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La Griffe.org — Lettre d’infos nº2 — octobre 2008

 

Bonjour,
Voici le 2e épisode de la Lettre d’informations de La Griffe.org. Un numéro bien fourni en matière de musiques, de cinéma et de spectacle vivant, et qui compte en particulier pas moins de six interviews.
Les plumes volontaires, passionné(e)s (et bénévoles cela va de soi) sont toujours les bienvenues pour écrire des critiques, des comptes-rendus, des analyses, des entretiens… dans les rubriques musiques, spectacle vivant, cinéma, expositions, littérature, politiques culturelles. Illustrateur/dessinateur et webmaster (stagiaire ?) sont également recherchés. 
Quant à vos ami(e)s, encouragez-les à s’inscrire directement en ligne pour recevoir les prochains numéros de notre lettre, qui paraîtra, comme le faisait le journal papier, tous les mois.

Bonne lecture,
L’équipe de La Griffe


Attention : nouvelle adresse postale !

Merci de nous envoyer désormais vos informations à :
Lagriffe.org - 87 avenue de la Verrerie – 35300 Fougères.
L’adresse mail de la rédaction est inchangée : journal@lagriffe.org (pour nous envoyer vos informations, merci de l’utiliser et de ne pas répondre à ce mail)


Sommaire
(cliquez sur les titres pour aller aux articles)

 

Éditorial

Quelle diversité médiatique en Bretagne ?
Ces dernières semaines ont une fois de plus montré la fragilité des médias indépendants : Rennes Infhonet a cessé de paraître, Libérennes est passé près du sabordage. En réaction, deux éditeurs lancent une association pour soutenir les actuels et futurs projets de médias indépendants, à Rennes le 7 octobre.

Musiques

L’affiche de l’édition 2008 Transmusicales • Immersion dans la programmation
La programmation des 30e Rencontres Transmusicales, qui se dérouleront du 3 au 6 décembre à Rennes et alentours, a été dévoilée le 18 septembre dernier. Compte-rendu précis et dense par notre envoyée spéciale au milieu des enceintes.

Electro Pop • Minitel Rose
Les Nantais de Minitel Rose ont été sélectionnés pour participer à la Tournée des Trans, tour de chauffe des groupes émergents avant le grand bain du festival, la scène de 300m² et les kilowatts d’enceintes pour convaincre. Après ça, le succès ? D’ici là, petite mise au point.

Rock expérimental • Complot Bronswick
Groupe mythique de la scène rennaise des années 80, Complot Bronswick sort un nouvel album intitulé Rouge Rêve. Les morceaux sont issus de la musique originale d’une pièce de théâtre mise en scène en 2006 par Jean Beaucé : Iceman d’après Eugène O’Neill. Parallèlement, le label Infrastition réédite toute leur production discographique (disques, raretés, inédits). Retour en arrière avec François Possémé, l’un des membres fondateurs.

 

Cinéma

AfficheCritique et entretien • « Entre les murs »
Octobre 2007, François Bégaudeau est de passage aux Champs Libres à Rennes pour une rencontre littéraire autour du thème « fiction et société ». Nous l’interviewons alors qu’il est déjà question qu’Entre les murs soit sélectionné pour Cannes. Un an après, l’entretien est toujours d’actualité au moment où le film sort en salles.

Critique • « La Frontière de l’aube »
Suite de nos avant-premières cannoises avec le dernier long métrage de Philippe Garrel, La Frontière de l’aube, qui a défrayé la chronique lors du festival et qui sort le 8 octobre. En novembre, nous vous parlerons des nouveaux films de Clint Eastwood (L’Échange) et James Gray (Two Lovers). 

Critique • « Coluche, l’histoire d’un mec »
Après trois essais infructueux, le cinéaste Antoine de Caunes livre enfin un film qui tient la route. En salles le 15 octobre, Coluche, l’histoire d’un mec revient sur la candidature du clown à l’élection présidentielle de 1981. Un drôle d’épisode qui dit aussi beaucoup sur le marasme de la France d’aujourd’hui.

Festival • Court Métrange
Court Métrange, le festival rennais de courts métrages dédié à l’insolite et au fantastique, a cinq ans. Sans subventions (ou presque) mais avec passion (beaucoup). Petit bilan en compagnie de sa directrice, Hélène Pravong.

Fête du Cinéma d'Animation
7e édition de cette manifestation nationale du 15 au 28 octobre. Entretien avec Fabien Drouet, réalisateur de films d’animation et l’un des organisateurs de la Fête à l’échelle régionale.

Sortie DVD • « La Graine et le Mulet »
Le troisième film d’Abdellatif Kechiche (après La Faute à Voltaire et L’Esquive) vient de sortir en DVD. Nous n’avons pu le visionner mais c’est l’occasion de publier une critique inédite de La Graine et le Mulet, qui devait initialement paraître en janvier 2008 dans le n°200 de La Griffe. Malheureusement il y eut le dépôt de bilan

 

Spectacle vivant

« Beaucoup de bruit pour rien »Théâtre de rue • « Beaucoup de bruit pour rien »
Réputée pour son insolence, la compagnie 26 000 Couverts s’attaque pour la première fois à Shakespeare. Pour un spectacle aussi lumineux que perturbant, qui souligne l’urgence à ne pas se laisser enfermer dans l’institution.

Théâtre • « Au milieu du désordre »
Comédien-auteur-metteur en scène, l’immense Pierre Meunier orchestre un récital surréaliste autour d’un tas de pierres et d’une tribu de ressorts. Un entretien publié en janvier 2006 dans le n°180 de La Griffe donnait quelques éclaircissements sur cette «conférence, démonstration sur le tas, la spire, la chute et l'air».

 


Éditorial

Quelle diversité médiatique pour la Bretagne ?

Et dire qu’Internet devait être l’avenir de la presse ! Disparition des coûts d’impression, rapidité de fabrication, réactivité, diversification des flux d’information (écrit, audio, vidéo), etc. Pourtant, fin août en Bretagne, deux sites d’information locale et régionale coupaient l’écran.

Créé à l’été 2007 par une poignée d’étudiants fraîchement émoulus de l’IUT de journalisme de Lannion, Rennes Infhonet s’arrêtait faute de moyens humains et financiers (ou inversement). En quinze mois d’intenses activités, le site avait creusé sa niche et prouvé son efficacité. Des investisseurs semblaient intéressés pour pérenniser l’entreprise mais à des conditions insatisfaisantes selon Benjamin Keltz, directeur de la publication.

Même mauvaise nouvelle quelques jours plus tard avec la déconnexion de Libérennes, le site local de Libération mené de plume de maître depuis janvier 2008 par son correspondant régional Pierre-Henri Allain. Heureusement, moins de deux semaines plus tard, Libérennes émettait à nouveau du fait de la mobilisation et des réactions en rafale des libénautes, et grâce au soutien d’une partie de la rédaction à Paris. Mais rien n’est acquis, la direction tablant sur un délai de six mois pour voir si le site peut trouver un « modèle économique viable ». Sachant que le coût de ce site se résume pour Libération au salaire de son correspondant (1 200 euros net, ce qui n’est vraiment pas cher payé pour un plein-temps !), on peut se demander où se situe la « viabilité » pour une telle entreprise de presse, certes en difficulté mais avec quand même des moyens importants comparativement à d’autres supports.

Après la mort de la version papier de La Griffe, puis celle d’Arthur (autre journal culturel gratuit) en début d’année, ce sont encore des coups portés au pluralisme déjà vacillant de l’information régionale. L’heure est sombre pour les initiatives indépendantes menées par des petites structures : manque de trésorerie, difficultés à convaincre les institutionnels de leur utilité, découragement face au maquis des (faibles) aides publiques… Les raisons divergent selon les cas, mais cela touche aussi d’autres types de démarches éditoriales si l’on en juge par le sabordage printanier de l’œil électrique éditions après dix ans de bons et loyaux sévices livresques.

Ouest-France (qui de son côté va supprimer une centaine de postes techniques) relayait récemment l’opinion d’un lecteur dans les pages de son édition rennaise : « Le moment n'est-il pas venu pour nos élus d'initier un plan de soutien et de développement pour les médias locaux et régionaux ? Les emplois et l'économie générés par ces médias sont-ils si insignifiants pour qu'on ne s'y intéresse pas ? Une politique de défense de la “diversité culturelle”, si souvent citée dans les discours officiels, ne passe-t-elle pas par le maintien d'un haut niveau de pluralisme des médias sur nos territoires ? »

Une vraie réflexion et une vaste concertation est effectivement primordiale et impérative. Au niveau local, les éditeurs Jean-Marie Goater et Alain Crenn lancent une association « pour consolider les expériences d'information indépendante et pluraliste sur Rennes et accompagner éventuellement des projets à venir » (assemblée générale constitutive le 7 octobre à 20h30 au Bar librairie La Cour des Miracles, rue de Penhoët à Rennes). À l’échelon national, par-delà les classiques effets d’annonces, espérons qu’il y ait quelque chose à glaner du côté des États généraux de la presse écrite dont les travaux et ateliers démarrent en ce mois d’octobre.

Éric Prévert

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Musiques

Festival • 30e Rencontres Transmusicales
Immersion dans la programmation

L’affiche de l’édition 2008

Rennes, le 18 septembre : à l’extérieur de l’Ubu c’est encore le matin. Passées les portes de l’Antre, « on the other side », c’est un autre espace-temps qui attend journalistes et partenaires. Dans quelques minutes le rideau tombera, dévoilant la programmation des Transmusicales 2008, qui se tiendront du 3 au 6 décembre. Rendez-vous incontournable des aficionados des musiques actuelles internationales. La curiosité est palpable. L’ambiance claire obscure est proche de celle d’un soir de concert. Dans la fosse, des tables et des chaises, dans les verres le café remplace la bière. Ça y est, tout le monde est installé. La cérémonie peut commencer. Après avoir éteint toute rumeur quant à d’éventuelles festivités commémoratives pour les 30 ans (finis les pronostics hasardeux genre Noir Désir), Béatrice Macé, la directrice de production, évoque les nouveautés et les lignes transversales de cette nouvelle édition.

Le festival poursuit son ancrage en centre ville : l’Ubu rejoint la salle de la Cité et le 4 Bis (qui fera de nouveau la part belle aux artistes émergents du grand Ouest). Le village retrouve l’esplanade Charles-de-Gaulle. Les après-midi et débuts de soirées seront donc urbains. Un juste retour à la normale pour ce festival historiquement inscrit dans le centre ville de Rennes. L’autre plus de cette année : une programmation visuelle (en collaboration avec les associations Clair Obscur et Comptoir du Doc) à la Parcheminerie et au Gaumont dans sa nouvelle version multiplexe. De nombreux films, courts-métrages, documentaires… dessineront la carte des ces musiques évolutives toujours actuelles. Les conférences du Jeu de l’Ouïe aux Champs Libres reviendront sur l’apport tout européen dans l’évolution de ces scènes musicales depuis les années 50. Les Trans ont presque depuis toujours déniché des artistes de tous horizons musicaux et géographiques mais cette année le sous-titre «Chroniques actuelles» souligne leur implication internationale. Avec près de 90 propositions artistiques en provenance de près de 30 pays dont une large vingtaine en Europe, le festival s’inscrit plus encore dans cette orientation et joue ainsi sa carte culturelle dans le cadre de la Présidence française de l’Union Européenne.

DJ Le Clown
DJ Le Clown

Faisant fi de toute nostalgie, la musique va de l’avant, recycle, invente, se métamorphose. Ainsi vont les Trans. Sons et anecdotes à l’appui, Jean-Louis Brossard (le directeur artistique), à demi caché par les platines et la montagne de Cd’s qu’il a apportés, commence par faire écouter quelques-unes de ses découvertes. Chacun s’empare alors d’un stylo et annote sa liste de noms, pour la plupart inconnus, soulignant ses propres coups de cœur parmi ceux du MC. L’impatience veut que l’on prenne connaissance de la programmation plus vite que la musique, à la recherche d’un nom connu. Et de la pêche aux noms, on ne revient pas tout à fait bredouille : certains ont par le passé déjà investi les scènes du festival. Parmi ces revenants pas zombies, on retrouve Birdy Nam Nam et Missil (lives avec invités), Solange la Frange, DJ Le Clown (photo), South Central (DJ set), Sinden. Sans oublier Morpheus aka Samy Birnbach, dont la voix n’a pas pris une ride depuis Minimal Compact et qui chantera cette année en compagnie du duo électro pop The Penelopes. Ils viennent de passer une semaine en résidence à l’Ubu. Autre résidence, à venir, au centre culturel L’Aire Libre de Saint-Jacques de la Lande, avec un projet des plus alléchants qui s’annonce aussi visuellement captivant : la création Orca (Iles Féroé) featuring Yann Tiersen (île d’Ouessant). Des sons étranges et étonnants, mécaniques et poétiques tirés d’instruments fabriqués par l’un des musiciens. Ne pas louper la première partie de ces quatre représentations : Budam, originaire lui aussi de ces îles mystérieuses et sauvages pour un concert plutôt cabaret et surtout pour sa voix à donner des frissons dans la lignée de Tom Waits…

 

Mercredi 3 décembre

Goran GoraLe difficile problème du choix se posera dès le mercredi 3, car au même moment à l’Ubu se produiront Goran Gora (photo, folk rock, Lettonie), les étonnants Micachu and the Shapes (pop expé, GB). Juste avant, les heureux libérés des obligations laborieuses pourront profiter du rock énergique et tout fou des Wankin’Noodles et du one man band Rotor Jambreks au 4 Bis.
 

Jeudi 4 décembre

Cage The Elephant
Cage The Elephant

Il faudra être véloce pour aller de salle en salle : Alex Grenier (hip jazz électro groovy), John & Jehn (duo pop indie, Fr - GB) ; Esser (et sa palette aussi bigarrée que celle de Beck, GB) ; The Popopops (pop garage très fuzz par de tout jeunes rennais qui inaugureront le Hall 4) ; le rock qui déménage de Cage The Elephant (photo) («très bons sur scène», souligne Jean-Louis Brossard ; ils ont fait une première partie de QOTSA, c’est bon signe aussi, USA) ; l’électro punk frénétique de Deathset (la nouvelle signature Counter Records, USA) ; la pop alternative dont la voix n’est pas sans rappeler celle de Nico de Envelopes (Suède) ; Maths Class (GB) et leur pop rock électro core tout en reliefs ; le duo électro Blamma Blamma (GB, annoncé comme «une tuerie électro-rock»). Les amateurs de Chippendales se régaleront devant les californiens Iglu & Hartly, les autres jetteront un œil amusé à leur hip hop nouvelle vague a priori un peu trop bodybuildé et clinquant.

Vendredi 5 décembre

Bon Iver
Bon Iver (photo Sarah Cass)

L’après-midi de vendredi 5 s’annonce encore plus dense, trop ! On rêve d’acquérir d’ici là le don d’ubiquité afin d’être à la fois à l’Ubu et à la Cité pour profiter de leurs belles déclinaisons pop-rock. Teintées d’électro et très mouvant avec les hongrois Hangmas (garage électro punk indie), les rennais Nag Nag Nag (pop rock en français et en anglais), les délirantes finlandaises Le Corps Mince de Françoise et leurs morceaux popélectrock super ludiques et dansantes. Plus posé à la Cité mais tout aussi tentant : le canadien de saison Bon Iver (folk lo-fi, quelle voix !), les anglais Sister (rock indé avec un chant féminin aux accents de Lou Reed et Marianne Faithfull) et Sammy Decoster qui a déjà joué à l’Ubu et sera aussi à L’Antipode le 31 octobre. Un garçon qui fait sonner ses chansons folk blues en français comme de l’américain. Du côté des halls du Parc Expo : Magistrates (indie rock et funk, GB) ; White Rabbits (belles mélodies pop rock, USA) ; Miss Platnum la diva roumaine et son hip soul de l’Est, ses rondeurs et son titre phare «Give me the food». Les formations électro, hip hop, afro-beat, les DJ sets que l’on retrouve traditionnellement le samedi font leur apparition dès le vendredi soir : parmi elles les remix électro rock de The Shoes (version DJ de The Film).

 

Samedi 6 décembre

The Residents
The Residents

Le samedi 6 ne sera pas exclusivement électronique. Au 4 Bis : 64 Dollar Question (rock sous tension), The Summer of Maria False (dans la veine brit pop dance), Nola’s Noise (camaïeu de blues folk punk bebop… emmené par une chanteuse phénomène). A l’Ubu : De Portables (la pop alternative de ces Belges est paraît-il beaucoup plus débridée sur scène que sur album), les chansons électro folk lo-fi bricolées de Gablé, et la folk pop lyrique assez délurée des français The Bewitched Hands on the Top of our Heads. A la Cité : chanson soul nu jazz avec les rennais Ka Jazz (chant, contrebasse, beat box) ; spoken word afro-funk par Anthony Joseph & The Spasm Band accompagnés par le tromboniste de Defunkt Joe Bowie (non, ce n’est pas le frère de) et peut-être un autre illustre invité… Au Parc Expo parmi la pléiade d’artistes estampillés électro, techno, hip hop dont le fameux Diplo (entre autres producteur de Santogold, USA) qui avait fait faux bond aux Trans il y a deux ans, l’imparable japonais Hifana aux prestations improvisées impressionnantes et le sud africain DJ Mujava, se cachent quelques pépites rock. Les légendaires et mystérieux américains The Residents (40 ans de carrière mais de rares concerts) et leur rock expérimental dans la lignée des autres excellents Captain Beefheart. Et en provenance d’Austin les très attendus The Black Angels, du rock psychédélique, très trippant que ne renieraient pas le Velvet et le 13th Floor Elevator.
Pour découvrir tous ces groupes et la quarantaine non citée, afin d’entrer dans le vif de l’inconnu, rien de mieux qu’une balade d’internaute via les Myspace et autres Youtube.

Valérie Tabone

• Programmation complète sur : www.les trans.com
La Tournée des Trans : du 12 au 29 novembre dans les salles du grand Ouest pour découvrir en amont des groupes émergents qui se produiront lors du festival. Lire en particulier notre interview de Minitel Rose ci-dessous.

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Electro Pop • Minitel Rose
Retour vers le futur vers le passé

Derrière ce patronyme kitsch et érotique se cache un trio nostalgico-visionnaire, amateur de pop, de musique électronique et de Terminator. Un groupe typique de notre époque, où le recyclage n’attend pas les manuels d’histoire, où un revival n’a même pas le temps de s’imposer qu’il est déjà bousculé par un nouvel hybride musical. En attendant l’avènement de la country-musette et du néo-disco-rap, explications eighties avec Raphaël, chanteur et claviériste.

Minitel Rose

La Griffe : Comment est né Minitel Rose ?
Raphaël : On est tous les trois de vieux potes, on se connaît  depuis une dizaine d’années et on joue de la musique ensemble depuis longtemps. On a monté beaucoup de projets, on s’est réunis il y a deux ans autour d’un concept à la fois pop et électro et cela a donné Minitel Rose.

Des influences ?
C’est très éclectique. On appartient à la génération hip hop et techno tout en étant très fans de rock, mais toujours tournés vers les machines. Sur scène, nous jouons uniquement avec des machines. Nous n’avons pas été influencés par des musiques en particulier, mais plutôt par les filles, par notre enfance et nos souvenirs. On est nés dans les années 1980 ! On adore le cinéma de cette époque : revoir des classiques comme Terminator peut nous inspirer deux chansons d’affilée ! Notre concept, c’est de faire de la musique futuriste avec des influences du passé, quelque chose qui soit hors du temps. On aime aussi les années 1960, c’est peut-être pour ça que notre musique plait à beaucoup de gens différents.

Pochette de l’albumVotre premier disque s’appelle The French Machine. Cette identification frenchy, c’est un moyen d’exporter votre musique ?
Oui, un peu comme les groupes de la scène versaillaise, Air,  etc. La musique de club peut s’exporter. Et puis le Minitel rose est un outil spécifique à la France ! Le côté machine correspond bien à l’électro, et notre musique sonne très française.

N’avez-vous pas peur qu’à l’instar d’une grande partie de la production des années 80, votre musique vieillisse mal et devienne un jour has been ?
Savoir si ce que l’on fait va durer, c’est forcément un souci, d’autant plus lorsqu’on joue de la pop. Mais on essaie d’écrire nos chansons de façon sincère, le premier disque est une sorte de best of de notre production des deux dernières années. On a enregistré notre premier vrai album cet été, avec pour but d’appréhender l’ensemble comme une entité cohérente, et dont le  contenu pourra mieux vieillir…

Le revival années 80 bat son plein. Vous sentez-vous proches d’artistes comme Sébastien Tellier ou MGMT ?
Oui, bien sûr ! On a joué avec Sébastien Tellier à Bordeaux. On a un peu le cul entre deux chaises, notre musique n’est pas aussi dancefloor que de l’électro pure et plus dancefloor que de la pop traditionnelle. On aime cet univers ! La génération Myspace a accès à tout. Quand j’étais ado, il y avait d’un côté les fans de rock, de l’autre les amateurs de techno ou de hip hop. Aujourd’hui les jeunes qui viennent à nos concerts sont habillés rock sixties mais kiffent l’électro. J’aime ce mélange.

Comment avez-vous appris votre sélection pour la tournée des Trans ?
Le soir de notre concert à l’Ubu, en juin dernier, on remplaçait au pied levé un groupe qui avait annulé sa tournée. On a joué à Nantes en début de soirée puis à Rennes quelques heures plus tard. Jean-Louis Brossard était présent, on a passé la soirée avec lui. Il nous a appris qu’il était en discussion avec notre booking pour participer aux Trans. Alors on a bu le Champagne ! Ça nous fait très plaisir. Je connais les Trans depuis que je suis petit, c’est LE grand festival des découvertes. Le groupe a fait un break cet été pour adapter le set à de plus grandes scènes, et on va pouvoir utiliser l’Ubu cet automne pour répéter, comme les autres groupes de la tournée des Trans.

Propos recueillis par Nicolas Legendre

• En concert le 11 octobre à Châteaulin (Run Ar Puns), le 16 à Nantes (L’Olympic), le 10 novembre à Lorient (festival Les Indisciplinés), le 15 à Saint-Nazaire (Le VIP, tournée des Trans), le 21 à Saint-Malo (L’Omnibus, tournée des Trans), le 27 à Saint-Brieuc (La Passerelle, tournée des Trans), le 4 décembre à Rennes (Rencontres Trans Musicales).
www.myspace.com/minitelrose
• Une version abrégée de cet entretien a préalablement paru sur feu le site Rennes Infhonet. Merci à Benjamin Keltz pour l’autorisation de reproduction.

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Rock expérimental • Complot Bronswick
Un membre du Complot se livre

Complot Bronswick

La Griffe : Le film qui a inspiré le nom du groupe (L’Affaire Bronswick, réalisé en 1978 par les canadiens Robert Awad et André Leduc), était-ce une découverte ou un attrait réel pour ce type de film ?
François Possémé : Un hasard total, pendant une grève à la télévision. On bouffait pas mal de télé à l’époque, Yves-André [Lefeuvre, autre membre fondateur, ndlr] la regardait même quand elle était en grève. Des films étaient diffusés et il est tombé sur L’Affaire Bronswick, un petit film d’animation d’un quart d’heure en 16 mm qui parlait des manipulations mentales.

On assimile Complot Bronswick à l’effervescente scène rennaise des années 80, or le groupe est né à Vannes dont vous étiez tous originaires. Comment vous êtes-vous rencontrés et pourquoi êtes-vous venus à Rennes ?
Rien de plus banal : je connaissais la mère d’Yves-André par le militantisme politique, Maurice [Chesneau, graphiste du groupe et performeur scénique] prenait des cours de dessins avec le père d’Arnaud [Le Brusq, premier chanteur de la formation]… Avant Complot, on avait tous joué dans d’autres groupes. Moi dans Barricade, un groupe d’extrême gauche qui reprenait des chants révolutionnaires de 68, puis dans Alfred Butagaz et ses 40 Brûleurs ; Arnaud dans un autre qui s’appelait Charlotte Corday. Il est venu à Rennes pour faire les Beaux-Arts, moi pour reprendre des études d’animateur socio-culturel après avoir été employé de banque pendant six ans. Yves-André vivait chez moi, il a suivi… On s’est retrouvé classé dans le rock rennais sans le vouloir. Comme on n’était pas rennais au départ, on n’était pas vraiment reconnu. Hervé Bordier nous a vraiment soutenus en nous programmant aux Transmusicales 1981 et 1984 [le spectacle Maïakovski], il nous a aussi trouvé des dates au Palace à Paris…

Quel regard portes-tu sur l’évolution de la scène rennaise depuis ces années 80 ?
Je suis un peu déconnecté ! C’était vraiment fort de 1980 à 1988, ensuite je suis allé à Paris. Maintenant je trouve que beaucoup de groupes sonnent comme dans les années 80, alors qu’elles avaient été très galvaudées, très critiquées. Il y a comme un retour à cette période. Agnès B a créé au printemps l’exposition Des Jeunes Gens Mödernes sur les groupes de ces années-là, post-punk, new wave… Sur notre Myspace, on constate que beaucoup de jeunes de 18 ans nous écrivent, ils nous ont dévouverts par leurs parents, leurs grands frères.

Aujourd’hui les groupes qui mélangent les genres et les arts sont monnaie courante mais à l’époque vous deviez passer pour des extra-terrestres ?
Ah oui, mais ça intéressait. C’était le style de David Bowie, Peter Gabriel mais en France on était un peu les précurseurs. J’ai eu un déclic pour l’aspect visuel le jour où j’ai vu Peter Gabriel. On reliait la peinture, l’image filmée et le concert. Ça s’est ensuite popularisé dans les années 90 avec le développement de la techno. On était aussi influencé par Brian Eno et Roxy Music, par le punk, le rock allemand… Après le choc des Sex Pistols, Arnaud est parti trois mois en Angleterre. Yves-André a appris la batterie en écoutant Can et Police.

Avant Iceman, vous aviez déjà écrit des bandes-son pour le théâtre et joué en direct sur scène ?
Oui, dès 1981, on a participé à la création d’Icare avec le Théâtre du Point du Jour de Jean-Pierre Jacquet, Daniel Cueff et Hervé Lelardoux dans une usine désaffectée du centre ville de Rennes. En 1991, le metteur en scène Jean-Michel Bruyère nous avait engagés pour le spectacle Radix. Une énorme production créée à Leningrad avec comédiens et cascadeurs, neuf mois de travail [qui sera ensuite présentée à la Grande Halle de la Villette à Paris]. On a aussi simplement composé des bandes-son pour d’autres pièces, mais pour Iceman il s’agissait vraiment d’une présence scénique, d’être intégré à la dramaturgie du spectacle.

Vous avez décidé de publier un album avec les musiques de cette pièce de théâtre.
C’est notre premier disque issu d’un spectacle. Aucun enregistrement des précédents spectacles n’avait été fait, sauf peut-être en pirate ? Sur Rouge Rêve figurent les morceaux réinterprétés d’Iceman ainsi que d’autres qui n’avaient pas été retenus dans l’énergie de la pièce.

Propos recueillis par Éric Prévert

• En concert le 16 octobre à Saint-Jacques de la Lande (L’Aire Libre).
• CD : « Rouge Rêve » (Iconaki production)
• Sites internet : www.myspace.com/complotbronswick, www.iconaki.org, www.infrastition.com

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Cinéma

Comédie dramatique • « Entre les murs »
Politique fiction ?

«Entre les murs»

Il aura été difficile d'échapper au battage médiatique entourant le couronnement cannois d'Entre les murs de Laurent Cantet. Plus encore que par chauvinisme de bon aloi (à Cannes on gagne rarement sur son propre terrain, la précédente Palme d'Or française remontant à 1987 avec Sous le soleil de Satan de Maurice Pialat), c'est évidemment par son sujet et ses conditions de fabrication que le film fit s'exciter sur lui, caméras et claviers du paysage médiatique. En plus de cristalliser les enjeux idéologiques d'une société, l'école, comme passage obligé, a laissé en chacun de nous un passif sentimental. Faites de celle de votre film un établissement de ZEP, vous tenez alors un objet susceptible d'être la proie de toutes les récupérations politico-médiatiques. On ne verra alors votre film que comme un document, voire pire, un tract politique vierge sur lequel plaquer vos propres orientations idéologiques. Tout sauf un film… 

Comme si, dès lors qu'une œuvre prenait pour point de départ un sujet à haute teneur sociétale, il devait nécessairement «faire discours» et n’être, conséquemment, habité que de personnages «exemplaires». Il n’y a qu’à voir comment les nombreuses critiques formulées ici et là envers les méthodes pédagogiques du personnage principal d'Entre les murs, font office de critique du film lui-même, comme s'il y avait indifférenciation entre un film et ses personnages. C'est le risque auquel s'est exposé le courageux cinéaste Laurent Cantet, lui, qui dès ses premiers films (Ressources humaines, L'Emploi du temps et Vers le Sud), avait déjà travaillé des sujets qu'on retrouve fréquemment en unes de JT, journaux, et magazines (respectivement, les plans sociaux, la retentissante affaire Romand, et le tourisme sexuel), tout en leur offrant un traitement spécifiquement cinématographique et non maladroitement sociologique comme c'est souvent le cas de la plupart des films sociaux français.

Entre les murs vient donc confirmer, si besoin est, l'importance considérable de Laurent Cantet dans le cinéma français, et on y retrouve, avec une force renouvelée, ce qui faisait la valeur de ses trois précédents longs métrages, une attention au Réel propre au cinéma français à son meilleur (Renoir, Rozier, Pialat, Stévenin, Kechiche), à savoir : pas de posture idéologique déployée dans un récit lui étant entièrement dévolu (les films de gauche qui dénoncent), une très grande porosité de la fiction au documentaire (pas de plate reconstitution), refus de la psychologie (à aucun moment Cantet n'a de longueur d'avance sur ses personnages). Sur ce dernier point, il est frappant de voir à quel point l'opacité des personnages est une constante chez Cantet, le personnage du professeur (François Bégaudeau, formidable) d'Entre les murs ne dérogeant pas à la règle. Littéralement traqué par la caméra dès le début du film, on n'a pourtant jamais accès à ses pensées, si ce n'est à travers le prisme de ses émotions.

«Entre les murs»

La question de l'identité est pourtant centrale chez le cinéaste, ou, plus précisément, le hiatus entre celle-ci et la fonction dans l'ordre social. C'est, exemplairement, le personnage de Vincent dans L'Emploi du temps, le cadre fraîchement licencié accumulant les mensonges auprès de son entourage afin d'entretenir l'illusion du maintien de sa position dans la société. La question qui « travaille » Entre les murs c'est ce même hiatus entre deux modes de relation, celle de maître à élève, en tant que jeu de rôle social, et celle d'individu à individu (ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la tâche que confie François Marin à ses élèves est celle de réaliser leur autoportrait). La dynamique du film repose en grande partie sur le passage d'un type de relation à l'autre (ou de leur interpénétration), occasionnant les nombreux conflits (fructueux ou pas) dont le film tire sa puissance dialectique. Car Entre les murs, comme les autres films de Cantet, n'assène rien (la dimension politique de son Cinéma est irréductible à un discours), mais ménage, dans un même mouvement, un double horizon, d'une part, la crainte de l'effacement de l'individu derrière le masque social (le «dérapage» final du professeur), et d'autre part, la beauté des relations humaines dont peut accoucher ce type de friction.

C'est ce double mouvement qu'on retrouve dans chaque scène d'un film qui épouse, par ailleurs, dans sa structure, le piétinement de la progression d'un apprentissage, et les improvisations permanentes d'un professeur (le nom de Marin n'a sûrement pas été choisi par hasard) devant des situations sans cesse renouvelées. Pour Entre les murs, Cantet a mis de côté la précision d'écriture de ses précédents films (il y conjuguait son souci du réel avec des structures dramatiques très déterminées) et, s'il faut attendre une bonne partie du film avant de voir apparaître un enjeu dramatique traditionnel (le conseil de discipline auquel le personnage de Souleymane pourrait être soumis) le film, pourtant, ne cesse de passionner par son incroyable énergie, occasionnant d'époustouflants moments de grâce cinématographique.

Antonin Moreau

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Entretien • François Bégaudeau
« Être et Avoir nous a pas mal servi de repoussoir »

La Griffe : Jouer juste est un monologue dans un vestiaire de foot, Fin de l’histoire tourne autour de la dernière conférence de presse de Florence Aubenas… Vos livres semblent construits autour de l’oralité ?
François Bégaudeau : J’ai rédigé mon premier roman vers 30 ans quand Zabriskie Point [groupe de rock nantais des années 90 dont il était le chanteur, ndr] s’est séparé. Écrire des chansons était probablement un moyen de substitution. S’il y a un fil rouge entre ces livres c’est qu’ils sont adressés à… La langue est tout de suite théâtralisée, ce n’est pas une parole intimiste. En même temps, il y a dedans des phrases très écrites, je m’en rends compte quand je fais des lectures publiques.

François Bégaudeau par Patrice Normand (Temps Machine)

Avec Entre les murs vous faites entrer le roman à l’école alors que la plupart du temps il n’y a que des essais qui lui sont consacrés. Pourquoi ?
C’est pire que ça. Il y a eu beaucoup de livres écrits par des profs, c’est-à-dire par des acteurs et pas par des commentateurs qui s’improvisaient essayistes pour se donner des galons littéraires. En France, on est écrivain quand on a des choses à dire sur le monde. Je suis contre ça ou plutôt en périphérie. Peut-être que le premier geste à faire, c’est un travail de description. Je me suis aperçu que la réalité dont j’étais le témoin en tant que prof était un matériau littéraire exceptionnel. J’avais un poste d’observation privilégié sur une concentration de la réalité de diverses générations, sur les contradictions de la société…  J’ai commencé à prendre des notes sur ce que je vivais, le livre porte cette marque puisque c’est des chroniques. Je ne prétends pas qu’il est plus objectif que ceux écris par d’autres profs. Il est très orienté aussi. Pourquoi choisir telle anecdote plutôt que telle autre ? Parce que certaines étaient plus intéressantes et que d’autres étaient déjà relayées par TF1 ou France 2, par exemple le racisme des élèves, la violence à l’école…

À vous lire, on a l’impression qu’enseigner est une joie mais que ça devient un enfer quand ça se passe dans les bâtiments de l’Éducation Nationale ?
Pour connaître l’état des enseignants, il faudrait poser cette question à chacun, d’où la nécessité du témoignage. La démocratisation de l’école est importante, il ne faut pas revenir dessus. Le problème c’est qu’on n’a pas changé les méthodes. On a gardé les mêmes murs et on y a mis des populations différentes. On souffre toujours de ce non-ajustement. Le problème vient aussi du fait que les enseignants sont formés d’une certaine manière. Ils sont plongés dans un bain idéologique axé sur le patrimoine culturel. Quand ils en sortent, ils font partie des gens qui savent et ils sont persuadés que les élèves doivent accéder à ce patrimoine. C’est un système qui a été fait pour créer une élite, pour trier et qui est contradictoire avec la démocratie. Aujourd’hui on n’est plus dans ce schéma alors forcément il y a de la casse.

Pour adapter votre livre, Laurent Cantet filme le quotidien, les scènes du livre qu’il vous fait rejouer en compagnie des élèves. Comment cela s’est mis en place ?
On s’est rencontré à France Inter. Il m’a entendu parler de mon livre et m’a dit que c’est ce qu’il attendait d’un livre sur l’école. Il l’a lu et rappelé une semaine après. Il voulait l’adapter et que je co-scénarise. Laurent a un goût pour l’écriture qui s’agence autour d’une action, c’est pour cela que tout s’agence autour d’un conseil de discipline qui sera la dernière demi-heure du film. Le reste c’est une chronique. Il ne fallait pas qu’il y ait une dramatisation car dans une année scolaire il ne se passe rien, on va de septembre à juin et c’est tout.
On s’est implanté dans un collège qui ressemble à celui où je travaillais, mais qui n’est pas le mien sinon ça devenait complexe. On a trouvé une population à peu près semblable, un peu plus riche donc un peu plus blanche, tout ceci est très mécanique. On est passé dans des classes de quatrième, on a expliqué qu’on tournerait un film ici dans 9 neuf mois et qu’on avait besoin de 25 élèves.

Qui d’autre en France aurait pu réaliser ce film ?
J’ai pensé à Renoir mais il était pas dispo (rires). Sinon il y avait Kechiche, je lui ai envoyé le livre mais il n’a pas répondu. J’ai beaucoup écrit sur Cantet [Bégaudeau est critique aux « Cahiers du Cinéma »] et sur une dimension fondamentale du cinéma à savoir le respect du réel, le respect de ce que les gens ont envie de donner comme image, de ce qu’ils veulent dire. C’est le point central de son travail, il veut que les gens émettent leur propre identité. D’une certaine façon c’est l’héritier de Pialat, Eustache…

Montrer le réel, c’est un acte politique ?
C’est compliqué. Au cinéma montrer le réel passe par une procédure qui fait qu’il semble parler de lui-même. Quand Yves Boisset dans Dupont Lajoie le montre en employant la caricature, le stéréotype du beauf et qu’il emploie des thèmes horribles pour dénoncer violemment le racisme, c’est politique. C’est une vision de droite alors que le film se veut de gauche. Godard dirait que le documentaire est la vocation première du cinéma et qu’il s’est dévoyé en faisant de la fiction, ce qui est évidemment faux aussi. Dans Être et Avoir de Nicolas Philibert, il y a une volonté de s’implanter dans une niche intemporelle, on est dans la montagne. A l’inverse, avec Cantet, on est au plus proche de la réalité contemporaine. Être et Avoir, c’est un film que Cantet déteste et qui nous a pas mal servi de repoussoir.

Propos recueillis par Jérôme Thiébaut
Photo Patrice Normand/Temps Machine

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Critique • « La Frontière de l’aube »
Voyage au bout de l’amor

«La frontière de l’aube»

La Frontière de l’aube, projeté en sélection officielle de la 61e édition du festival de Cannes en mai 2008, a vidé les salles de spectateurs néophytes comme de critiques chevronnés, au son de rires moqueurs et de fauteuils qui claquent. Il est signé Philippe Garrel, un cinéaste certes radical et exigeant, mais qui ne méritait pas cet étrange hourvari (comme souvent sur la croisette !) tant, de La Naissance d’un amour à Le Cœur fantôme jusqu’aux Amants réguliers, il n’a eu de cesse de peindre d’un trait envoûtant et juste les affres de la passion ultime…

Philippe Garrel aime le septième art d’un amour fou. Réalisateur extrême, violent, viscéral, poétique jusqu'à flirter le ridicule, il prend souvent le risque d’être lapidé dans les colonnes des papiers glacés. Qu’importe les mécontents, il reste libre.  Libre de raconter ces passions qui l’obsèdent. Carole (Laura Smet), une actrice délaissée par son mari parti à Hollywood, succombe au charme de François (Louis Garrel), un photographe en charge de réaliser un reportage sur elle. Après des journées d’amour hors du temps, la réalité rattrape les amants, leur relation se relève sans avenir et ils sont séparés. Un an plus tard, le jeune homme a refait sa vie avec Eve (Clémentine Poidatz), plus classique mais non moins fragile. Cependant, Carole revient le hanter… François est alors déchiré entre liaison passée hypnotique et fatale, et amour présent adulte qui sait raison garder.

À l’instar des Amants réguliers, son précédent long-métrage, Philippe Garrel nous invite dans un Paris intemporel plongé dans un noir et blanc somptueux au grain parfois aussi rocailleux que la violence des sentiments des personnages. Au son des violons envoûtants du jazzman Didier Lockwood, la caméra glisse lentement sur les visages d’un couple qui susurre des phrases soignées. Foin de naturel, mais construction d’une projection artistique. Pour franchir La Frontière de l’aube, il faut accepter que le cinéma devienne œuvre dans le sens le plus absolu du terme, de se retrouver devant des scènes objets aussi belles qu’évanescentes, d’observer les oscillations d’un petit théâtre de la vie et de la mort qui se joue sans compromission mais toujours avec dérision.

Car Philippe Garrel sait rire de lui-même avant de se moquer des autres. Ce gauchiste pur et dur, cinéaste post-Nouvelle Vague, incarne une époque et des valeurs qui n’existent plus. Il l’a bien compris (longtemps dans la souffrance !) et ne cesse donc de parachever sur le grand écran son autodafé. Ainsi, dans la forme spectrale de Laura Smet qui se reflète dans un miroir (plongée au cœur du mythe et non pas apparition ridicule) s’exprime l’aboutissement des visions d’un artiste qui, tel Cocteau, use du fantastique pour incarner ses fantasmes les plus démesurés, au nom d’un romantisme mortifère. D’aucuns en pleureront de rire, d’autres en ressortiront bouleversés par un voyage à trois aussi beau que déconcertant, sublime que fragile, entre aube de la naissance d’un amour et crépuscule d’un cœur fantôme…

Karine Baudot

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Critique • « Coluche, l’histoire d’un mec »
De Caunes décolle sans déconner

C’est l’histoire d’un mec qui fabrique des santiags sur mesure pour ses potes, lesquels ne lui ont rien demandé mais, incapables de refuser l’offrande, se retrouvent à déambuler tels des chevaux à bascule. « On est une bande de jeunes, on se fend la gueule. » Signée Coluche, l’expression a fait florès dans la France giscardienne de la fin des années 70. Par-delà l’aspect potache, elle décrit bien la vie de ce trublion, tantôt clown, tantôt bouffon entouré d’un aréopage surréaliste : piliers d’Hara-Kiri et Charlie, musiciens, motards, anars, gauchistes, artistes, pique-assiette, etc.

« Coluche, l’histoire d’un mec »

Antoine de Caunes est contemporain de ce joyeux foutoir. Sans être un intime de Coluche, il le connaît « d’une manière joyeusement mondaine », explique-t-il dans le dossier de presse. « J’ai toujours aimé le mauvais esprit, le mauvais goût, le trash. » Et Coluche pouvait « balancer toutes les insanités possibles mais toujours avec un regard, un point de vue, un commentaire sur la société ». Une société réac où le comique fume cependant des pétards en toutes circonstances et rencontre des piquets de grève « Comité Monique, 2 qui la tiennent, 3 qui la niquent ».

Autant Antoine de Caunes l’homme de télévision (Les Enfants du Rock, Rapido, Nulle Part Ailleurs) était créatif et délirant, l’acteur parfois touchant (L’Homme est une femme comme les autres, Au cœur du mensonge), autant le cinéaste (Les Morsures de l’aube, Monsieur N., Désaccord parfait) était insipide et inconsistant. Son quatrième long métrage n’est certes pas un chef d’œuvre mais De Caunes trouve enfin un sujet/personnage à sa mesure, servi par la dimension socio-politique du pertinent et très documenté scénario de Diastème, et par l’impeccable et mesurée interprétation de François-Xavier Demaison dans le rôle titre. S’il a pris du poids pour entrer dans la peau de Coluche, il évite la performance Actor’s Studio. Il n’est ni un sosie, ni un imitateur.

Les circonstances de la candidature de Coluche à l’élection présidentielle de 1981, « Tous ensemble pour leur foutre au cul », sont décrites en détail : les enthousiasmes (spectacles meetings, réunions éthyliques avec Choron, Wolinski…), les dérapages (rencontre avec les représentants du petit commerce), les intimidations (le régisseur retrouvé avec deux balles dans la nuque), les coups de blues (« T’es quand même pas Robin des Bois mon pote », insiste Reiser)… Sans oublier les manœuvres politiciennes d’un Jacques Attali (Denis Podalydès) envoyé spécial de Mitterrand pour tirer la bride du bouffon dont les intentions de vote dans les sondages (autour de 20%) foutent les jetons à toute la classe politique.

Montrer Attali n’est pas fortuit quand on sait qu’il est depuis devenu un proche de Sarkozy. Trente ans après, le constat est amer sur les revirements des politiques. Sur les renoncements de la gauche aussi dans cette scène où Coluche s’adresse à Attali lors de la célébration de l’élection de François Mitterrand : « J’ai fait ce que j’ai pu, maintenant c’est à vous de jouer, faites pas les cons. » Et à l’écoute de certaines de ses déclarations de l’époque (« Remuer la merde politique ; s’amuser dans une période de tristesse ; en finir avec ce gouvernement de droite. »), on ne peut que regretter l’absence d’une telle personnalité dans le paysage morne et délétère actuel.

Éric Prévert

• « Demaison s’envole », le one-man-show de François-Xavier Demaison : le 24 octobre à Vitré (centre culturel Jacques Duhamel) et le 2 décembre à Dinan (Théâtre des Jacobins).

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Festival • Court Métrange
Courts toujours

Court Métrange est né à Rennes en 2003 avec le projet de rétablir une certaine catégorie d’œuvres de genre françaises et européennes à leur juste valeur artistique et culturelle. Le public a été au rendez-vous, les professionnels également. À l’aube de ce premier quinquennat, Court Métrange soutient toujours le format court mais change de peau en élisant domicile dans le centre-ville du 23 au 25 octobre. Cinq ans en cinq questions à Hélène Pravong, directrice du festival.

Court Métrange

La Griffe : Lors de l’édition inaugurale de Court Métrange, vous vous présentiez comme « le 1er festival européen du court métrage insolite et fantastique », qu’en est-il aujourd’hui de ce leadership (qui ne figure plus sur l’affiche) ?
Hélène Pravong : Rien n’a changé, nous sommes toujours le seul festival en Europe à faire une telle proposition en termes de courts métrages fantastiques.

Vous quittez le centre culturel du Triangle pour investir les murs du Ciné-TNB…
Ce changement émane d’un constat un peu malheureux. Au Triangle, nous travaillions sur un partenariat, donc il n’existait pas de communication autour de l’événement dans les plaquettes du centre culturel. De plus, dans un quartier en difficulté où les gens ne se tournent pas naturellement vers la culture, nous devions impérativement transmettre des informations pour les inciter à nous rejoindre. Nous nous sommes battus sur ce point pendant quelques années car nous ne souhaitions pas être uniquement prestataires mais initier un vrai échange… Le Ciné-TNB a rouvert ses portes cette année et son programmateur, Jacques Fretel, nous a invité à nous y installer. Nous avons accepté avec grand plaisir mais avec une petite réserve : nous avions créé un événement et une proposition culturelle dans un quartier que nous devions quitter…

Cette année, cap à l’Est avec des films de Slovénie, Estonie et Croatie ?
À l’origine, nous voulions nous tourner vers les Balkans, puis nous nous sommes intéressés à la Slovénie, la Croatie et l’Estonie, curieux d’observer ce qu’il s’y passait. Nous avons alors découvert des petits bijoux de courts métrages d’animation (qui priment davantage que la fiction) étonnants, parfois grinçants, avec de l’humour et beaucoup de noirceur. Il s’agit d’un cinéma très engagé, lié à histoire et à l’ouverture récente de ces pays. Nous avons également souhaité mettre dans la lumière des réalisateurs qui se frottent au genre fantastique et des producteurs qui prennent des risques en les finançant, comme Zagreb Films qui devrait rencontrer une certaine renommée dans les années à venir.

Pas de rétrospective ou de focus autour de réalisateurs reconnus comme Christian Mungiu, les frères Quay, Jan Svankmayer ou Roman Polanski lors des éditions précédentes ?
Pour cette édition 2008, nous avons voulu rajouter à la programmation un hommage à la ville de Québec qui fête ses 400 ans. De plus, nous ne voulions pas risquer la redondance autour d’auteurs slaves. Nous n’éprouvions pas particulièrement l’envie de faire de focus autour d’une personnalité cette année. L’ambition du festival demeure avant tout de permettre au public de découvrir un cinéma de genre dont il n’a pas l’habitude dans des pays sélectionnés qui ont peu de visibilité.

Quelle est la tendance des films de cette cuvée, que disent-ils de notre époque ?
Le cinéma fantastique est de plus en plus politique et engagé, je dirais même politique et social, notamment chez les Français. Deux films hexagonaux sont vraiment pertinents dans leurs propos. Le Bal des finissantes de Sorën Prévost (fils de Daniel Prévost) sur les mesures prises par un futur gouvernement pour se débarrasser des vieux, œuvre à la fois drôle et dramatique et qui constitue un vrai sujet d’actualité. Et L’Emploi vide d’Antarès Bassis où comment un gouvernement demande à des personnes d’un certain statut social, bourgeois et aristocratique, d’embaucher des chômeurs pour occuper des postes qui n’existent pas, simplement pour que les statistiques du chômage baissent. On découvre ensuite que les maisons sont autonettoyantes, que la communication provient des écrans de télévisions dans les foyers, que l’eau est polluée partout et filtrée. Le court métrage évoque le chômage mais également l’environnement dans un futur proche avec un regard dénué d’émotion, aseptisé et triste. Le constat général de la programmation rejoint l’idée que nous vivons dans un monde où la communication est coupée, où les gens ne se parlent pas et vivent dans des univers clos, où plus le temps défilera, plus il deviendra difficile de rester soi-même. Certains réalisateurs le racontent avec humour et noirceur, d’autres, curieusement, de manière réaliste dans un contexte d’anticipation.

Propos recueillis par Karine Baudot

• Court Métrange en cinq temps :
- Une compétition européenne (48 courts-métrages répartis en programmes d’une heure quinze) soumis au jury et au public du festival avec l’attribution de nombreux prix.
- Un focus sur le cinéma d’Europe de l’Est.
- Un ciné-concert à la Bobine orchestré par Christofer Bjurström et son quartet
- Une soirée Drive-in à l’Université Rennes 2 autour de l’imaginaire des années 50.
- Une Carte blanche au festival Fantasia de Montréal.
• Rens. : 02 99 67 69 97, www.courtmetrange.com 

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Fête du Cinéma d'animation
L’arrosoir animé

Fête du cinéma d’animationLa 7e Fête du Cinéma d'Animation se tiendra en France du 15 au 28 octobre. En Bretagne, c’est l’association rennaise « L’Arrosoir à Émile » qui coordonne l’événement. Créée en 2002 et dédiée à la promotion et à la diffusion du format animé et de spectacles cinématographiques (Fantasmagories, Troquetoscope, Drive-in…), elle invite en point d’orgue, les 15 et 16 octobre, Michel Ocelot [interview téléchargeable avec le n°187 de La Griffe], réalisateur de Princes et princesses, Kirikou et la sorcière, Azur et Asmar. Plongée au cœur du genre avec le président de l’association, Fabien Drouet, également réalisateur de films d’animation.

La Griffe : Comment vous êtes vous intéressé au cinéma d'animation ?
Fabien Drouet : Et bien, j'ai beaucoup regardé de dessins animés à la télé quand j'étais petit !!! Et j'adorais aussi mettre en scène mes jouets, décors et figurines pour leur imaginer des histoires. Puis après j'ai découvert le cinéma… puis le cinéma d'animation… C'est grave docteur ?

Pouvez-vous nous décrire les techniques d'animation les plus courantes ?
Le dessin animé, la 3D, le papier découpé et l'animation en volume très présente à Rennes avec les marionnettes ou la pâte à modeler, mais il y en a une multitude d'autres (tout peu s'animer devant une caméra !) trop souvent méconnues puisque trop rarement diffusées. Les premiers films étaient animés directement sur la pellicule grattée, puis est venu le dessin animé sur celluloïd avec les Walt Disney. À la même époque, l’école tchèque a initié le volume avec l’utilisation de marionnettes. Les techniques classiques les plus utilisées sont des décors peints sur papier, des personnages et objets mouvants dessinés et gouachés sur celluloïd. Mais il en existe aussi d'autres comme l'animation de personnages sur des feuilles de papiers, coloriés à la craie ou aux crayons de couleur. Pour les outils de travail, il est nécessaire de s’appuyer sur un story-board précis, décrivant les plans du film un par un : avec des croquis, les dialogues, quelques commentaires et un développement technique avec, pour chaque plan, image par image, les décors, objets ou dessin, ainsi que les bruitages.

Comment ces techniques ont-elles évolué depuis les premiers films d'animation ? Quelles sont les tendances actuelles ?
Dans les années 1990, l'informatique a bouleversé les techniques traditionnelles, et aujourd'hui la plupart des dessins animés sont partiellement ou entièrement réalisés par ordinateur. Ces techniques ont bien sûr évolué avec de nouveaux outils, apportant de plus en plus de confort pour plus de créativité : de la simple caméra de jadis qui permettait la prise de vue image par image sans le retour vidéo, à l'ordinateur d'aujourd'hui le plus sophistiqué qui permet à lui seul de concevoir toutes les étapes de la réalisation d'un film (animation, montage, effets spéciaux…) Malgré l'avènement du numérique, nous observons actuellement une tendance à mixer les différentes techniques d'animation qui ouvre des champs encore inexplorés.

Pouvez-vous dresser un rapide bilan du cinéma d’animation en France ?
L'animation française semble plutôt bien se porter actuellement, de plus en plus de longs métrages voient le jour, touchant un public de plus en plus large, notamment grâce à Kirikou de Michel Ocelot, qui a incité les adultes à s’intéresser davantage à l’animation. Ces œuvres s’exportent hors de nos frontières, intéressent les festivals et les cérémonies (à l’instar de Persépolis de Marjane Satrapi et Vincent Paronnaud, ou du court-métrage Même les pigeons vont au paradis de Samuel Tourneur, tous deux sélectionnés aux Oscars 2008). Côté industrie, de nombreuses séries qui s'exportent sont également réalisées en France. Un rapport du CNC indique que la production d’animation en France est aujourd’hui principalement d’initiative française, ce qui implique également une forte diminution des financements venus de l’étranger. Des aides ont pris le relais, dont la télévision qui intervient majoritairement avec par exemple la Procirep (société civile des producteurs de télévisions et de cinéma). Entre 2002 et 2005, 71 producteurs ont été soutenus par cette commission. Mais on trouve également l’aide au développement de Média Plus, destinée aux sociétés de production indépendante européenne.

Quelles sont ses qualités et ses faiblesses face au cinéma d’animation japonais ?
Je suis surtout intéressé par la diversité des genres et des cultures. Le cinéma d'animation japonais possède un héritage graphique ancestral très riche, et a inventé des codes de narration spécifique à la culture manga. Pendant la Fête de l’Animation, nous proposons un programme autour de l’animation japonaise grâce à une collaboration avec Stéphane Leroux, spécialiste du studio Ghibli, la maison de production d’Hayao Miyazaki. Il nous a établi une programmation : trois films de la fin des années 50/début des années 60, seront diffusés au Ciné-TNB à Rennes.

Quels facteurs ont déterminé la programmation de cette 7e édition ?
Nous avons choisi des courts-métrages sur lesquels ont travaillé des animateurs talentueux de la région, ils pourront échanger sur leur pratique avec le public. Et bien sûr nos coups de cœur, diffusés à l'occasion de nombreux rendez-vous sur la quinzaine. Quant à Michel Ocelot, il a été choisi par l'AFCA (Association Française du Cinéma d'Animation), comme invité d'honneur de la Fête du Cinéma d'Animation à l'échelle nationale.

Qu'avez-vous envie de dire aux jeunes ou futurs réalisateurs qui veulent faire du court-métrage d'animation ?
Un appareil photo numérique, un ordinateur, et c'est parti !

Propos recueillis par Karine Baudot

• Renseignements : 06 59 04 31 97, www.afca.asso.fr
• Lien vers le programme par région

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Sortie DVD • « La Graine et le Mulet »
La langue délie les corps

« La graine et le mulet »

Véritable bénédiction, La Graine et le Mulet est le film que nous appelions de nos voeux. Un de ces fameux «films du milieu» dont Pascale Ferran mettait si brillamment en évidence la mise en danger lors de son fameux discours des Césars 2007, à savoir, ceux qui mêlent exigence artistique et volonté de s'adresser au plus grand nombre. Comme l'a si bien formulé la réalisatrice, cette bipolarité de la production cinématographique hexagonale finit par tirer le goût du public vers le bas, en ne réservant l'ambition artistique qu'à une frange du public de plus en plus restreinte.

Cette double ambition, Abdellatif Kechiche, l'inscrit à même le dispositif esthétique de son film en mettant un genre populaire — la fable sociale — à l'épreuve d'un style, la radicalité d'une certaine forme du cinéma du réel. Ce style, très rare, celui de Pialat, de Cassavettes, ou bien du précieux Jean-François Stévenin, Kechiche l'avait déjà fait sien dans L'Esquive, où se dessinait cette attention à l'humain, et à une vérité de l'interprétation qu'il s'agissait de capter et de restituer en dehors de toutes conventions cinématographiques. En résulte cette même manière de faire avancer son récit par bloc de temporalité, en poussant, au mépris de tout impératif dramaturgique, les séquences jusqu'au point d'incandescence où leur vérité surgit du chaos. Ici, on prend le risque du piétinement, les scènes s'étirent, il arrive que l'on s'y ennuie jusqu'à un moment où, soudain, l'émotion éclôt de la manière la plus puissante qui soit, celle du réel nu.

Mais si l'amour de Kechiche pour ses personnages ne s'exprimait qu'à travers l'attention extrême qu'il leur porte, l'importance de La Graine et le Mulet s'arrêterait là. Or ce nouveau grand nom du cinéma français décide de prendre en charge une vision utopique en faisant glisser son récit dans le registre de la fable sociale. Le personnage de Slimane (Habib Boufares), autour duquel le récit s'organise, parvient ainsi sans mal, par la grâce d'une ellipse, à accéder à son rêve d'ouvrir un bateau-restaurant qui fédérerait à la fois toute sa famille et sa communauté, le tout avec l'accord des institutions. En faisant accéder à ses rêves cet ouvrier fraîchement licencié d'un chantier, Kechiche s'inscrit dans une tradition cinématographique qui va de Marcel Pagnol à Frank Capra en passant par une bonne part du néo-réalisme italien. Une certaine sublimation des couches populaires particulièrement bienvenue au regard des diverses productions académiques du film «d'auteur» naturaliste où les-rêves-butent-immanquablement-sur les-dures-lois-du-réel.

Est ce à dire que tout va bien dans le meilleur des mondes dans La Graine et le Mulet ? Non, Kechiche ne fait l'économie ni du mépris envers la population immigrée (le regard paternaliste des institutionnels, et la méfiance des petits commerçants), ni des dérives des structures familiales fortes (les frasques d'un des fils «couvertes» par sa famille au détriment de sa femme et son enfant), ni des différentes hypocrisies, rivalités, et commérages rythmant la vie de cette communauté. Plus généralement, Kechiche, encore à contre-courant, dresse le portrait d'un faux-semblant de patriarcat où l'homme souvent lâche, étourdi ou impuissant, conserve, certes, l'autorité mais où ce sont les femmes qui disposent de l'énergie et du savoir-faire. On est ici, à la fois à l'abri de toute complaisance folklorique ou exotique mais aussi de toute velléité du «film-dossier». Kechiche croit au cinéma et ne fait pas «discours» sur différents sujets sociétaux comme c'est trop souvent le cas dans le cinéma naturaliste organisant des récits «édifiants» sur des problèmes socio-économiques.

« La graine et le mulet »

Kechiche tire ses personnages vers le haut (l'utopie) tout en ne faisant l'économie de rien (le souci du réel), et c'est de cette tension entre deux attitudes a priori inverse que le film tire une partie de sa force et surtout sa profonde originalité. Ainsi quand, à la fin du film, on voit s'organiser de façon très marqué un suspense, on est soufflé par l'audace de Kechiche qui passe de ces enchaînements abrupts de blocs temporels (reliés par des ellipses dont le contenu n'est dévoilé qu'a posteriori), à une figure de style aussi organisé dramatiquement. Précédemment la scène des clients du café, véritable chœur de théâtre grec récapitulant les enjeux et obstacles du drame, nous aura préparé à ce glissement vers une dimension plus fictionnelle.

Ainsi le final quasi mythologique voit le corps prendre le relais d'un langage dont le pouvoir arrive à expiration. Les corps de Rhym (Hafsia Herzi) et Slimane, en déployant toute leur énergie, s'y épuisent conjointement à entretenir ce rêve enfin réalisé. La scène, pourtant belle en elle-même, est d'autant plus puissante qu'elle fait suite à un film où le langage aura régné en maître. Bien que toujours relié au corps comme en témoigne ce merveilleux moment où Mario (Bruno Lochet) avoue timidement ne connaître de la langue arabe que le vocabulaire de la volupté dont il use dans l'intimité avec sa femme, c'est l'ivresse du langage qui aura alimenté le film jusqu'alors. Mais Kechiche, tout en nous enivrant de la beauté des langues et de leur entremêlement, n'aura également de cesse de suggérer que son usage est également vecteur d'exclusion : violence des institutions (la banque, la mairie) dont il faut savoir manier le langage pour arriver à ses fins ou bien violence du sentiment de rejet de Mario devant les conversations en arabe entre sa femme et ses amies. Puissance du langage certes, mais aussi limite du pouvoir de celui-ci. Dans deux scènes des plus marquantes pointe déjà un épuisement du langage à traduire la détresse, celui-ci se mettant dès lors à tourner en boucle, impuissant, le corps s'exprimant alors dans les larmes.

Ivresse du dialogue/impossibilité de celui-ci, beauté du corps lors de la scène de danse/épuisement quasi-sacrificiel : Kechiche s'attache à filmer l'énergie de ses personnages qu'elle parvienne à s'exprimer pleinement ou pas du tout. Dans tous les cas ses personnages agissent et ne sont pas simplement «agis» par des déterminismes sociaux. Pas de «message» asséné lourdement dans La Graine et le Mulet, mais on a rarement vu meilleur exemple de cinéma engagé.

Antonin Moreau

• DVD disponible chez Pathé Distribution (19,90€)

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Spectacle vivant

Théâtre de rue • « Beaucoup de bruit pour rien »
Les 26 000 couverts mettent les pieds dans le plat

«26000 couvets»

Au milieu des années 90, Philippe Nicolle et Pascal Rome (qui a créé depuis la compagnie OPUS) inventent avec quelques complices les 26 000 Couverts. Une troupe qui envisage le théâtre comme une utopie, considérant « qu’il ne va pas de soi ». Généreux et provinciaux, les 26 000 Couverts manient la provocation et la farce avec une virtuosité que beaucoup leur envie. Allergiques aux cadres, ils poussent le théâtre de rue vers de nouvelles voies en investissant des gymnases ou des supermarchés, placent l’acteur au centre de leurs univers et mélangent critique sociale hyperréaliste et bouffées délirantes. Avec Beaucoup de bruit pour rien, ils osent désormais une percée dans les salles de théâtres en batifolant avec Shakespeare, la montagne sacrée que tous les metteurs en scène gravissent en signe de maturité.

Dirigé par Philippe Pehenn, ce spectacle emprunte autant au maître anglais qu’au happening. Il transforme une comédie légère du XVIIe siècle en une tragédie loufoque qui détraque les alarmes incendies pour tester la patience du public. Cet exercice périlleux, pratiqué avec un art consommé du décalage et de l’élégance humoristique, transforme les spectateurs en un collectif obligé de faire face à l’adversité. Chacun peut sortir de sa passivité pour prendre part aux débats ou quitter les lieux en claquant la porte. Au milieu de l’hilarité générale, les conventions subissent un bombardement en règle et l’histoire de la pièce n’apparaît plus qu’en filigrane. Seul l’esprit de Shakespeare est préservé. Loin de tout pastiche, les 26 000 Couverts célèbrent sa dimension festive et subversive, jouent avec des procédés que l’auteur affectionnait, comme la mise en abîme du théâtre, pour nous entraîner vers un final somptueux qui n’a rien a envier à une cérémonie païenne. Sur la brochure qui accompagne Beaucoup de bruit pour rien, une citation de Zola résonne après coup avec justesse : « Chaque fois qu’on voudra vous enfermer dans un code en déclarant ceci est du théâtre ; répondez carrément le théâtre n’existe pas. Il y a des théâtres, et je cherche le mien. »

Jérôme Thiébaut

• Du 30 septembre au 3 octobre à Quimper (Théâtre de Cornouaille).

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Théâtre • « Au milieu du désordre »
Rendez-vous au tas de Pierre

«Au milieu du désordre», photo Alain Julien

Faut-il être toqué pour concocter un spectacle avec des cailloux ? Cinoque non, maître queux oui ! Tel est Pierre Meunier, l’auteur-metteur en scène-comédien de cet excellent cru créé à Rennes en novembre 2005 au festival Mettre en Scène. Intitulé Au milieu du désordre, il est sous-titré «conférence, démonstration sur le tas, la spire, la chute et l'air». Conférence certes, car l’homme est seul debout derrière une table (de camping !) face à un auditoire. Démonstration sans aucun doute puisqu’il s’attache à expliquer les mystères d’un amas de pierres et d’une tribu de ressorts. Mais il ne s’agit pas d’un cours magistral, bien que la performance le soit. Elle commence par la distribution aux spectateurs de dizaines de roches. Observées, jaugées, tâtées, elles passent de mains en mains avant de revenir à l’expéditeur qui les entasse sur sa table. S’amorce alors l’ode au tas. «Forma prima ou forma ultima ? Voûte effondrée ou en devenir ? », s’exclame Pierre Meunier. Citant un discours d’une hypothétique chercheuse, il poursuit : « Il faut atteindre ce qui hors d’atteinte. Sinon à quoi sert le ciel !? ». Puis il s’interrompt : « Je ne sais pas si je me fais bien comprendre ? » Hilare, le spectateur n’en a cure. Il est embarqué dans une rêverie surréaliste et burlesque où le verbe vibre et le geste est juste. Dévoilant un portant hérissé de ressorts, il s’improvise néo DJ. Les spires du sbire se meuvent de concert. On souhaiterait le mouvement perpétuel mais il faut finir : « Un homme qui tombe s’est-il trompé de sens ? »

La Griffe : Tu as fondé la compagnie La Belle Meunière en 1992, comment définirais-tu le label Meunier ?
Pierre Meunier : Spirale sans spirale qui s’enroule sans relâche autour du vide.

L’Homme de plein vent en 1996, Le Chant du ressort en 1999, Le Tas en 2002, Au milieu du désordre en 2005, tu crées un spectacle tous les trois ans. Le Meunier obéit-il à un cycle ?
Ça pourrait ressembler à une fréquence périodique qui serait la mienne, mais le prochain chantier dément déjà cette rassurante statistique. J’ai besoin de temps, je suis lent depuis tout petit, sauf au ping-pong.

As-tu conçu Au milieu du désordre comme une sorte de compilation du Chant du ressort et du Tas ?
Non, plutôt désir fort de passer par les mots pour témoigner de ce qui m’importe. Plaisir de leur quantité parfois incontrôlable, effort jubilatoire d’assigner la pensée à trouver le mot juste, celui qui va déclencher la résonance chez l’autre, comme un tintement attendu mais inattendu.

Le titre du spectacle, Au milieu du désordre, est-il une référence à l’actualité ?
Aujourd’hui, sensation d’un vrac à flux tendu, autant fracas qu’abondance illusoire, qui empêche la question essentielle du sens de s’éprouver intimement. Nous en souffrons, souvent sans le savoir. Le théâtre reste encore le lieu possible d’une provocation salutaire, d’un trouble éclairant. Pas facile de se maintenir sur ce versant, mais quoi faire d’autre qu’essayer ?

Tes textes tiennent de la poésie, du monologue, du sketch ; résultent-ils d’une longue macération ou de saillies sémantiques ?
Longues rêveries le cul sur les rochers ou face à des tas de ressorts, oui. C’est à ce stade que se constitue la charge principale qui va m’animer et me mettre en mouvement de recherche. Rêveries actives, dont les mots me surprennent à pouvoir témoigner avec tant de liberté. Dans le travail d’écriture, j’essaie de me tenir au plus près de ce lien vivant entre le mot et la chose, d’en retrouver l’évidence ressentie. Je redoute la facilité du jeu de mot, qui te met l’assistance dans une poche percée.

Y a-t-il une part d’improvisation dans le spectacle ?
La matière verbale dont je dispose excède le temps d’une soirée supportable. Alors j’en viens chaque soir, sans le prévoir, à m’attarder sur tel ou tel point, à aborder celui-là et à oublier tel autre. Sans cesser de me rapprocher de facto du seuil de lassitude, je tâche de rebondir selon mon humeur pour maintenir l’intérêt du public éveillé face à ces pauvres cailloux. Je tiens à conserver cet inconfort qui me fait battre le cœur.

Ça fait quoi d’être catégorisé « spectacle inattendu » aux Molières ?
Très peu de spectacles ont été déclarés « inattendus ». Ça m’inquiète pour les autres.

Après avoir réalisé trois courts métrages, tu en prépares un long. De quoi s’agit-il, avec qui, c’est pour quand ?
Une sorte d’épopée contemporaine. Un homme déclare la guerre à la Pesanteur. Il tente de réveiller les consciences autour de lui sur ce combat pour la vie… mais reçoit beaucoup de gnons en retour, les gens n’ont pas la tête à ça, tous écrasés qu’ils sont. Le financement d’un film de cette nature, plutôt inclassable et pas vraiment franco-français, relève aujourd’hui du parcours d’un combattant sacrément inconscient. Là comme ailleurs, on exige à tous les tournants des garanties préalables de garanties de rentabilité, qui évidemment rendent toute prise de risque insupportable. Casting à faire tomber les chaussettes des financiers : Hervé Pierre, moi-même, Olivier Perrier, Jean-Paul Roussillon, Nathalie Nerval… De toute façon, on continue à pas lâcher.

Pourquoi les pierres t’obsèdent-elles tant, Pierre ?
Leur présence, rude et entière, m’oblige à être là. Ce n’est pas une mince raison. Elles continuent à me nourrir. Masse et silence, leur temps se joue du nôtre, précieuse matière.

Propos recueillis par Éric Prévert

• Les 13 & 14 octobre à Saint-Nazaire (Le Fanal). Artiste associé du lieu pour la saison 2008/2009, Pierre Meunier présentera sa nouvelle création, « Sexamor », les 23 & 24 avril 2009.
• Livre : « Le Bleu des pierres » rassemble les textes des précédents spectacles de Pierre Meunier : « L’Homme de plein vent », « Le Chant du ressort », « Le Tas » (éditions Les Solitaires Intempestifs, 98 p., 10 euros).

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