agitée, qui aura créé du mouvement dans sa pensée.

Falk Richter était présent en Avignon. Qu’a-t-il pensé de la manière dont vous avez assemblé et présenté ses textes ?
Je suis quelqu’un qui respecte énormément les auteurs : je ne coupe jamais dans leurs textes, j’essaie au contraire de révéler leur parole. Falk Richter a assisté à la première de la pièce. Il était très heureux du travail, très déconcerté dans le bon sens du terme. On a choisi un de ses textes les plus violents, Unter Eis, dont le propos est assez cru (« Angela Merkel est une salope ! »). Falk Richter se cachait les yeux : « C’est moi qui ai écrit ça ? ». Le public rigolait. Au final, il était très content de l’accueil.

Das System par Christophe Raynaud de Lage
« Das System » (photo Christophe Raynaud de Lage)

Parmi les acteurs de ce spectacle, plusieurs ont suivi votre enseignement à l’École de comédiens du TNB à Rennes. Comment envisagez-vous votre rôle de responsable pédagogique au sein de cette école ?
Je tente avant tout de briser les clichés sur le métier de comédien. J’estime qu’il n’y a pas qu’une façon de faire du théâtre, et qu’il n’y a pas qu’un théâtre. Il y a le théâtre qui se fait dans de grandes institutions, celui qui se fait en milieu rural, le théâtre pour enfants… Il y a également beaucoup de mélanges, avec des chorégraphes, des marionnettistes… Comment ouvrir le plus possible l’esprit des élèves afin que chacun puisse, pendant ses trois ans d’école, comprendre quel homme ou femme de théâtre il veut être ? On travaille aussi bien sur les textes de Molière, que sur ceux de Roland Barthes ou Michel Foucault. Plutôt que se cantonner à développer leur petit ego dans une salle noire, je les invite à être curieux, et à travailler. J’ai rarement vu des acteurs qui étaient de gros bosseur ne pas parvenir à exercer leur métier d’acteur. Autant je pourrais un jour arrêter la mise en scène, autant j’aurais du mal à cesser d’enseigner. C’est ma pitance quotidienne, j’adore ça.

À quelle(s) règle(s) vous êtes-vous tenu pour devenir l’homme de théâtre que vous êtes aujourd’hui ?
Ne jamais faire de compromis. Quand tu es fidèle à toi-même, tu finis par rencontrer les bonnes personnes. Quand j’étais jeune, j’avais deux idoles : Pierre Boulez et Jean-Luc Godard. L’année de mes 31 ans, les deux m’ont appelé pour me proposer de travailler avec eux, à seulement trois semaines d’intervalle. C’était très curieux. Pour moi, ça voulait dire quelque chose. Comme j’avais été exigeant avec moi totalement, comme je n’avais rien lâché de mes convictions vis-à-vis de l’art, les gens dont je m’étais inspiré devenaient des gens que je pouvais rencontrer.

Je pense que ce qui peut rendre le théâtre inefficace, endormi, c’est quand les artistes rentrent dans un certain confort. Or, on est souvent poussé à ça. La critique te demande de refaire ce que tu as déjà fait. Le public également. Les directeurs de théâtre aussi, souvent. Tout te pousse, surtout si ça marche, à t’installer, à faire ce que tu sais faire. C’est ainsi que l’on devient un pion de l’institution. Je suis tout à fait pour les institutions théâtrales, à partir du moment où les artistes à l’intérieur n’arrêtent pas de les faire bouger, de se remettre en question. Sans quoi on en vient à un théâtre chloroforme. On est tous menacés de devenir des artistes officiels.

Comment se présente l’avenir ?
Je ne me projette jamais dans l’avenir. Je suis toujours dans le présent. J’ai très envie actuellement de refaire l’acteur. Pour le théâtre plus que pour le cinéma. Au risque de faire de la psychanalyse de comptoir, comme quand j’étais petit je baignais dedans [Stanislas Nordey est le fils du réalisateur Jean-Pierre Mocky et de l’actrice Véronique Nordey, ndr], le cinéma n’est pas un endroit qui me fascine. Il y a deux ans, j’ai sollicité Wajdi Mouawad pour jouer dans l’une de ses pièces. Je trouvais que dans ses spectacles, il y avait un amour des acteurs qui se dégageait. Au festival d’Avignon 2009 [dont Mouawad sera artiste associé], je serai dans sa création.

Propos recueillis par Julien Coudreuse

• Du 11 au 22 novembre à Rennes (Théâtre Guy Ropartz, 02 99 31 12 31).
• Une version abrégée de cet entretien est paru en octobre 2008 dans le n°12 du magazine Kostar. Merci pour l’autorisation de reproduction.

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Théâtre documentaire • Fausto Paravidino
« Je réécris cette pièce presque tous les ans »

Juillet 2001 : la ville de Gênes est transformée en camp retranché. D’un côté le G8, constitué des chefs d’état des huit plus grosses puissances économiques de la planète. De l’autre, plusieurs milliers d’altermondialistes bien décidés à faire entendre leur refus de ce sommet propice à toutes les dérives libérales. Les violences qui entourent régulièrement le G8 atteignent des sommets en 2001. Elles se soldent par la mort de Carlo Giuliani, un manifestant de 23 ans tué d’une balle dans la tête par un policier à peine plus âgé.

Chronique personnelle militante, Gênes 01 est autant un cours sur la mondialisation qu’un recueil d’impressions. Conçue comme une reconstitution aux allures de réquisitoire, elle souligne les incohérences, cherche les responsabilités et surtout interroge les liens entre les pouvoirs économique, médiatique, politique et judiciaire. D’une certaine façon, elle donne naissance à un théâtre documentaire et offre un contrepoint essentiel au tourbillon médiatique qui entoura ces événements. En sondant notre passé proche, elle nourrit une réflexion sur le réel qui aboutit finalement à un certain formalisme.

Gênes 01

La Griffe : Acteur, auteur, metteur en scène… par où avez-vous commencé votre parcours artistique ?
Fausto Paravidino : J’ai débuté au théâtre en tant que comédien. Je faisais partie d’une petite compagnie qui mettait en scène essentiellement des classiques (Shakespeare, Pinter, Mrozek…). À 19 ans, j’ai intégré une école d’art dramatique dans un théâtre public à Gênes. Avec les élèves de cette formation, nous avons fondé la compagnie Gloriababbi Teatro. Puis nous avons quitté l’école, nous sommes partis à Rome où nous avons continué à travailler ensemble. C’est là que j’ai commencé à rédiger des pièces de théâtre et à travailler comme acteur pour le cinéma et la télévision. J’ai aussi écrit et dirigé un film qui s’intitule Texas, il a été présenté « alla Mostra del Cinema » [le festival de Venise, ndlr].

Comment est née la pièce Gênes 01 ?
C’est une commande du Royal Court Theater de Londres, dans le cadre d’un festival qu’ils ont organisé avec l’association Human Rights Watch et qui avait pour thème la violation des droits de l’homme. J’étais en relation avec eux depuis un an, suite à un atelier d’écriture avec un groupe d’auteurs du monde entier qui s’intitulait « International Residency for Playwright ». J’ai tout de suite accepté, car je me préoccupais des abus qui ont eu lieu pendant le G8. Sans cette commande, je ne sais pas si j’aurais rédigé cette pièce. J’avais déjà écrit Peanuts sur le même sujet.

Vous étiez à Gênes pendant le G8 ?
Non, j’étais à Paris. Je venais de finir l’écriture de Nature morte dans un fossé, j’allais écrire Peanuts et je suivais ces événements à travers les médias français.

Écriture sèche, énonciation de faits, pas de dialogue… Le sujet est traité sous la forme du documentaire ou du reportage, pourquoi ?
Je ne me souviens plus, ou peut-être n’ai-je jamais su pourquoi j’avais choisi cette forme. J’ai sûrement été influencé par Atteinte à sa vie, de Martin Crimp. J’aimais sa manière d’utiliser les tirets à la place des personnages. C’est également proche de la structure de Crave de Sarah Kane que je venais de voir au théâtre de La Colline à Paris dans une mise en scène de Thomas Ostermeier.
À l’origine, la commande du Royal Court ne devait pas excéder un quart d’heure. Avec mes amis, on lisait une quantité d’informations sur le G8. L’aspect le plus intéressant et le plus stimulant a été la compression de toute cette matière dans un espace théâtral aussi réduit. Les événements du G8 ont eu un grand retentissement médiatique en Italie. Il fallait donc une forme simple pour les représenter au théâtre et faire un travail de soustraction, c’est-à-dire qui enlève les éléments de fiction et refuse les images.
J’ai demandé à mes proches ce qui, d’après eux, ne pouvait être relaté dans les médias à propos du G8 et j’ai simplement retranscrit leurs réponses. C’était la première version de Gênes 01, ensuite j’ai épuré la forme. J’en suis toujours là. Je réécris cette pièce presque tous les ans, j’ajoute, je retire, je précise des informations. Dernièrement il y a eu peu de nouvelles importantes, même lors des procès, c’est pourquoi je fais un travail plus abstrait, plus proche de la fiction.

Au-delà du témoignage, Gênes 01 a-t-elle vocation d’offrir une alternative au discours des médias dominants ?
C’est une alternative car les informations sont traitées d’une manière différente. Cependant, le théâtre demeure du théâtre. Il ne peut se substituer aux médias, à la politique ou aux tribunaux. Ça peut vous paraître étrange, mais le but de cette pièce est de divertir les gens. Seulement, on s’adresse à leur sensibilité politico-sociale.

Chacune de vos pièces semble construite sur un mode différent, comment abordez-vous le processus d’écriture ?
Je n’ai pas de système. Ce que j’écris est à chaque fois différent, je ne sais jamais si je serai capable de recommencer. Quand j’ai une idée, j’écris la première scène et j’espère arriver à la dernière. Souvent, je ne sais pas comment cela finira. Par exemple dans Nature morte dans un fossé, j’ai découvert à la moitié de la pièce qui était l’assassin, peu de temps avant que les spectateurs le découvrent au théâtre. Il m’est arrivé d’écrire avec d’autres personnes, dans ce cas il faut procéder d’une autre manière, inventer au fur et à mesure. Pour Gabriele, avec Giampiero Rappa nous avons divisé les scènes et nous les avons agencées ensemble. Pour Texas avec Iris Fusetti et Carlo Orlando, nous avons beaucoup parlé et beaucoup bu.

Quel est l’état du paysage théâtral italien actuellement ?
Il n’y a pas de moyens et les « politiques » ignorent le théâtre, ça ne fait pas partie de leurs priorités. Peut-être qu’ils pensent que ça ne touche pas les électeurs ou qu’ils ont peur que ça les intéresse ? Et puis ce n’est pas un endroit dans lequel ils peuvent placer leurs minables petits amis. Nous sommes soumis à un système de théâtres publics autoréférentiels et pour la plupart corrompus. Les partis pris artistiques sont obsolètes. Il n’y a pas de diversité, ce qui ôte au public la capacité de faire des choix. C’est une situation malsaine. À cause de la rupture de ce rapport direct avec le public, les auteurs doivent choisir entre travailler pour le théâtre commercial (trivial et vulgaire comme notre télévision), faire de la Culture (c’est-à-dire faire semblant de dire des choses profondes au lieu de s’occuper de divertir la clientèle) ou écrire des monologues : une activité anti-théâtrale mais qui est la seule pour laquelle il y a une « demande » car cela ne coûte pas cher et parce que les comédiens aiment s’exposer. Depuis que je ne vais plus voir de monologues, j’ai perdu le contact avec les auteurs italiens. Parmi les rares qui écrivent autre chose, j’aime beaucoup Spiro Scimone.

Propos recueillis par Jérôme Thiébaut
Traduction : M.D.

• « Gênes 01 » les 2 & 3 décembre à Pordic (Centre culturel de la Ville Robert) dans le cadre du festival Paroles d’Hiver.
• Texte de la pièce publié chez L’Arche Éditeur (2007, 96 pages, 13 euros)

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Théâtre / Récit • « Inventaire 68 : un pavé dans l’histoire »
Joli mois de mai

Une sensation de malaise avait prévalu à la fin du précédent spectacle de Nicolas Bonneau, Sortie d’usine. Une louable intention que ces témoignages d’ouvriers regroupés pour réactiver une réalité laborieuse refoulée mais pas disparue. Sauf que les rires du public sur le récit d’un ouvrier mourant dans une cuve d’acide restaient en travers de la gorge. N’y avait-il pas maldonne à tenter le registre comique sur ces histoires souvent pathétiques ? Alors qu’attendre d’un spectacle situé au cœur du mois de mai le plus célèbre de l’Histoire, à la croisée des faits avérés et d’une trame romancée ?

Nicolas Bonneau par Arnaud Ledoux

Attendre c’est justement ce que fait Juliète sur le quai de la gare d’Austerlitz. Son Roméo s’appelle Pierrot mais elle ne sait pas quand il arrivera car il y a grève des cheminots. Les deux amoureux sont les guides de Nicolas Bonneau dans sa chronique des « événements » et de l’époque. Elle la bourgeoise, lui le prolo, tous deux provinciaux. Perché sur son estrade derrière (et parfois sur) un bureau, Nicolas Bonneau endosse tous les rôles et se fait tour à tour reporter, sociologue, historien, narrateur, conteur, imitateur… Très bon lorsqu’il raconte précisément les faits et les met en perspective, frôlant le ridicule quand il tente un parallèle entre la Nuit des Barricades et la nuit d’amour de Juliète et Pierrot.

Raccord avec le millésime, la performance dure 68 minutes. Elle brasse anecdotes et grande Histoire. On écoute « Street Fighting Man » des Stones, on enfile un slip kangourou, on voit Pierrot le Fou de Godard, on s’immisce dans le dortoir des filles, dans les amphis bouillonnants ou dans les discussions révolutionnaires. Les rimes en « isme » fleurissent dans une joute verbale où les mouvements se hérissent : marxistes, situs, anars, maos, trotskars… On croise un « petit rouquin insolent » auquel Nicolas Bonneau colle toutes sortes de tics et de gimmicks : « Voilà ce que je voulais vous dire », « On débat, on discute, je mène les débats »… Dany l’ancien rouge est toujours en verve.

Par-delà l’enchaînement des faits, Nicolas Bonneau s’attache aussi aux conflits de générations. Quand le père de Pierrot intervient à un meeting à la fac de Nantes, il lance à son fils qu’il ne voit pas : « J’espère que lui où il est il se souvient d’où il vient le p’tit saligot ». Ce rappel à l’ordre lui vaut en retour la marque infamante de « bourgeois », alors qu’il peine à s’équiper d’une baignoire. Dans cette effervescence permanente, ce n’est pas la moindre des qualités de Nicolas Bonneau que de replacer les choses dans leur contexte tout en en renvoyant l’écho aujourd’hui.

Éric Prévert

• Dans le cadre du festival Paroles d’Hiver le 27 novembre à Plouër-sur-Rance (Mairie), le 2 décembre à Plouisy (Lycée Agricole de Kernilien), le 4 décembre à Ploufragan (Espace Victor Hugo). Toutes les dates de tournée des spectacles de Nicolas Bonneau sur ce lien.
• Autour de Mai 68 : le spectacle « De Gaulle en mai », mis en scène par Jean-Louis Benoît d’après les « Carnets de l’Élysée » de Jacques Foccart, sera joué à Saint-Brieuc (La Passerelle) du 6 au 8 novembre.

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Théâtre / Récit • « Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter »
Chronique des années de b(r)aise

C’est jour d’enterrement. Pas celui de Nina Simone, celui du père de la comédienne Darina Al Joundi, un écrivain, poète, journaliste, libre penseur et laïc fervent dans une région propice aux guerres de religion. « Un croyant ma fille, c’est un casse couilles qui fait mener une vie d’enfer aux gens sous prétexte qu’il doit aller au paradis. » Un fou de jazz qui ne voulait surtout pas de prières du Coran à ses funérailles, plutôt Miles Davis ou Nina Simone, dont les rythmes entêtants servent d’interludes à la dizaine de chapitres du récit.

Darina Al Joundi (photo Ange Esposito)

Un récit âpre, cru et tendu qui nécessite parfois de s’accrocher au fauteuil et de reprendre son souffle. Flots de mots, déluge de feu, de sexe, de sang… racontés, plaidés, éructés, chantés, dansés par Noun, petit nom de Darina. Seule en scène, robe écarlate, yeux noirs, sourire clair, décor nu, elle enchaîne ses faits de vie, ceux de sa famille, de son pays. Où les femmes n’ont pas les beaux rôles, lui assène son père : « Méfie-toi, Noun, tous les hommes de ce pays sont des monstres pour les femmes. Ils sont obsédés par les apparences, ils sont ligotés par les coutumes, ils sont rongés par Dieu, ils sont bouffés par leurs mères, ils sont taraudés par le fric, ils passent leur vie à offrir sur un plateau leur cul au bon Dieu, ils ouvrent leur braguette comme on arme une mitraillette, ils lâchent leur sexe sur les femmes, comme on lâche des pitbulls. Quels chiens ! »

Défloraison forcée, avortement, violences conjugales, internement d’office… Darina Al Joundi ne nous épargne rien. Mais son style, sa verve et sa capacité à mêler sa vie à l’Histoire en marche ouvrent des fenêtres où l’on s’engouffre. Nous voilà transportés chez des « bonnes sœurs de gauche » qui défilent aux côtés du Parti Communiste Libanais ; sur un plateau télé où Noun a eu ses « premières règles, à la veille de l’invasion israélienne de 1982 » ; dans des appartements où allumer une clope dans le noir peut vous valoir une balle d’un sniper dans les fesses ; dans des boîtes de nuit en pleine guerre où la coke coule à flots et les gens font « l’amour dans les chiottes » ; dans des fêtes où d’autres commentent les bombardements comme des feux d’artifice ; derrière les meutes de chiens qui dévorent les cadavres ; et même au Mondial de football 1982 en Espagne (« Le cauchemar durant cette guerre, ça a été l’élimination du Brésil par l’Italie, 2 à 3. […] J’oublierai un jour les bombes, mais les visages de Socrates, de Paulo Isidoro, de Falcao ou de Zico, je ne les oublierai jamais. »).

Éric Prévert

• Le 20 novembre à Pont-Scorff (Le Strapontin, 02 97 32 63 91).
• Site internet : Le Jour où Nina Simone a cessé de chanter
• Texte publié aux éditions Actes Sud.

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Théâtre / Lecture • « Microfictions »
Délicieux arsenic

Microfictions de Régis Jauffret est un pavé d’1,06 kg qui contient toute l’humanité classée par ordre alphabétique : A comme « Alcoolisme et enseignement », B comme « Bons pour la guillotine », C comme « Chiens galeux »… Ce dictionnaire de la nature humaine n’en rate rien, il l’ausculte, la dissèque et l’exagère dans ce qu’elle a de plus trivial, bestial, impitoyable… drôle en somme. Car pour le lauréat 2007 du Grand Prix de l’Humour Noir, le rire est loin d’être une affaire politiquement correcte, et c’est pour cela qu’on se régale de ses mots comme d’un arsenic de grand cru qui ne serait plus au goût du jour.

Microfictions

« Le monde est une foule » dit Régis Jauffret. Son livre l’embrasse en cinq cents petits monologues comme autant de zoom indiscrets, gros plans impudiques sur des vies, celle d’un flic blasé, d’un ado en crise, d’un vieux abandonné, d’une DRH aigrie… Ces personnages déballent en une page et demi la banalité crue de leur existence, leurs secrets les mieux gardés, leurs pensées les moins avouables : « Je suis pourvue de cinq enfants adorables que je laisserais volontiers sur le bord de la route en échange d’une dent en céramique et d’un rendez-vous chez le coiffeur ». Cette prose au vitriol qui manie l’art de la chute comme un pic à glace, dessine les contours d’une société qui génère ses propres rebuts, engloutis ici dans un tout qui n’a pour seule particularité que sa multitude.

Ce trombinoscope de la société moderne trouve une juste transposition du texte à la voix dans la mise en scène de Charlie Windelschmidt et Valéry Warnotte de la compagnie brestoise Dérézo. Fidèles à l’idée de la foule, de son flux aléatoire et ininterrompu, où se croisent les genres et les identités dans un grand et joyeux bouillonnement, ils ont choisi de donner une voix à chaque microfiction dans une succession de lectures. Alors qu’à la création en octobre pendant la Nuit Blanche au Théâtre du Rond-Point à Paris, des voix célèbres se passaient le relais (notamment François Morel, Pierre Arditi, Tonie Marshall…), alternant leurs apparitions côté cour puis côté jardin dans ce marathon nocturne, les voix qui portent les monologues de Jauffret au Quartz sont plus confidentielles, ou anonymes, mais toutes bretonnes.

80 lecteurs pour 80 textes qui dialoguent de 16h à 22h30 avec les photographies de Sébastien Durand, portraits volés dans la rue, et se mélangent au public qui transite par « la galerie ». Dans la rencontre orchestrée entre un texte, une voix, une photo et un public, ils apparaissent ces gens qui nous entourent et qui composent le monde dans lequel on vit. On peut même y reconnaître son dentiste ou sa boulangère, sa belle mère ou - horreur ! - soi-même. Car en grossissant le trait, Régis Jauffret n’épargne personne, (même pas les éditions Gallimard qui en prennent pour leur grade), et n’oublie pas l’autodérision : son pseudonyme « Régis de la Gaufrette » passe lui aussi à la casserole dans le portrait hilarant d’un écrivain raté, mégalo et anti-social.

En passant en revue les thèmes de la famille, du couple, de l’amour, mais aussi de la haine, du sexe, de l’argent, ou de la mort dans ce qu’ils ont de plus fâcheux, vicieux, crasseux, et en faisant à chaque fois la démonstration que l’on peut rire de tout, l’humour au Destop de Jauffret prend une dimension philosophique. Descendantes improbables de la Poétique d’Aristote, ses Microfictions pourraient bien recouvrer le pouvoir cathartique de la tragédie grecque, quand nos vices éclatent au grand jour dans une purge salutaire. Si tous ces personnages en disent un peu sur notre côté Mister Hide, qu’il est bon d’entendre leurs sincères aveux que la décence, la politesse et le politiquement correct nous empêcheront toujours de prononcer ! Ainsi, quand elle flirte avec le trash, la littérature de Jauffret désigne aussi sa force politique : dans une société bien pensante qui nous gave de bon goût, d’ambition de réussite et de bonheur formaté, il donne la parole aux mauvaises mères, aux ratés, aux avares, aux sadiques, aux pédophiles, aux racistes, aux vieux cons, bêtes et méchants.

Julie Portier

• Le 8 novembre à Brest (Galerie du Quartz, 02 98 33 70 70, entrée libre).
• La compagnie Dérézo reprend aussi sa pièce « Qui » en novembre dans le Finistère. Rens. : www.derezo.com
• Livre : « Microfictions » (Éditions Gallimard, collection Folio, 1040 pages, 9,40€) 

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Théâtre / Livre • « Les Fleurs de Tchernobyl » / « Mort de rien »
Voyage au bout de l’humanité

Il n’y a pratiquement pas d’endroit sur terre où l’homme ne parvienne à s’établir. Sur la banquise, au cœur de forêts étouffantes et chargées d’humidité ou en plein désert, nul lieu où l’inventivité et la capacité d’adaptation d’homo sapiens sapiens ne lui aient permis de vivre. Le seul endroit qui lui soit interdit ne l’est pas pour cause de conditions naturelles insurmontables, mais du fait de sa propre inconséquence : il s’agit de la zone qui entoure ce qui fut le réacteur nº4 de la centrale nucléaire de Tchernobyl, Ukraine. Quelques centaines de kilomètres carrés, irrémédiablement irradiés lors de l’explosion du 26 avril 1988, et d’où l’homme s’est lui-même chassé, à jamais.

La centrale par Gildas Chassebœuf L’arrivée devant la centrale, par Gildas Chassebœuf

À quoi ça ressemble, Tchernobyl ? C’est comment, l’enfer sur terre ? L’enfer est comme partout ailleurs : au printemps, il bourgeonne et éclate de couleurs. L’enfer sur terre est beau, paisible et apparemment en bonne santé. Apparemment. Car on ne peut s’y asseoir par terre, ni s’y rendre sans masque et sans gants, et il est plus que conseillé d’y consulter fréquemment son dosimètre et de ne pas s’y attarder. L’enfer est pavé de bonnes intentions, lesquelles sont sans cesse balayées de radiations invisibles. Cet enfer-là est aujourd’hui, et pour très longtemps encore, « zone interdite ». Mais, tout autour, la vie continue, s’accommodant tant bien que mal de la présence de ce monstre qui a déjà effacé plusieurs dizaines de milliers de vies humaines. C’est à cette drôle de vie que sont allés se confronter les dessinateurs Gildas Chassebœuf (Carnet du port) et Emmanuel Lepage (Névé, Muchacho, Oh ! les filles) en début d’année.

De ces quelques semaines de séjour à Volodarka, à 45 km de la centrale, ils ont ramené un superbe carnet de voyage à quatre mains, dont les aquarelles mettent en lumière l’étrange paradoxe de cette région sinistrée. Le livre (Les Fleurs de Tchernobyl) commence dans les noirs : visions de check-point et de la centrale nucléaire. Petit à petit, il s’éclaire et les pages se mettent à bruisser d’arbres, de nature, de visages et de rencontres. Il y a des villages abandonnés, des manèges qui ne tourneront plus jamais, et des villages toujours vivants, comme Volodarka, même si nombre de leurs habitants sont bel et bien malades. Tous reçoivent le même soleil, et c’est la force de ce livre que de ne tomber dans aucun cliché réducteur. Ni celui du fatalisme qui dirait « l’Ukraine est morte, il n’y a plus rien à faire »), ni celui de la dédramatisation qui affirmerait « ce n’est pas si grave, regardez, on peut vivre près de la centrale ».

La centrale par Gildas Chassebœuf Le kolkhoze de Vodnè Gospodarstvo, par Emmanuel Lepage

Cette construction tout en finesse et complexité, on la retrouve aussi dans Mort de rien, le spectacle qu’a écrit Pascal Rueff au retour de son premier voyage à Tchernobyl, en 2006 — c’est d’ailleurs lui qui a invité Gildas Chassebœuf et Emmanuel Lepage à l’accompagner dans son troisième séjour, cette année.

La mise en scène de Mort de rien est minimaliste : au centre, Pascal Rueff, assis, dit son texte. À sa gauche, Morgan chante et joue de la harpe. À sa droite, Philippe Ollivier l’accompagne au bandonéon. Ce n’est presque pas du théâtre, et pourtant, ce n’est que cela : un dispositif tout entier tendu vers la transmission d’une parole qui tient autant de la poésie que du témoignage. Pascal Rueff raconte son voyage et ses rencontres, décrit l’explosion du réacteur et ses suites, met en mots la mort invisible, qui pénètre les chairs sans qu’on puisse la sentir. Toutes les 42 secondes, il est interrompu par le flash d’un puissant projecteur.  Toutes les 42 secondes, soit la fréquence à laquelle le plutonium 238 éjecte ses particules radioactives.

En 42 fois 42 secondes d’une part, en 60 pages de l’autre, Mort de rien et Les Fleurs de Tchernobyl évoquent de façon bouleversante la plus grande catastrophe technologique que l’humanité ait suscitée. Sans provoquer tant d’émoi politique que  des banques en faillite : 22 ans après Tchernobyl, la France reste le pays le plus nucléarisé du monde. On continue d’y croire que l’accident y est impossible.

Loïc Ballarini

• « Les Fleurs de Tchernobyl », par Gildas Chassebœuf et Emmanuel Lepage (Les Dessin’acteurs, 60 p., 12 €). La majeure partie des droits du livre est reversée à l’association Les Enfants de Tchernobyl.
• « Mort de rien », de et avec Pascal Rueff, le 28 novembre à Plougastel-Daoulas (Espace Avel Vor), le 9 décembre à Penvenan (centre culturel). Site internet : www.tchernobyl.fr

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Danse Hip-Hop • Bruno Beltrão
Le hip hop brésilien prend de l’altitude

Né en 1980 dans la banlieue de Rio, Bruno Beltrão se fait d’abord un nom dans le hip hop avant d’étudier la danse contemporaine, la philosophie et l’histoire de l’art. Depuis, il n’a de cesse de chahuter ses origines artistiques avec le Grupo de Rua de Niteroi, sa compagnie fondée en 1996. H3 n’échappe pas à cette règle.

H3 par Scumeck

D’emblée, les tics et les clichés véhiculés par MTV sont mis au rebut, les codes culturels évacués, à commencer par la musique qui est remplacée dans le spectacle par la rumeur de la rue et le silence. Seul reste les fondamentaux de ce mouvement : la lutte pour un territoire et les battles, des affrontements symboliques entre plusieurs danseurs où se toucher est une pratique taboue. Néanmoins ici les duos ou les trios, reflet d’un individualisme et de l’utilisation partielle d’un espace, sont interrogés par une approche savante du contact physique et mis en perspective par un travail collectif.

En fait, à mesure que Beltrão explore les multiples dimensions du plateau, les notions de chute et de poids, son talent de chorégraphe émerge. Et le hip hop prend de l’altitude. Les figures imposées, la virtuosité des interprètes se mélangent avec le langage de la danse contemporaine, de l’improvisation et composent un métissage réussi qui laisse parfois surgir des influences plus traditionnelles comme celles de la capoeira. La puissance physique qui caractérise la gestuelle de la breakdance cède la place à la souplesse et à l’art de l’esquive. Ce choix permet aux danseurs de se « lancer dans un mouvement et de briser celui-ci en plein élan », de gommer un résultat spectaculaire au profit de la brutalité d’une intention. Les chorégraphies, où tout semble arrondi, gagnent ainsi en expressivité, en fluidité et offre de nombreuses possibilités à l’imaginaire.

Si H3 ne met jamais en scène la ville, ses flux, ses dédales, sa démesure n’en apparaissent que mieux. En évoquant la place de l’homme au centre des mégapoles, sa solitude, Beltrão place dans ces corps fuyants une charge politique mais s’arrête avant de la faire exploser.

Jérôme Thiébaut

• Du 20 au 22 novembre à Rennes (Le Triangle) dans le cadre du festival Mettre en Scène.

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