(Retour au sommaire des Lettres d’infos)
Bonjour,
Voici le 2e épisode de la Lettre d’informations de La Griffe.org.
Un numéro bien fourni en matière de musiques, de cinéma et de spectacle
vivant, et qui compte en particulier pas moins de six interviews.
Les plumes volontaires, passionné(e)s (et bénévoles cela va de soi)
sont toujours les bienvenues pour écrire des critiques, des
comptes-rendus, des analyses, des entretiens… dans les rubriques
musiques, spectacle vivant, cinéma, expositions, littérature,
politiques culturelles. Illustrateur/dessinateur et webmaster
(stagiaire ?) sont également recherchés.
Quant à vos ami(e)s, encouragez-les à s’inscrire
directement en ligne pour recevoir les prochains numéros de notre lettre, qui paraîtra, comme le faisait le journal papier, tous les mois.
Bonne lecture,
L’équipe de
La Griffe
Attention : nouvelle adresse postale !
Merci de nous envoyer
désormais vos informations à :
Lagriffe.org - 87 avenue de la
Verrerie – 35300 Fougères.
L’adresse mail de la rédaction est inchangée : journal@lagriffe.org (pour nous envoyer vos informations, merci de l’utiliser et de ne pas répondre à ce mail)
Quelle diversité médiatique en Bretagne ?
Ces dernières semaines ont une fois de plus montré la fragilité des médias indépendants : Rennes Infhonet a cessé de paraître, Libérennes est
passé près du sabordage. En réaction, deux éditeurs lancent une
association pour soutenir les actuels et futurs projets de médias
indépendants, à Rennes le 7 octobre.
Transmusicales •
Immersion dans
la programmation
La programmation des 30e Rencontres
Transmusicales, qui se dérouleront du 3 au 6 décembre à Rennes et alentours, a été dévoilée le 18 septembre dernier.
Compte-rendu précis et dense par notre envoyée spéciale au milieu des
enceintes.
Electro Pop • Minitel Rose
Les Nantais de Minitel Rose ont été sélectionnés pour participer à la
Tournée des Trans, tour de chauffe des groupes émergents avant le grand
bain du festival, la scène de 300m² et les kilowatts d’enceintes pour
convaincre. Après ça, le succès ? D’ici là, petite mise au
point.
Rock expérimental • Complot
Bronswick
Groupe mythique de la scène rennaise des années 80, Complot Bronswick
sort un nouvel album intitulé
Rouge Rêve. Les morceaux sont issus de la musique
originale d’une pièce de théâtre mise en scène en 2006 par Jean
Beaucé : Iceman
d’après Eugène O’Neill. Parallèlement, le label Infrastition réédite
toute leur production discographique (disques, raretés, inédits).
Retour en arrière avec François Possémé, l’un des membres fondateurs.
Critique et entretien •
« Entre les murs »
Octobre 2007, François Bégaudeau est de passage aux Champs Libres à
Rennes pour une rencontre littéraire autour du thème « fiction
et société ». Nous l’interviewons alors qu’il est déjà
question qu’Entre les
murs soit sélectionné pour Cannes. Un an après, l’entretien est toujours
d’actualité au moment où le film sort en salles.
Critique • « La
Frontière de l’aube »
Suite de nos avant-premières cannoises avec le
dernier long métrage de Philippe Garrel, La Frontière de l’aube,
qui a défrayé la chronique lors du festival et qui sort le 8 octobre.
En novembre, nous vous parlerons des nouveaux films de Clint Eastwood (L’Échange) et James
Gray (Two Lovers).
Critique • « Coluche, l’histoire d’un mec »
Après trois essais infructueux, le cinéaste Antoine de Caunes livre enfin un film qui tient la route. En salles le 15 octobre, Coluche, l’histoire d’un mec
revient sur la candidature du clown à l’élection présidentielle de
1981. Un drôle d’épisode qui dit aussi beaucoup sur le marasme de la
France d’aujourd’hui.
Festival • Court Métrange
Court
Métrange, le festival rennais de courts métrages dédié à l’insolite et
au fantastique, a cinq ans. Sans subventions (ou presque) mais avec
passion (beaucoup). Petit bilan en compagnie de sa directrice, Hélène
Pravong.
Fête du Cinéma d'Animation
7e
édition de cette manifestation nationale du 15 au 28 octobre. Entretien
avec Fabien Drouet, réalisateur de films d’animation et l’un des
organisateurs de la Fête à l’échelle régionale.
Sortie DVD •
« La Graine et le Mulet »
Le troisième film d’Abdellatif Kechiche (après La Faute à Voltaire
et L’Esquive)
vient de sortir en DVD. Nous n’avons pu le visionner mais c’est
l’occasion de publier une critique inédite de La Graine et le Mulet,
qui devait initialement paraître en janvier 2008 dans le n°200 de La Griffe.
Malheureusement il y eut le dépôt
de bilan…
Théâtre de rue •
« Beaucoup de bruit pour rien »
Réputée pour son insolence, la compagnie 26 000 Couverts
s’attaque pour la première fois à Shakespeare. Pour un spectacle aussi
lumineux que perturbant, qui souligne l’urgence à ne pas se laisser
enfermer dans l’institution.
Théâtre • « Au milieu du
désordre »
Comédien-auteur-metteur en scène, l’immense Pierre Meunier orchestre un
récital surréaliste autour d’un tas de pierres et d’une tribu de
ressorts. Un entretien publié en janvier 2006 dans le n°180 de La Griffe donnait
quelques éclaircissements sur cette «conférence, démonstration sur
le tas, la spire, la chute et l'air».
Et dire qu’Internet devait être l’avenir de la presse ! Disparition des coûts d’impression, rapidité de fabrication, réactivité, diversification des flux d’information (écrit, audio, vidéo), etc. Pourtant, fin août en Bretagne, deux sites d’information locale et régionale coupaient l’écran.
Créé à l’été 2007 par une poignée d’étudiants fraîchement émoulus de l’IUT de journalisme de Lannion, Rennes Infhonet s’arrêtait faute de moyens humains et financiers (ou inversement). En quinze mois d’intenses activités, le site avait creusé sa niche et prouvé son efficacité. Des investisseurs semblaient intéressés pour pérenniser l’entreprise mais à des conditions insatisfaisantes selon Benjamin Keltz, directeur de la publication.
Même mauvaise nouvelle quelques jours plus tard avec la déconnexion de Libérennes, le site local de Libération mené de plume de maître depuis janvier 2008 par son correspondant régional Pierre-Henri Allain. Heureusement, moins de deux semaines plus tard, Libérennes émettait à nouveau du fait de la mobilisation et des réactions en rafale des libénautes, et grâce au soutien d’une partie de la rédaction à Paris. Mais rien n’est acquis, la direction tablant sur un délai de six mois pour voir si le site peut trouver un « modèle économique viable ». Sachant que le coût de ce site se résume pour Libération au salaire de son correspondant (1 200 euros net, ce qui n’est vraiment pas cher payé pour un plein-temps !), on peut se demander où se situe la « viabilité » pour une telle entreprise de presse, certes en difficulté mais avec quand même des moyens importants comparativement à d’autres supports.
Après la mort de la version papier de La Griffe, puis celle d’Arthur (autre journal culturel gratuit) en début d’année, ce sont encore des coups portés au pluralisme déjà vacillant de l’information régionale. L’heure est sombre pour les initiatives indépendantes menées par des petites structures : manque de trésorerie, difficultés à convaincre les institutionnels de leur utilité, découragement face au maquis des (faibles) aides publiques… Les raisons divergent selon les cas, mais cela touche aussi d’autres types de démarches éditoriales si l’on en juge par le sabordage printanier de l’œil électrique éditions après dix ans de bons et loyaux sévices livresques.
Ouest-France (qui de son côté va supprimer une centaine de postes techniques) relayait récemment l’opinion d’un lecteur dans les pages de son édition rennaise : « Le moment n'est-il pas venu pour nos élus d'initier un plan de soutien et de développement pour les médias locaux et régionaux ? Les emplois et l'économie générés par ces médias sont-ils si insignifiants pour qu'on ne s'y intéresse pas ? Une politique de défense de la “diversité culturelle”, si souvent citée dans les discours officiels, ne passe-t-elle pas par le maintien d'un haut niveau de pluralisme des médias sur nos territoires ? »
Une vraie réflexion et une vaste concertation est effectivement primordiale et impérative. Au niveau local, les éditeurs Jean-Marie Goater et Alain Crenn lancent une association « pour consolider les expériences d'information indépendante et pluraliste sur Rennes et accompagner éventuellement des projets à venir » (assemblée générale constitutive le 7 octobre à 20h30 au Bar librairie La Cour des Miracles, rue de Penhoët à Rennes). À l’échelon national, par-delà les classiques effets d’annonces, espérons qu’il y ait quelque chose à glaner du côté des États généraux de la presse écrite dont les travaux et ateliers démarrent en ce mois d’octobre.
Éric Prévert

Rennes, le 18 septembre : à l’extérieur de l’Ubu c’est encore le matin. Passées les portes de l’Antre, « on the other side », c’est un autre espace-temps qui attend journalistes et partenaires. Dans quelques minutes le rideau tombera, dévoilant la programmation des Transmusicales 2008, qui se tiendront du 3 au 6 décembre. Rendez-vous incontournable des aficionados des musiques actuelles internationales. La curiosité est palpable. L’ambiance claire obscure est proche de celle d’un soir de concert. Dans la fosse, des tables et des chaises, dans les verres le café remplace la bière. Ça y est, tout le monde est installé. La cérémonie peut commencer. Après avoir éteint toute rumeur quant à d’éventuelles festivités commémoratives pour les 30 ans (finis les pronostics hasardeux genre Noir Désir), Béatrice Macé, la directrice de production, évoque les nouveautés et les lignes transversales de cette nouvelle édition.
Le festival poursuit son ancrage en centre ville : l’Ubu rejoint la salle de la Cité et le 4 Bis (qui fera de nouveau la part belle aux artistes émergents du grand Ouest). Le village retrouve l’esplanade Charles-de-Gaulle. Les après-midi et débuts de soirées seront donc urbains. Un juste retour à la normale pour ce festival historiquement inscrit dans le centre ville de Rennes. L’autre plus de cette année : une programmation visuelle (en collaboration avec les associations Clair Obscur et Comptoir du Doc) à la Parcheminerie et au Gaumont dans sa nouvelle version multiplexe. De nombreux films, courts-métrages, documentaires… dessineront la carte des ces musiques évolutives toujours actuelles. Les conférences du Jeu de l’Ouïe aux Champs Libres reviendront sur l’apport tout européen dans l’évolution de ces scènes musicales depuis les années 50. Les Trans ont presque depuis toujours déniché des artistes de tous horizons musicaux et géographiques mais cette année le sous-titre «Chroniques actuelles» souligne leur implication internationale. Avec près de 90 propositions artistiques en provenance de près de 30 pays dont une large vingtaine en Europe, le festival s’inscrit plus encore dans cette orientation et joue ainsi sa carte culturelle dans le cadre de la Présidence française de l’Union Européenne.

DJ Le Clown
Faisant fi de toute nostalgie, la musique va de l’avant, recycle, invente, se métamorphose. Ainsi vont les Trans. Sons et anecdotes à l’appui, Jean-Louis Brossard (le directeur artistique), à demi caché par les platines et la montagne de Cd’s qu’il a apportés, commence par faire écouter quelques-unes de ses découvertes. Chacun s’empare alors d’un stylo et annote sa liste de noms, pour la plupart inconnus, soulignant ses propres coups de cœur parmi ceux du MC. L’impatience veut que l’on prenne connaissance de la programmation plus vite que la musique, à la recherche d’un nom connu. Et de la pêche aux noms, on ne revient pas tout à fait bredouille : certains ont par le passé déjà investi les scènes du festival. Parmi ces revenants pas zombies, on retrouve Birdy Nam Nam et Missil (lives avec invités), Solange la Frange, DJ Le Clown (photo), South Central (DJ set), Sinden. Sans oublier Morpheus aka Samy Birnbach, dont la voix n’a pas pris une ride depuis Minimal Compact et qui chantera cette année en compagnie du duo électro pop The Penelopes. Ils viennent de passer une semaine en résidence à l’Ubu. Autre résidence, à venir, au centre culturel L’Aire Libre de Saint-Jacques de la Lande, avec un projet des plus alléchants qui s’annonce aussi visuellement captivant : la création Orca (Iles Féroé) featuring Yann Tiersen (île d’Ouessant). Des sons étranges et étonnants, mécaniques et poétiques tirés d’instruments fabriqués par l’un des musiciens. Ne pas louper la première partie de ces quatre représentations : Budam, originaire lui aussi de ces îles mystérieuses et sauvages pour un concert plutôt cabaret et surtout pour sa voix à donner des frissons dans la lignée de Tom Waits…
Le difficile problème du choix se posera dès le
mercredi 3,
car au même moment à l’Ubu se produiront Goran Gora (photo, folk
rock, Lettonie), les étonnants Micachu
and the Shapes (pop expé, GB). Juste avant, les heureux
libérés des obligations laborieuses pourront profiter du rock énergique
et tout fou des Wankin’Noodles
et du one man band Rotor
Jambreks au 4 Bis.

Cage The Elephant
Il faudra être véloce pour aller de salle en salle : Alex Grenier (hip jazz électro groovy), John & Jehn (duo pop indie, Fr - GB) ; Esser (et sa palette aussi bigarrée que celle de Beck, GB) ; The Popopops (pop garage très fuzz par de tout jeunes rennais qui inaugureront le Hall 4) ; le rock qui déménage de Cage The Elephant (photo) («très bons sur scène», souligne Jean-Louis Brossard ; ils ont fait une première partie de QOTSA, c’est bon signe aussi, USA) ; l’électro punk frénétique de Deathset (la nouvelle signature Counter Records, USA) ; la pop alternative dont la voix n’est pas sans rappeler celle de Nico de Envelopes (Suède) ; Maths Class (GB) et leur pop rock électro core tout en reliefs ; le duo électro Blamma Blamma (GB, annoncé comme «une tuerie électro-rock»). Les amateurs de Chippendales se régaleront devant les californiens Iglu & Hartly, les autres jetteront un œil amusé à leur hip hop nouvelle vague a priori un peu trop bodybuildé et clinquant.

Bon Iver (photo Sarah Cass)
L’après-midi de vendredi 5 s’annonce encore plus dense, trop ! On rêve d’acquérir d’ici là le don d’ubiquité afin d’être à la fois à l’Ubu et à la Cité pour profiter de leurs belles déclinaisons pop-rock. Teintées d’électro et très mouvant avec les hongrois Hangmas (garage électro punk indie), les rennais Nag Nag Nag (pop rock en français et en anglais), les délirantes finlandaises Le Corps Mince de Françoise et leurs morceaux popélectrock super ludiques et dansantes. Plus posé à la Cité mais tout aussi tentant : le canadien de saison Bon Iver (folk lo-fi, quelle voix !), les anglais Sister (rock indé avec un chant féminin aux accents de Lou Reed et Marianne Faithfull) et Sammy Decoster qui a déjà joué à l’Ubu et sera aussi à L’Antipode le 31 octobre. Un garçon qui fait sonner ses chansons folk blues en français comme de l’américain. Du côté des halls du Parc Expo : Magistrates (indie rock et funk, GB) ; White Rabbits (belles mélodies pop rock, USA) ; Miss Platnum la diva roumaine et son hip soul de l’Est, ses rondeurs et son titre phare «Give me the food». Les formations électro, hip hop, afro-beat, les DJ sets que l’on retrouve traditionnellement le samedi font leur apparition dès le vendredi soir : parmi elles les remix électro rock de The Shoes (version DJ de The Film).

The Residents
Le samedi 6 ne sera pas exclusivement électronique.
Au 4 Bis : 64 Dollar
Question (rock sous tension), The Summer of Maria False
(dans la veine brit pop dance), Nola’s
Noise (camaïeu de blues folk punk bebop… emmené par une
chanteuse phénomène). A l’Ubu : De Portables (la pop
alternative de ces Belges est paraît-il beaucoup plus débridée sur
scène que sur album), les chansons électro folk lo-fi bricolées de Gablé, et la folk
pop lyrique assez délurée des français The Bewitched Hands on the Top of
our Heads. A la Cité : chanson soul nu jazz avec
les rennais Ka Jazz
(chant, contrebasse, beat box) ; spoken word afro-funk par Anthony Joseph & The
Spasm Band accompagnés par le tromboniste de Defunkt Joe Bowie (non, ce
n’est pas le frère de) et peut-être un autre illustre invité… Au Parc
Expo parmi la pléiade d’artistes estampillés électro, techno, hip hop
dont le fameux Diplo
(entre autres producteur de Santogold, USA) qui avait fait faux bond
aux Trans il y a deux ans, l’imparable japonais Hifana aux
prestations improvisées impressionnantes et le sud africain DJ Mujava, se
cachent quelques pépites rock. Les légendaires et mystérieux américains
The Residents
(40 ans de carrière mais de rares concerts) et leur rock expérimental
dans la lignée des autres excellents Captain Beefheart. Et en
provenance d’Austin les très attendus The Black Angels, du
rock psychédélique, très trippant que ne renieraient pas le Velvet et
le 13th Floor Elevator.
Pour découvrir tous ces groupes et la quarantaine non citée, afin
d’entrer dans le vif de l’inconnu, rien de mieux qu’une balade
d’internaute via les Myspace et autres Youtube.
Valérie Tabone
• Programmation complète
sur : www.les
trans.com
• La Tournée des Trans : du
12 au 29 novembre dans les salles du grand Ouest pour découvrir en
amont des groupes émergents qui se produiront lors du festival. Lire en
particulier notre interview de Minitel Rose ci-dessous.
Derrière ce patronyme kitsch et érotique se cache un trio nostalgico-visionnaire, amateur de pop, de musique électronique et de Terminator. Un groupe typique de notre époque, où le recyclage n’attend pas les manuels d’histoire, où un revival n’a même pas le temps de s’imposer qu’il est déjà bousculé par un nouvel hybride musical. En attendant l’avènement de la country-musette et du néo-disco-rap, explications eighties avec Raphaël, chanteur et claviériste.
La Griffe : Comment
est né Minitel Rose ?
Raphaël
: On est tous les trois de vieux potes, on se
connaît depuis une dizaine d’années et on joue de la musique
ensemble depuis longtemps. On a monté beaucoup de projets, on s’est
réunis il y a deux ans autour d’un concept à la fois pop et électro et
cela a donné Minitel Rose.
Des
influences ?
C’est très éclectique. On appartient à la génération hip hop et techno
tout en étant très fans de rock, mais toujours tournés vers les
machines. Sur scène, nous jouons uniquement avec des machines. Nous
n’avons pas été influencés par des musiques en particulier, mais plutôt
par les filles, par notre enfance et nos souvenirs. On est nés dans les
années 1980 ! On adore le cinéma de cette époque :
revoir des classiques comme Terminator
peut nous inspirer deux chansons d’affilée ! Notre concept,
c’est de faire de la musique futuriste avec des influences du passé,
quelque chose qui soit hors du temps. On aime aussi les années 1960,
c’est peut-être pour ça que notre musique plait à beaucoup de gens
différents.
Votre premier
disque s’appelle The French
Machine.
Cette identification frenchy, c’est un moyen d’exporter votre
musique ?
Oui, un peu comme les groupes de la scène versaillaise, Air,
etc. La musique de club peut s’exporter. Et puis le Minitel rose est un
outil spécifique à la France ! Le côté machine correspond bien
à l’électro, et notre musique sonne très française.
N’avez-vous pas
peur qu’à l’instar d’une grande partie de la production des
années 80, votre musique vieillisse mal et devienne un jour
has been ?
Savoir si ce que l’on fait va durer, c’est forcément un souci, d’autant
plus lorsqu’on joue de la pop. Mais on essaie d’écrire nos chansons de
façon sincère, le premier disque est une sorte de best of de notre
production des deux dernières années. On a enregistré notre premier
vrai album cet été, avec pour but d’appréhender l’ensemble comme une
entité cohérente, et dont le contenu pourra mieux vieillir…
Le revival années 80 bat son
plein. Vous sentez-vous proches d’artistes comme Sébastien Tellier ou
MGMT ?
Oui, bien sûr ! On a joué avec Sébastien Tellier à Bordeaux.
On a un peu le cul entre deux chaises, notre musique n’est pas aussi
dancefloor que de l’électro pure et plus dancefloor que de la pop
traditionnelle. On aime cet univers ! La génération Myspace a
accès à tout. Quand j’étais ado, il y avait d’un côté les fans de rock,
de l’autre les amateurs de techno ou de hip hop. Aujourd’hui les jeunes
qui viennent à nos concerts sont habillés rock sixties mais kiffent
l’électro. J’aime ce mélange.
Comment
avez-vous appris votre sélection pour la tournée des Trans ?
Le soir de notre concert à l’Ubu, en juin dernier, on remplaçait au
pied levé un groupe qui avait annulé sa tournée. On a joué à Nantes en
début de soirée puis à Rennes quelques heures plus tard. Jean-Louis
Brossard était présent, on a passé la soirée avec lui. Il nous a appris
qu’il était en discussion avec notre booking pour participer aux Trans.
Alors on a bu le Champagne ! Ça nous fait très plaisir. Je
connais les Trans depuis que je suis petit, c’est LE grand festival des
découvertes. Le groupe a fait un break cet été pour adapter le set à de
plus grandes scènes, et on va pouvoir utiliser l’Ubu cet automne pour
répéter, comme les autres groupes de la tournée des Trans.
Propos recueillis par Nicolas Legendre
• En concert le 11 octobre
à Châteaulin (Run Ar Puns), le 16 à Nantes (L’Olympic), le 10 novembre
à Lorient (festival Les Indisciplinés), le 15 à Saint-Nazaire (Le VIP,
tournée des Trans), le 21 à Saint-Malo (L’Omnibus, tournée des Trans),
le 27 à Saint-Brieuc (La Passerelle, tournée des Trans), le 4 décembre
à Rennes (Rencontres Trans Musicales).
• www.myspace.com/minitelrose
• Une version abrégée de cet entretien a préalablement paru sur feu le
site Rennes Infhonet. Merci à Benjamin
Keltz pour l’autorisation de reproduction.

La Griffe : Le
film qui a inspiré le nom du groupe (L’Affaire
Bronswick,
réalisé en 1978 par les canadiens Robert Awad et André Leduc), était-ce
une découverte ou un attrait réel pour ce type de film ?
François
Possémé : Un hasard total, pendant une grève à la
télévision. On bouffait pas mal de télé à l’époque, Yves-André [Lefeuvre, autre membre
fondateur, ndlr] la regardait même quand elle était en
grève. Des films étaient diffusés et il est tombé sur L’Affaire Bronswick,
un petit film d’animation d’un quart d’heure en 16 mm qui
parlait des manipulations mentales.
On assimile
Complot Bronswick à l’effervescente scène rennaise des années 80, or le
groupe est né à Vannes dont vous étiez tous originaires. Comment vous
êtes-vous rencontrés et pourquoi êtes-vous venus à Rennes ?
Rien de plus banal : je connaissais la mère d’Yves-André par
le militantisme politique, Maurice [Chesneau,
graphiste du groupe et performeur scénique] prenait des
cours de dessins avec le père d’Arnaud [Le Brusq, premier chanteur de la
formation]… Avant Complot, on avait tous joué dans
d’autres groupes. Moi dans Barricade, un groupe d’extrême gauche qui
reprenait des chants révolutionnaires de 68, puis dans Alfred Butagaz
et ses 40 Brûleurs ; Arnaud dans un autre qui s’appelait
Charlotte Corday. Il est venu à Rennes pour faire les Beaux-Arts, moi
pour reprendre des études d’animateur socio-culturel après avoir été
employé de banque pendant six ans. Yves-André vivait chez moi, il a
suivi… On s’est retrouvé classé dans le rock rennais sans le vouloir.
Comme on n’était pas rennais au départ, on n’était pas vraiment
reconnu. Hervé Bordier nous a vraiment soutenus en nous programmant aux
Transmusicales 1981 et 1984 [le spectacle Maïakovski], il
nous a aussi trouvé des dates au Palace à Paris…
Quel regard
portes-tu sur l’évolution de la scène rennaise depuis ces années
80 ?
Je suis un peu déconnecté ! C’était vraiment fort de 1980 à
1988, ensuite je suis allé à Paris. Maintenant je trouve que beaucoup
de groupes sonnent comme dans les années 80, alors qu’elles avaient été
très galvaudées, très critiquées. Il y a comme un retour à cette
période. Agnès B a créé au printemps l’exposition Des Jeunes Gens Mödernes
sur les groupes de ces années-là, post-punk, new wave… Sur notre Myspace,
on constate que beaucoup de jeunes de 18 ans nous écrivent, ils nous
ont dévouverts par leurs parents, leurs grands frères.
Aujourd’hui les
groupes qui mélangent les genres et les arts sont monnaie courante mais
à l’époque vous deviez passer pour des extra-terrestres ?
Ah oui, mais ça intéressait. C’était le style de David Bowie, Peter
Gabriel mais en France on était un peu les précurseurs. J’ai eu un
déclic pour l’aspect visuel le jour où j’ai vu Peter Gabriel. On
reliait la peinture, l’image filmée et le concert. Ça s’est ensuite
popularisé dans les années 90 avec le développement de la techno. On
était aussi influencé par Brian Eno et Roxy Music, par le punk, le rock
allemand… Après le choc des Sex Pistols, Arnaud est parti trois mois en
Angleterre. Yves-André a appris la batterie en écoutant Can et Police.
Avant Iceman, vous aviez
déjà écrit des bandes-son pour le théâtre et joué en direct sur
scène ?
Oui, dès 1981, on a participé à la création d’Icare avec le
Théâtre du Point du Jour de Jean-Pierre Jacquet, Daniel Cueff et Hervé
Lelardoux dans une usine désaffectée du centre ville de Rennes. En
1991, le metteur en scène Jean-Michel Bruyère nous avait engagés pour
le spectacle Radix.
Une énorme production créée à Leningrad avec comédiens et cascadeurs,
neuf mois de travail [qui
sera ensuite présentée à la Grande Halle de la Villette à Paris].
On a aussi simplement composé des bandes-son pour d’autres pièces, mais
pour Iceman
il s’agissait vraiment d’une présence scénique, d’être intégré à la
dramaturgie du spectacle.
Vous avez décidé
de publier un album avec les musiques de cette pièce de théâtre.
C’est notre premier disque issu d’un spectacle. Aucun enregistrement
des précédents spectacles n’avait été fait, sauf peut-être en
pirate ? Sur Rouge
Rêve figurent les morceaux réinterprétés d’Iceman ainsi
que d’autres qui n’avaient pas été retenus dans l’énergie de la pièce.
Propos recueillis par Éric Prévert
• En concert le 16 octobre
à Saint-Jacques de la Lande (L’Aire Libre).
• CD : « Rouge Rêve » (Iconaki production)
• Sites internet : www.myspace.com/complotbronswick,
www.iconaki.org,
www.infrastition.com

Il aura été difficile d'échapper au battage médiatique entourant le couronnement cannois d'Entre les murs de Laurent Cantet. Plus encore que par chauvinisme de bon aloi (à Cannes on gagne rarement sur son propre terrain, la précédente Palme d'Or française remontant à 1987 avec Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat), c'est évidemment par son sujet et ses conditions de fabrication que le film fit s'exciter sur lui, caméras et claviers du paysage médiatique. En plus de cristalliser les enjeux idéologiques d'une société, l'école, comme passage obligé, a laissé en chacun de nous un passif sentimental. Faites de celle de votre film un établissement de ZEP, vous tenez alors un objet susceptible d'être la proie de toutes les récupérations politico-médiatiques. On ne verra alors votre film que comme un document, voire pire, un tract politique vierge sur lequel plaquer vos propres orientations idéologiques. Tout sauf un film…
Comme si, dès lors qu'une œuvre prenait pour point
de départ un sujet à haute teneur sociétale, il devait nécessairement
«faire discours» et n’être, conséquemment, habité que de personnages
«exemplaires». Il n’y a qu’à voir comment les nombreuses critiques
formulées ici et là envers les méthodes pédagogiques du personnage
principal d'Entre les
murs,
font office de critique du film lui-même, comme s'il y avait
indifférenciation entre un film et ses personnages. C'est le risque
auquel s'est exposé le courageux cinéaste Laurent Cantet, lui, qui dès
ses premiers films (Ressources
humaines, L'Emploi
du temps et Vers
le Sud),
avait déjà travaillé des sujets qu'on retrouve fréquemment en unes de
JT, journaux, et magazines (respectivement, les plans sociaux, la
retentissante affaire Romand, et le tourisme sexuel), tout en leur
offrant un traitement spécifiquement cinématographique et non
maladroitement sociologique comme c'est souvent le cas de la plupart
des films sociaux français.
Entre les murs
vient donc confirmer, si besoin est, l'importance considérable de
Laurent Cantet dans le cinéma français, et on y retrouve, avec une
force renouvelée, ce qui faisait la valeur de ses trois précédents
longs métrages, une attention au Réel propre au cinéma français à son
meilleur (Renoir, Rozier, Pialat, Stévenin, Kechiche), à
savoir : pas de posture idéologique déployée dans un récit lui
étant entièrement dévolu (les films de gauche qui dénoncent),
une très grande porosité de la fiction au documentaire (pas de plate
reconstitution), refus de la psychologie (à aucun moment Cantet n'a de
longueur d'avance sur ses personnages). Sur ce dernier point, il est
frappant de voir à quel point l'opacité des personnages est une
constante chez Cantet, le personnage du professeur (François Bégaudeau,
formidable) d'Entre les
murs
ne dérogeant pas à la règle. Littéralement traqué par la caméra dès le
début du film, on n'a pourtant jamais accès à ses pensées, si ce n'est
à travers le prisme de ses émotions.

La question de l'identité est pourtant centrale chez le cinéaste, ou, plus précisément, le hiatus entre celle-ci et la fonction dans l'ordre social. C'est, exemplairement, le personnage de Vincent dans L'Emploi du temps, le cadre fraîchement licencié accumulant les mensonges auprès de son entourage afin d'entretenir l'illusion du maintien de sa position dans la société. La question qui « travaille » Entre les murs c'est ce même hiatus entre deux modes de relation, celle de maître à élève, en tant que jeu de rôle social, et celle d'individu à individu (ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la tâche que confie François Marin à ses élèves est celle de réaliser leur autoportrait). La dynamique du film repose en grande partie sur le passage d'un type de relation à l'autre (ou de leur interpénétration), occasionnant les nombreux conflits (fructueux ou pas) dont le film tire sa puissance dialectique. Car Entre les murs, comme les autres films de Cantet, n'assène rien (la dimension politique de son Cinéma est irréductible à un discours), mais ménage, dans un même mouvement, un double horizon, d'une part, la crainte de l'effacement de l'individu derrière le masque social (le «dérapage» final du professeur), et d'autre part, la beauté des relations humaines dont peut accoucher ce type de friction.
C'est ce double mouvement qu'on retrouve dans chaque scène d'un film qui épouse, par ailleurs, dans sa structure, le piétinement de la progression d'un apprentissage, et les improvisations permanentes d'un professeur (le nom de Marin n'a sûrement pas été choisi par hasard) devant des situations sans cesse renouvelées. Pour Entre les murs, Cantet a mis de côté la précision d'écriture de ses précédents films (il y conjuguait son souci du réel avec des structures dramatiques très déterminées) et, s'il faut attendre une bonne partie du film avant de voir apparaître un enjeu dramatique traditionnel (le conseil de discipline auquel le personnage de Souleymane pourrait être soumis) le film, pourtant, ne cesse de passionner par son incroyable énergie, occasionnant d'époustouflants moments de grâce cinématographique.
Antonin Moreau
La Griffe : Jouer juste
est un monologue dans un vestiaire de foot, Fin de l’histoire
tourne autour de la dernière conférence de presse de Florence Aubenas…
Vos livres semblent construits autour de l’oralité ?
François Bégaudeau : J’ai rédigé mon premier roman vers 30 ans quand Zabriskie Point [groupe de rock nantais des
années 90 dont il était le chanteur, ndr]
s’est séparé. Écrire des chansons était probablement un moyen de
substitution. S’il y a un fil rouge entre ces livres c’est qu’ils sont
adressés à… La langue est tout de suite théâtralisée, ce n’est pas une
parole intimiste. En même temps, il y a dedans des phrases très
écrites, je m’en rends compte quand je fais des lectures publiques.

Avec Entre les murs vous
faites entrer le roman à l’école alors que la plupart du temps il n’y a
que des essais qui lui sont consacrés. Pourquoi ?
C’est
pire que ça. Il y a eu beaucoup de livres écrits par des profs,
c’est-à-dire par des acteurs et pas par des commentateurs qui
s’improvisaient essayistes pour se donner des galons littéraires. En
France, on est écrivain quand on a des choses à dire sur le monde. Je
suis contre ça ou plutôt en périphérie. Peut-être que le premier geste
à faire, c’est un travail de description. Je me suis aperçu que la
réalité dont j’étais le témoin en tant que prof était un matériau
littéraire exceptionnel. J’avais un poste d’observation privilégié sur
une concentration de la réalité de diverses générations, sur les
contradictions de la société… J’ai commencé à prendre des
notes sur ce
que je vivais, le livre porte cette marque puisque c’est des
chroniques. Je ne prétends pas qu’il est plus objectif que ceux écris
par d’autres profs. Il est très orienté aussi. Pourquoi choisir telle
anecdote plutôt que telle autre ? Parce que certaines étaient
plus
intéressantes et que d’autres étaient déjà relayées par TF1 ou France
2, par exemple le racisme des élèves, la violence à l’école…
À vous lire, on a l’impression qu’enseigner est une joie mais que ça
devient un enfer quand ça se passe dans les bâtiments de l’Éducation
Nationale ?
Pour connaître l’état
des enseignants, il faudrait poser cette question à chacun, d’où la
nécessité du témoignage. La démocratisation de l’école est importante,
il ne faut pas revenir dessus. Le problème c’est qu’on n’a pas changé
les méthodes. On a gardé les mêmes murs et on y a mis des populations
différentes. On souffre toujours de ce non-ajustement. Le problème
vient aussi du fait que les enseignants sont formés d’une certaine
manière. Ils sont plongés dans un bain idéologique axé sur le
patrimoine culturel. Quand ils en sortent, ils font partie des gens qui
savent et ils sont persuadés que les élèves doivent accéder à ce
patrimoine. C’est un système qui a été fait pour créer une élite, pour
trier et qui est contradictoire avec la démocratie. Aujourd’hui on
n’est plus dans ce schéma alors forcément il y a de la casse.
Pour
adapter votre livre, Laurent Cantet filme le quotidien, les scènes du
livre qu’il vous fait rejouer en compagnie des élèves. Comment cela
s’est mis en place ?
On s’est
rencontré à France Inter. Il m’a entendu parler de mon livre et m’a dit
que c’est ce qu’il attendait d’un livre sur l’école. Il l’a lu et
rappelé une semaine après. Il voulait l’adapter et que je co-scénarise.
Laurent a un goût pour l’écriture qui s’agence autour d’une action,
c’est pour cela que tout s’agence autour d’un conseil de discipline qui
sera la dernière demi-heure du film. Le reste c’est une chronique. Il
ne fallait pas qu’il y ait une dramatisation car dans une année
scolaire il ne se passe rien, on va de septembre à juin et c’est tout.
On
s’est implanté dans un collège qui ressemble à celui où je travaillais,
mais qui n’est pas le mien sinon ça devenait complexe. On a trouvé une
population à peu près semblable, un peu plus riche donc un peu plus
blanche, tout ceci est très mécanique. On est passé dans des classes de
quatrième, on a expliqué qu’on tournerait un film ici dans 9 neuf mois
et qu’on avait besoin de 25 élèves.
Qui d’autre en
France aurait pu réaliser ce film ?
J’ai
pensé à Renoir mais il était pas dispo (rires). Sinon il y avait
Kechiche, je lui ai envoyé le livre mais il n’a pas répondu. J’ai
beaucoup écrit sur Cantet [Bégaudeau
est critique aux « Cahiers du Cinéma
»] et sur une dimension fondamentale du cinéma à savoir le respect du
réel, le respect de ce que les gens ont envie de donner comme image, de
ce qu’ils veulent dire. C’est le point central de son travail, il veut
que les gens émettent leur propre identité. D’une certaine façon c’est
l’héritier de Pialat, Eustache…
Montrer le réel,
c’est un acte politique ?
C’est
compliqué. Au cinéma montrer le réel passe par une procédure qui fait
qu’il semble parler de lui-même. Quand Yves Boisset dans Dupont Lajoie
le montre en employant la caricature, le stéréotype du beauf et qu’il
emploie des thèmes horribles pour dénoncer violemment le racisme, c’est
politique. C’est une vision de droite alors que le film se veut de
gauche. Godard dirait que le documentaire est la vocation première du
cinéma et qu’il s’est dévoyé en faisant de la fiction, ce qui est
évidemment faux aussi. Dans Être
et Avoir
de Nicolas Philibert, il y a une volonté de s’implanter dans une niche
intemporelle, on est dans la montagne. A l’inverse, avec Cantet, on est
au plus proche de la réalité contemporaine. Être et Avoir,
c’est un film que Cantet déteste et qui nous a pas mal servi de
repoussoir.
Propos recueillis par Jérôme
Thiébaut
Photo
Patrice Normand/Temps Machine

La Frontière de l’aube, projeté en sélection officielle de la 61e édition du festival de Cannes en mai 2008, a vidé les salles de spectateurs néophytes comme de critiques chevronnés, au son de rires moqueurs et de fauteuils qui claquent. Il est signé Philippe Garrel, un cinéaste certes radical et exigeant, mais qui ne méritait pas cet étrange hourvari (comme souvent sur la croisette !) tant, de La Naissance d’un amour à Le Cœur fantôme jusqu’aux Amants réguliers, il n’a eu de cesse de peindre d’un trait envoûtant et juste les affres de la passion ultime…
Philippe Garrel aime le septième art d’un amour fou. Réalisateur extrême, violent, viscéral, poétique jusqu'à flirter le ridicule, il prend souvent le risque d’être lapidé dans les colonnes des papiers glacés. Qu’importe les mécontents, il reste libre. Libre de raconter ces passions qui l’obsèdent. Carole (Laura Smet), une actrice délaissée par son mari parti à Hollywood, succombe au charme de François (Louis Garrel), un photographe en charge de réaliser un reportage sur elle. Après des journées d’amour hors du temps, la réalité rattrape les amants, leur relation se relève sans avenir et ils sont séparés. Un an plus tard, le jeune homme a refait sa vie avec Eve (Clémentine Poidatz), plus classique mais non moins fragile. Cependant, Carole revient le hanter… François est alors déchiré entre liaison passée hypnotique et fatale, et amour présent adulte qui sait raison garder.
À l’instar des Amants réguliers, son précédent long-métrage, Philippe Garrel nous invite dans un Paris intemporel plongé dans un noir et blanc somptueux au grain parfois aussi rocailleux que la violence des sentiments des personnages. Au son des violons envoûtants du jazzman Didier Lockwood, la caméra glisse lentement sur les visages d’un couple qui susurre des phrases soignées. Foin de naturel, mais construction d’une projection artistique. Pour franchir La Frontière de l’aube, il faut accepter que le cinéma devienne œuvre dans le sens le plus absolu du terme, de se retrouver devant des scènes objets aussi belles qu’évanescentes, d’observer les oscillations d’un petit théâtre de la vie et de la mort qui se joue sans compromission mais toujours avec dérision.
Car Philippe Garrel sait rire de lui-même avant de se moquer des autres. Ce gauchiste pur et dur, cinéaste post-Nouvelle Vague, incarne une époque et des valeurs qui n’existent plus. Il l’a bien compris (longtemps dans la souffrance !) et ne cesse donc de parachever sur le grand écran son autodafé. Ainsi, dans la forme spectrale de Laura Smet qui se reflète dans un miroir (plongée au cœur du mythe et non pas apparition ridicule) s’exprime l’aboutissement des visions d’un artiste qui, tel Cocteau, use du fantastique pour incarner ses fantasmes les plus démesurés, au nom d’un romantisme mortifère. D’aucuns en pleureront de rire, d’autres en ressortiront bouleversés par un voyage à trois aussi beau que déconcertant, sublime que fragile, entre aube de la naissance d’un amour et crépuscule d’un cœur fantôme…
Karine Baudot
C’est l’histoire d’un mec qui fabrique des santiags sur mesure pour ses potes, lesquels ne lui ont rien demandé mais, incapables de refuser l’offrande, se retrouvent à déambuler tels des chevaux à bascule. « On est une bande de jeunes, on se fend la gueule. » Signée Coluche, l’expression a fait florès dans la France giscardienne de la fin des années 70. Par-delà l’aspect potache, elle décrit bien la vie de ce trublion, tantôt clown, tantôt bouffon entouré d’un aréopage surréaliste : piliers d’Hara-Kiri et Charlie, musiciens, motards, anars, gauchistes, artistes, pique-assiette, etc.

Antoine de Caunes est contemporain de ce joyeux foutoir. Sans être un intime de Coluche, il le connaît « d’une manière joyeusement mondaine », explique-t-il dans le dossier de presse. « J’ai toujours aimé le mauvais esprit, le mauvais goût, le trash. » Et Coluche pouvait « balancer toutes les insanités possibles mais toujours avec un regard, un point de vue, un commentaire sur la société ». Une société réac où le comique fume cependant des pétards en toutes circonstances et rencontre des piquets de grève « Comité Monique, 2 qui la tiennent, 3 qui la niquent ».
Autant Antoine de Caunes l’homme de télévision (Les Enfants du Rock, Rapido, Nulle Part Ailleurs) était créatif et délirant, l’acteur parfois touchant (L’Homme est une femme comme les autres, Au cœur du mensonge), autant le cinéaste (Les Morsures de l’aube, Monsieur N., Désaccord parfait) était insipide et inconsistant. Son quatrième long métrage n’est certes pas un chef d’œuvre mais De Caunes trouve enfin un sujet/personnage à sa mesure, servi par la dimension socio-politique du pertinent et très documenté scénario de Diastème, et par l’impeccable et mesurée interprétation de François-Xavier Demaison dans le rôle titre. S’il a pris du poids pour entrer dans la peau de Coluche, il évite la performance Actor’s Studio. Il n’est ni un sosie, ni un imitateur.
Les circonstances de la candidature de Coluche à l’élection présidentielle de 1981, « Tous ensemble pour leur foutre au cul », sont décrites en détail : les enthousiasmes (spectacles meetings, réunions éthyliques avec Choron, Wolinski…), les dérapages (rencontre avec les représentants du petit commerce), les intimidations (le régisseur retrouvé avec deux balles dans la nuque), les coups de blues (« T’es quand même pas Robin des Bois mon pote », insiste Reiser)… Sans oublier les manœuvres politiciennes d’un Jacques Attali (Denis Podalydès) envoyé spécial de Mitterrand pour tirer la bride du bouffon dont les intentions de vote dans les sondages (autour de 20%) foutent les jetons à toute la classe politique.
Montrer Attali n’est pas fortuit quand on sait qu’il est depuis devenu un proche de Sarkozy. Trente ans après, le constat est amer sur les revirements des politiques. Sur les renoncements de la gauche aussi dans cette scène où Coluche s’adresse à Attali lors de la célébration de l’élection de François Mitterrand : « J’ai fait ce que j’ai pu, maintenant c’est à vous de jouer, faites pas les cons. » Et à l’écoute de certaines de ses déclarations de l’époque (« Remuer la merde politique ; s’amuser dans une période de tristesse ; en finir avec ce gouvernement de droite. »), on ne peut que regretter l’absence d’une telle personnalité dans le paysage morne et délétère actuel.
Éric Prévert
• « Demaison s’envole », le one-man-show de François-Xavier Demaison : le 24 octobre à Vitré (centre culturel Jacques Duhamel) et le 2 décembre à Dinan (Théâtre des Jacobins).
Court Métrange est né à Rennes en 2003 avec le projet de rétablir une certaine catégorie d’œuvres de genre françaises et européennes à leur juste valeur artistique et culturelle. Le public a été au rendez-vous, les professionnels également. À l’aube de ce premier quinquennat, Court Métrange soutient toujours le format court mais change de peau en élisant domicile dans le centre-ville du 23 au 25 octobre. Cinq ans en cinq questions à Hélène Pravong, directrice du festival.

La Griffe : Lors de l’édition inaugurale de Court Métrange, vous vous présentiez comme « le 1er festival européen du court métrage insolite et fantastique », qu’en est-il aujourd’hui de ce leadership (qui ne figure plus sur l’affiche) ?
Hélène Pravong : Rien
n’a changé, nous sommes toujours le seul festival en Europe à faire une
telle proposition en termes de courts métrages fantastiques.
Vous quittez le centre culturel du Triangle pour investir les murs du Ciné-TNB…
Ce
changement émane d’un constat un peu malheureux. Au Triangle, nous
travaillions sur un partenariat, donc il n’existait pas de
communication autour de l’événement dans les plaquettes du centre
culturel. De plus, dans un quartier en difficulté où les gens ne se
tournent pas naturellement vers la culture, nous devions impérativement
transmettre des informations pour les inciter à nous rejoindre. Nous
nous sommes battus sur ce point pendant quelques années car nous ne
souhaitions pas être uniquement prestataires mais initier un vrai
échange… Le Ciné-TNB a rouvert ses portes cette année et son
programmateur, Jacques Fretel, nous a invité à nous y installer. Nous
avons accepté avec grand plaisir mais avec une petite réserve :
nous avions créé un événement et une proposition culturelle dans un
quartier que nous devions quitter…
Cette année, cap à l’Est avec des films de Slovénie, Estonie et Croatie ?
À l’origine,
nous voulions nous tourner vers les Balkans, puis nous nous sommes
intéressés à la Slovénie, la Croatie et l’Estonie, curieux d’observer
ce qu’il s’y passait. Nous avons alors découvert des petits bijoux de
courts métrages d’animation (qui priment davantage que la fiction)
étonnants, parfois grinçants, avec de l’humour et beaucoup de noirceur.
Il s’agit d’un cinéma très engagé, lié à histoire et à l’ouverture
récente de ces pays. Nous avons également souhaité mettre dans la
lumière des réalisateurs qui se frottent au genre fantastique et des
producteurs qui prennent des risques en les finançant, comme Zagreb
Films qui devrait rencontrer une certaine renommée dans les années à
venir.
Pas de rétrospective ou
de focus autour de réalisateurs reconnus comme Christian Mungiu, les
frères Quay, Jan Svankmayer ou Roman Polanski lors des éditions
précédentes ?
Pour cette
édition 2008, nous avons voulu rajouter à la programmation un hommage à
la ville de Québec qui fête ses 400 ans. De plus, nous ne voulions pas
risquer la redondance autour d’auteurs slaves. Nous n’éprouvions pas
particulièrement l’envie de faire de focus autour d’une personnalité
cette année. L’ambition du festival demeure avant tout de permettre au
public de découvrir un cinéma de genre dont il n’a pas l’habitude dans
des pays sélectionnés qui ont peu de visibilité.
Quelle est la tendance des films de cette cuvée, que disent-ils de notre époque ?
Le
cinéma fantastique est de plus en plus politique et engagé, je dirais
même politique et social, notamment chez les Français. Deux films
hexagonaux sont vraiment pertinents dans leurs propos. Le Bal des finissantes
de Sorën Prévost (fils de Daniel Prévost) sur les mesures prises par un
futur gouvernement pour se débarrasser des vieux, œuvre à la fois drôle
et dramatique et qui constitue un vrai sujet d’actualité. Et L’Emploi vide
d’Antarès Bassis où comment un gouvernement demande à des personnes
d’un certain statut social, bourgeois et aristocratique, d’embaucher
des chômeurs pour occuper des postes qui n’existent pas, simplement
pour que les statistiques du chômage baissent. On découvre ensuite que
les maisons sont autonettoyantes, que la communication provient des
écrans de télévisions dans les foyers, que l’eau est polluée partout et
filtrée. Le court métrage évoque le chômage mais également
l’environnement dans un futur proche avec un regard dénué d’émotion,
aseptisé et triste. Le constat général de la programmation rejoint
l’idée que nous vivons dans un monde où la communication est coupée, où
les gens ne se parlent pas et vivent dans des univers clos, où plus le
temps défilera, plus il deviendra difficile de rester soi-même.
Certains réalisateurs le racontent avec humour et noirceur, d’autres,
curieusement, de manière réaliste dans un contexte d’anticipation.
Propos recueillis par Karine Baudot
• Court Métrange en cinq temps :
-
Une compétition européenne (48 courts-métrages répartis en programmes
d’une heure quinze) soumis au jury et au public du festival avec
l’attribution de nombreux prix.
- Un focus sur le cinéma d’Europe de l’Est.
- Un ciné-concert à la Bobine orchestré par Christofer Bjurström et son quartet
- Une soirée Drive-in à l’Université Rennes 2 autour de l’imaginaire des années 50.
- Une Carte blanche au festival Fantasia de Montréal.
• Rens. : 02 99 67 69 97, www.courtmetrange.com
La 7e
Fête du Cinéma d'Animation se tiendra en France du 15 au 28 octobre. En
Bretagne, c’est l’association rennaise « L’Arrosoir à Émile »
qui coordonne l’événement. Créée en 2002 et dédiée à la promotion et à
la diffusion du format animé et de spectacles cinématographiques
(Fantasmagories, Troquetoscope, Drive-in…), elle invite en point
d’orgue, les 15 et 16 octobre, Michel Ocelot [interview téléchargeable
avec le n°187 de La Griffe], réalisateur de Princes et princesses, Kirikou et la sorcière, Azur et Asmar. Plongée au cœur du genre avec le président de l’association, Fabien Drouet, également réalisateur de films d’animation.
La Griffe : Comment vous êtes vous intéressé au cinéma d'animation ?
Fabien Drouet :
Et bien, j'ai beaucoup regardé de dessins animés à la télé quand
j'étais petit !!! Et j'adorais aussi mettre en scène mes jouets,
décors et figurines pour leur imaginer des histoires. Puis après j'ai
découvert le cinéma… puis le cinéma d'animation… C'est grave
docteur ?
Pouvez-vous nous décrire les techniques d'animation les plus courantes ?
Le
dessin animé, la 3D, le papier découpé et l'animation en volume très
présente à Rennes avec les marionnettes ou la pâte à modeler, mais il y
en a une multitude d'autres (tout peu s'animer devant une
caméra !) trop souvent méconnues puisque trop rarement diffusées.
Les premiers films étaient animés directement sur la pellicule grattée,
puis est venu le dessin animé sur celluloïd avec les Walt Disney. À la
même époque, l’école tchèque a initié le volume avec l’utilisation de
marionnettes. Les techniques classiques les plus utilisées sont des
décors peints sur papier, des personnages et objets mouvants dessinés
et gouachés sur celluloïd. Mais il en existe aussi d'autres comme
l'animation de personnages sur des feuilles de papiers, coloriés à la
craie ou aux crayons de couleur. Pour les outils de travail, il est
nécessaire de s’appuyer sur un story-board
précis, décrivant les plans du film un par un : avec des croquis,
les dialogues, quelques commentaires et un développement technique
avec, pour chaque plan, image par image, les décors, objets ou dessin,
ainsi que les bruitages.
Comment ces techniques ont-elles évolué depuis les premiers films d'animation ? Quelles sont les tendances actuelles ?
Dans
les années 1990, l'informatique a bouleversé les techniques
traditionnelles, et aujourd'hui la plupart des dessins animés sont
partiellement ou entièrement réalisés par ordinateur. Ces techniques
ont bien sûr évolué avec de nouveaux outils, apportant de plus en plus
de confort pour plus de créativité : de la simple caméra de jadis
qui permettait la prise de vue image par image sans le retour vidéo, à
l'ordinateur d'aujourd'hui le plus sophistiqué qui permet à lui seul de
concevoir toutes les étapes de la réalisation d'un film (animation,
montage, effets spéciaux…) Malgré l'avènement du numérique, nous
observons actuellement une tendance à mixer les différentes techniques
d'animation qui ouvre des champs encore inexplorés.
Pouvez-vous dresser un rapide bilan du cinéma d’animation en France ?
L'animation
française semble plutôt bien se porter actuellement, de plus en plus de
longs métrages voient le jour, touchant un public de plus en plus
large, notamment grâce à Kirikou
de Michel Ocelot, qui a incité les adultes à s’intéresser davantage à
l’animation. Ces œuvres s’exportent hors de nos frontières, intéressent
les festivals et les cérémonies (à l’instar de Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, ou du court-métrage Même les pigeons vont au paradis
de Samuel Tourneur, tous deux sélectionnés aux Oscars 2008). Côté
industrie, de nombreuses séries qui s'exportent sont également
réalisées en France. Un rapport du CNC indique que la production
d’animation en France est aujourd’hui principalement d’initiative
française, ce qui implique également une forte diminution des
financements venus de l’étranger. Des aides ont pris le relais, dont la
télévision qui intervient majoritairement avec par exemple la Procirep
(société civile des producteurs de télévisions et de cinéma). Entre
2002 et 2005, 71 producteurs ont été soutenus par cette commission.
Mais on trouve également l’aide au développement de Média Plus,
destinée aux sociétés de production indépendante européenne.
Quelles sont ses qualités et ses faiblesses face au cinéma d’animation japonais ?
Je
suis surtout intéressé par la diversité des genres et des cultures. Le
cinéma d'animation japonais possède un héritage graphique ancestral
très riche, et a inventé des codes de narration spécifique à la culture
manga. Pendant la Fête de l’Animation, nous proposons un programme
autour de l’animation japonaise grâce à une collaboration avec Stéphane
Leroux, spécialiste du studio Ghibli, la maison de production d’Hayao
Miyazaki. Il nous a établi une programmation : trois films de la
fin des années 50/début des années 60, seront diffusés au Ciné-TNB à
Rennes.
Quels facteurs ont déterminé la programmation de cette 7e édition ?
Nous
avons choisi des courts-métrages sur lesquels ont travaillé des
animateurs talentueux de la région, ils pourront échanger sur leur
pratique avec le public. Et bien sûr nos coups de cœur, diffusés à
l'occasion de nombreux rendez-vous sur la quinzaine. Quant à Michel
Ocelot, il a été choisi par l'AFCA (Association Française du Cinéma
d'Animation), comme invité d'honneur de la Fête du Cinéma d'Animation à
l'échelle nationale.
Qu'avez-vous envie de dire aux jeunes ou futurs réalisateurs qui veulent faire du court-métrage d'animation ?
Un appareil photo numérique, un ordinateur, et c'est parti !
Propos recueillis par Karine Baudot
• Renseignements : 06 59 04 31 97, www.afca.asso.fr
• Lien vers le programme par région

Véritable bénédiction, La Graine et le Mulet est le film que nous appelions de nos voeux. Un de ces fameux «films du milieu» dont Pascale Ferran mettait si brillamment en évidence la mise en danger lors de son fameux discours des Césars 2007, à savoir, ceux qui mêlent exigence artistique et volonté de s'adresser au plus grand nombre. Comme l'a si bien formulé la réalisatrice, cette bipolarité de la production cinématographique hexagonale finit par tirer le goût du public vers le bas, en ne réservant l'ambition artistique qu'à une frange du public de plus en plus restreinte.
Cette double ambition, Abdellatif Kechiche, l'inscrit à même le dispositif esthétique de son film en mettant un genre populaire — la fable sociale — à l'épreuve d'un style, la radicalité d'une certaine forme du cinéma du réel. Ce style, très rare, celui de Pialat, de Cassavettes, ou bien du précieux Jean-François Stévenin, Kechiche l'avait déjà fait sien dans L'Esquive, où se dessinait cette attention à l'humain, et à une vérité de l'interprétation qu'il s'agissait de capter et de restituer en dehors de toutes conventions cinématographiques. En résulte cette même manière de faire avancer son récit par bloc de temporalité, en poussant, au mépris de tout impératif dramaturgique, les séquences jusqu'au point d'incandescence où leur vérité surgit du chaos. Ici, on prend le risque du piétinement, les scènes s'étirent, il arrive que l'on s'y ennuie jusqu'à un moment où, soudain, l'émotion éclôt de la manière la plus puissante qui soit, celle du réel nu.
Mais si l'amour de Kechiche pour ses personnages ne s'exprimait qu'à travers l'attention extrême qu'il leur porte, l'importance de La Graine et le Mulet s'arrêterait là. Or ce nouveau grand nom du cinéma français décide de prendre en charge une vision utopique en faisant glisser son récit dans le registre de la fable sociale. Le personnage de Slimane (Habib Boufares), autour duquel le récit s'organise, parvient ainsi sans mal, par la grâce d'une ellipse, à accéder à son rêve d'ouvrir un bateau-restaurant qui fédérerait à la fois toute sa famille et sa communauté, le tout avec l'accord des institutions. En faisant accéder à ses rêves cet ouvrier fraîchement licencié d'un chantier, Kechiche s'inscrit dans une tradition cinématographique qui va de Marcel Pagnol à Frank Capra en passant par une bonne part du néo-réalisme italien. Une certaine sublimation des couches populaires particulièrement bienvenue au regard des diverses productions académiques du film «d'auteur» naturaliste où les-rêves-butent-immanquablement-sur les-dures-lois-du-réel.
Est ce à dire que tout va bien dans le meilleur des mondes dans La Graine et le Mulet ? Non, Kechiche ne fait l'économie ni du mépris envers la population immigrée (le regard paternaliste des institutionnels, et la méfiance des petits commerçants), ni des dérives des structures familiales fortes (les frasques d'un des fils «couvertes» par sa famille au détriment de sa femme et son enfant), ni des différentes hypocrisies, rivalités, et commérages rythmant la vie de cette communauté. Plus généralement, Kechiche, encore à contre-courant, dresse le portrait d'un faux-semblant de patriarcat où l'homme souvent lâche, étourdi ou impuissant, conserve, certes, l'autorité mais où ce sont les femmes qui disposent de l'énergie et du savoir-faire. On est ici, à la fois à l'abri de toute complaisance folklorique ou exotique mais aussi de toute velléité du «film-dossier». Kechiche croit au cinéma et ne fait pas «discours» sur différents sujets sociétaux comme c'est trop souvent le cas dans le cinéma naturaliste organisant des récits «édifiants» sur des problèmes socio-économiques.

Kechiche tire ses personnages vers le haut (l'utopie) tout en ne faisant l'économie de rien (le souci du réel), et c'est de cette tension entre deux attitudes a priori inverse que le film tire une partie de sa force et surtout sa profonde originalité. Ainsi quand, à la fin du film, on voit s'organiser de façon très marqué un suspense, on est soufflé par l'audace de Kechiche qui passe de ces enchaînements abrupts de blocs temporels (reliés par des ellipses dont le contenu n'est dévoilé qu'a posteriori), à une figure de style aussi organisé dramatiquement. Précédemment la scène des clients du café, véritable chœur de théâtre grec récapitulant les enjeux et obstacles du drame, nous aura préparé à ce glissement vers une dimension plus fictionnelle.
Ainsi le final quasi mythologique voit le corps prendre le relais d'un langage dont le pouvoir arrive à expiration. Les corps de Rhym (Hafsia Herzi) et Slimane, en déployant toute leur énergie, s'y épuisent conjointement à entretenir ce rêve enfin réalisé. La scène, pourtant belle en elle-même, est d'autant plus puissante qu'elle fait suite à un film où le langage aura régné en maître. Bien que toujours relié au corps comme en témoigne ce merveilleux moment où Mario (Bruno Lochet) avoue timidement ne connaître de la langue arabe que le vocabulaire de la volupté dont il use dans l'intimité avec sa femme, c'est l'ivresse du langage qui aura alimenté le film jusqu'alors. Mais Kechiche, tout en nous enivrant de la beauté des langues et de leur entremêlement, n'aura également de cesse de suggérer que son usage est également vecteur d'exclusion : violence des institutions (la banque, la mairie) dont il faut savoir manier le langage pour arriver à ses fins ou bien violence du sentiment de rejet de Mario devant les conversations en arabe entre sa femme et ses amies. Puissance du langage certes, mais aussi limite du pouvoir de celui-ci. Dans deux scènes des plus marquantes pointe déjà un épuisement du langage à traduire la détresse, celui-ci se mettant dès lors à tourner en boucle, impuissant, le corps s'exprimant alors dans les larmes.
Ivresse du dialogue/impossibilité de celui-ci, beauté du corps lors de la scène de danse/épuisement quasi-sacrificiel : Kechiche s'attache à filmer l'énergie de ses personnages qu'elle parvienne à s'exprimer pleinement ou pas du tout. Dans tous les cas ses personnages agissent et ne sont pas simplement «agis» par des déterminismes sociaux. Pas de «message» asséné lourdement dans La Graine et le Mulet, mais on a rarement vu meilleur exemple de cinéma engagé.
Antonin Moreau
• DVD disponible chez Pathé Distribution (19,90€)

Au milieu des années 90, Philippe Nicolle et Pascal Rome (qui a créé depuis la compagnie OPUS) inventent avec quelques complices les 26 000 Couverts. Une troupe qui envisage le théâtre comme une utopie, considérant « qu’il ne va pas de soi ». Généreux et provinciaux, les 26 000 Couverts manient la provocation et la farce avec une virtuosité que beaucoup leur envie. Allergiques aux cadres, ils poussent le théâtre de rue vers de nouvelles voies en investissant des gymnases ou des supermarchés, placent l’acteur au centre de leurs univers et mélangent critique sociale hyperréaliste et bouffées délirantes. Avec Beaucoup de bruit pour rien, ils osent désormais une percée dans les salles de théâtres en batifolant avec Shakespeare, la montagne sacrée que tous les metteurs en scène gravissent en signe de maturité.
Dirigé par Philippe Pehenn, ce spectacle emprunte autant au maître anglais qu’au happening. Il transforme une comédie légère du XVIIe siècle en une tragédie loufoque qui détraque les alarmes incendies pour tester la patience du public. Cet exercice périlleux, pratiqué avec un art consommé du décalage et de l’élégance humoristique, transforme les spectateurs en un collectif obligé de faire face à l’adversité. Chacun peut sortir de sa passivité pour prendre part aux débats ou quitter les lieux en claquant la porte. Au milieu de l’hilarité générale, les conventions subissent un bombardement en règle et l’histoire de la pièce n’apparaît plus qu’en filigrane. Seul l’esprit de Shakespeare est préservé. Loin de tout pastiche, les 26 000 Couverts célèbrent sa dimension festive et subversive, jouent avec des procédés que l’auteur affectionnait, comme la mise en abîme du théâtre, pour nous entraîner vers un final somptueux qui n’a rien a envier à une cérémonie païenne. Sur la brochure qui accompagne Beaucoup de bruit pour rien, une citation de Zola résonne après coup avec justesse : « Chaque fois qu’on voudra vous enfermer dans un code en déclarant ceci est du théâtre ; répondez carrément le théâtre n’existe pas. Il y a des théâtres, et je cherche le mien. »
Jérôme Thiébaut
• Du 30 septembre au 3 octobre à Quimper (Théâtre de Cornouaille).

Faut-il être toqué pour concocter un spectacle avec des cailloux ? Cinoque non, maître queux oui ! Tel est Pierre Meunier, l’auteur-metteur en scène-comédien de cet excellent cru créé à Rennes en novembre 2005 au festival Mettre en Scène. Intitulé Au milieu du désordre, il est sous-titré «conférence, démonstration sur le tas, la spire, la chute et l'air». Conférence certes, car l’homme est seul debout derrière une table (de camping !) face à un auditoire. Démonstration sans aucun doute puisqu’il s’attache à expliquer les mystères d’un amas de pierres et d’une tribu de ressorts. Mais il ne s’agit pas d’un cours magistral, bien que la performance le soit. Elle commence par la distribution aux spectateurs de dizaines de roches. Observées, jaugées, tâtées, elles passent de mains en mains avant de revenir à l’expéditeur qui les entasse sur sa table. S’amorce alors l’ode au tas. «Forma prima ou forma ultima ? Voûte effondrée ou en devenir ? », s’exclame Pierre Meunier. Citant un discours d’une hypothétique chercheuse, il poursuit : « Il faut atteindre ce qui hors d’atteinte. Sinon à quoi sert le ciel !? ». Puis il s’interrompt : « Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ? » Hilare, le spectateur n’en a cure. Il est embarqué dans une rêverie surréaliste et burlesque où le verbe vibre et le geste est juste. Dévoilant un portant hérissé de ressorts, il s’improvise néo DJ. Les spires du sbire se meuvent de concert. On souhaiterait le mouvement perpétuel mais il faut finir : « Un homme qui tombe s’est-il trompé de sens ? »…
La Griffe :
Tu as fondé la compagnie La Belle Meunière en 1992, comment
définirais-tu le label Meunier ?
Pierre
Meunier : Spirale sans spirale qui s’enroule sans
relâche autour du vide.
L’Homme de plein vent
en 1996, Le Chant du
ressort en 1999, Le
Tas en 2002, Au
milieu du désordre en 2005, tu crées un spectacle tous les
trois ans. Le Meunier obéit-il à un cycle ?
Ça pourrait ressembler à une fréquence périodique qui serait la mienne,
mais le prochain chantier dément déjà cette rassurante statistique.
J’ai besoin de temps, je suis lent depuis tout petit, sauf au ping-pong.
As-tu conçu Au milieu du désordre
comme une sorte de compilation du Chant
du ressort et du Tas ?
Non, plutôt désir fort de passer par les mots pour témoigner de ce qui
m’importe. Plaisir de leur quantité parfois incontrôlable, effort
jubilatoire d’assigner la pensée à trouver le mot juste, celui qui va
déclencher la résonance chez l’autre, comme un tintement attendu mais
inattendu.
Le titre du spectacle, Au milieu du
désordre,
est-il une référence à l’actualité ?
Aujourd’hui, sensation d’un vrac à flux tendu, autant fracas
qu’abondance illusoire, qui empêche la question essentielle du sens de
s’éprouver intimement. Nous en souffrons, souvent sans le savoir. Le
théâtre reste encore le lieu possible d’une provocation salutaire, d’un
trouble éclairant. Pas facile de se maintenir sur ce versant, mais quoi
faire d’autre qu’essayer ?
Tes textes tiennent de la
poésie, du monologue, du sketch ; résultent-ils d’une longue
macération ou de saillies sémantiques ?
Longues rêveries le cul sur les rochers ou face à des tas de ressorts,
oui. C’est à ce stade que se constitue la charge principale qui va
m’animer et me mettre en mouvement de recherche. Rêveries actives, dont
les mots me surprennent à pouvoir témoigner avec tant de liberté. Dans
le travail d’écriture, j’essaie de me tenir au plus près de ce lien
vivant entre le mot et la chose, d’en retrouver l’évidence ressentie.
Je redoute la facilité du jeu de mot, qui te met l’assistance dans une
poche percée.
Y a-t-il une
part d’improvisation dans le spectacle ?
La matière verbale dont je dispose excède le temps d’une soirée
supportable. Alors j’en viens chaque soir, sans le prévoir, à
m’attarder sur tel ou tel point, à aborder celui-là et à oublier tel
autre. Sans cesser de me rapprocher de facto du seuil
de lassitude, je tâche de rebondir selon mon humeur pour maintenir
l’intérêt du public éveillé face à ces pauvres cailloux. Je tiens à
conserver cet inconfort qui me fait battre le cœur.
Ça fait quoi d’être
catégorisé « spectacle inattendu » aux
Molières ?
Très peu de spectacles ont été déclarés « inattendus ». Ça
m’inquiète pour les autres.
Après avoir
réalisé trois courts métrages, tu en prépares un long. De quoi
s’agit-il, avec qui, c’est pour quand ?
Une sorte d’épopée contemporaine. Un homme déclare la guerre à la
Pesanteur. Il tente de réveiller les consciences autour de lui sur ce
combat pour la vie… mais reçoit beaucoup de gnons en retour, les gens
n’ont pas la tête à ça, tous écrasés qu’ils sont. Le financement d’un
film de cette nature, plutôt inclassable et pas vraiment
franco-français, relève aujourd’hui du parcours d’un combattant
sacrément inconscient. Là comme ailleurs, on exige à tous les tournants
des garanties préalables de garanties de rentabilité, qui évidemment
rendent toute prise de risque insupportable. Casting à faire tomber les
chaussettes des financiers : Hervé Pierre, moi-même, Olivier
Perrier, Jean-Paul Roussillon, Nathalie Nerval… De toute façon, on
continue à pas lâcher.
Pourquoi les
pierres t’obsèdent-elles tant, Pierre ?
Leur présence, rude et entière, m’oblige à être là. Ce n’est pas une
mince raison. Elles continuent à me nourrir. Masse et silence, leur
temps se joue du nôtre, précieuse matière.
Propos recueillis par Éric Prévert
• Les 13 & 14
octobre à Saint-Nazaire (Le Fanal). Artiste associé du lieu pour la
saison 2008/2009, Pierre Meunier présentera sa nouvelle création,
« Sexamor », les 23 & 24 avril 2009.
• Livre : « Le Bleu des pierres » rassemble
les textes des précédents spectacles de Pierre Meunier :
« L’Homme de plein vent », « Le Chant du
ressort », « Le Tas » (éditions Les
Solitaires Intempestifs, 98 p., 10 euros).
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