logo

(Retour au sommaire des Lettres d’infos)

 

La Griffe.org — Lettre d’infos nº1 — été 2008

Bonjour,
Voici la toute première lettre d’infos de lagriffe.org (lire la présentation dans l’éditorial ci-dessous). Vous la recevez parce que vous avez signé la pétition de soutien au journal La Griffe, parce que vous étiez déjà dans les contacts du journal auparavant, ou parce que nous pensons qu’elle pourrait vous intéresser. Si cela n’est pas le cas, vous pouvez bien sûr vous désabonner tout en bas de ce mail. Si vous souhaitez en faire profiter des ami-e-s, n’utilisez pas le bouton “Transférer” de votre messagerie (la mise en page serait perdue), envoyez-nous un mail avec leur adresse électronique à lagriffe@lagriffe.org ou encouragez-les à s’inscrire directement en ligne.

Bonne lecture,
L’équipe de La Griffe

Attention : nouvelle adresse postale !
Merci de nous envoyer désormais vos informations à :
Lagriffe.org - 87 avenue de la Verrerie – 35300 Fougères.
L’adresse mail de la rédaction est inchangée : journal@lagriffe.org

 


Au sommaire
(cliquez sur les titres pour aller aux articles)

 

Éditorial

“La Griffe” s’accroche

 

Musiques

Rock Motörhead
Symbole du refus de tout compromis, Motörhead est avant tout l’ambition de Lemmy Kilmister : un type incontrôlable qui a modifié les frontières établies du rock’n’roll. À ingurgiter en ouverture des Vieilles Charrues.

Garage Rock • The Hives
Dernière date estivale française de ces Suédois costumés explosifs qui redonnent ses lettres de noblesse au rock’n’roll basique et rapide. Aux Vieilles Charrues, les têtes d’affiche n’ont qu’à bien se tenir, The Hives est prêt à leur voler la vedette.

Rock Pop • The Breeders
Les Breeders sont de retour. Le groupe de Kim Deal, ex-bassiste des Pixies et femme sévèement torturée, vient de publier un excellent 4e album. À écouter en exclusivité cet été à La Route du Rock.

Garage Rock • Jellyfuzz
Depuis sept ans, les Finistériens de Jellyfuzz carburent au garage rock. La tournée qui accompagne la sortie de leur récent deuxième album se poursuit cet été.

Chanson Rock • Alain Bashung
Bleu Pétrole, son nouvel album qui avait la lourde tâche de succéder à L’Imprudence, déçoit par excès de… prudence. Ce qui n’enlève rien à la classe d’Alain Bashung, que l’on pourra voir à Bobital en juillet puis à Crozon en août.

Blues IndigènePura Fé
C’est avec le trio vocal amérindien Ulali et par de prestigieuses collaborations qu’elle s’est fait connaître de par le monde depuis 20 ans. Pura Fé a élargi son champ musical et se produit désormais sous son nom. On pourra l’écouter au festival du Bout du Monde.

Muzak • Pascal Comelade
Ses disques sont légion (une cinquantaine), ses concerts beaucoup moins. Le génial polyinstrumentiste minimaliste tourne peu. Son unique prestation dans le cadre des Tombées de la Nuit à Rennes (de surcroît en son Opéra) mérite donc le détour.

 

Festivals

Tous à vos bouchons !
À l’orée de la saison des festivals, coup de gueule contre la tendance généralisée à monter le volume. On ne va pas au concert pour en ressortir sourd !

 

Spectacle vivant

Théâtre de rue • Ronan Tablantec
À l’occasion de son tour de Bretagne en bateau et en mots, entretien avec Sébastien Barrier, créateur du personnage de Ronan Tablantec, bouffon à l’humour ravageur.

 

Cinéma

Animation • “Valse avec Bachir”
Nos rédacteurs Karine Baudot et Antonin Moreau étaient à Cannes. L’occasion de nous livrer en avant-première des critiques de films à sortir. Clap de départ avec Valse avec Bachir de l’israélien Ari Folman, à l’affiche depuis le 25 juin et en prélude également au 31e Gouel Ar Filmou, le festival de cinéma de Douarnenez qui se tournera vers le Liban du 16 au 23 août.

Porno • “L’Âge d’or du X”
Alors que l’on vient de célébrer le quarantième anniversaire de Mai 68, le documentaire L’Âge d’Or du X, apporte un regard polisson et sociétal sur ces années de libération sexuelle. Interview avec le réalisateur Nicolas Castro. 

 

Politiques culturelles

Jean-Claude Wallach • “La culture, pour qui ?”
Chargé de cours à l’Université Paris 1, Jean-Claude Wallach est l’auteur de La Culture, pour qui ?, un petit livre iconoclaste et controversé qui remet en cause quarante ans de politiques culturelles. Loin d’être subversif, Wallach appelle avant tout les acteurs culturels à repenser leurs rapports avec la population.


 

Édito • “La Griffe” s’accroche

N’allez pas croire à une résurrection !
La version papier de La Griffe est définitivement morte et enterrée (lire ici l’histoire). Le seul miracle qui ait eu lieu, ce sont les 1300 signatures recueillies par notre pétition de soutien, la centaine de courriels reçus, les coups de téléphone, les mines désappointées des gens croisés… Autant de signes, d’encouragements – dont nous vous sommes profondément reconnaissants – qui nous ont convaincu de tenter un nouveau départ. Sans argent, sans local, sans webmaster… mais avec des convictions intactes en faveur d’une information culturelle de qualité, une expérience considérable et plein d’idées.
L’état d’esprit reste le même, l’équipe rédactionnelle aussi (mais les nouvelles plumes sont vivement souhaitées), seul le format change. En attendant de concrétiser, un jour, un autre format papier, nous avons décidé de développer progressivement notre site internet pour continuer à rendre compte de l’actualité culturelle à notre manière : critique, impertinente et en donnant la parole via de longs entretiens.
Dans l'immédiat, voici la première livraison de notre lettre d'infos, qui court sur l’été 2008 et que nous souhaitons mensuelle et plus élaborée à compter de la rentrée. À la rentrée également, nous prévoyons de lancer une nouvelle mouture de notre site internet, sur lequel vous pourrez lire des articles inédits dans les rubriques habituelles (musiques, cinéma, spectacle vivant, expositions, littérature, politiques culturelles…). À ce propos, les conseils et coups de mains des spécialistes en sites internet sont les bienvenus !
Grâce aux mises à jour des associations avec lesquelles nous avions des partenariats les saisons passées («Musiques et Danses en Bretagne» et «Théâtre s en Bretagne», maintenant réunies sous le nom «Spectacle Vivant en Bretagne»), notre agenda reste toujours le plus complet de l’Ouest. N’hésitez pas à le consulter et à y référencer vos événements. Pour cela, rendez-vous en bas de la page d’accueil de notre site.

Revenir au sommaire

 

Rock • Motörhead
Lemmy l’increvable

Lemmy par Robert Norgren de www.metallslave.com

Né en 1945 d’une infirmière et d’un pasteur, qui l’abandonnera, Ian Fraser Kilmister dit “Lemmy” vit la naissance du rock’n’roll comme une révélation. Si Buddy Holly et Eddie Cochran lui donnent envie de jouer de la guitare, le pouvoir de séduction de cet instrument sur le sexe opposé le pousse à persévérer. Il joue dans divers groupes, plonge dans le Londres underground des années 60, se retrouve roadie de Jimi Hendrix. En 1971, il devient le bassiste de Hawkwind, un groupe de rock psyché fan de science-fiction, constamment sous acide, qui adore jouer avec le son et les éclairages pour provoquer des réactions épileptiques dans ses concerts. En 1975, lors d’une tournée au Canada, Lemmy est arrêté pour possession de stupéfiants, le groupe l’abandonne. Officiellement parce qu’il ne prend pas les bonnes drogues. Lemmy qui carbure au speed à un rythme surnaturel s’étonne : “Au moins le speed te permet de fonctionner. Sinon pourquoi l’auraient-ils donné à des ménagères pendant toutes ces années ?” (*)

Quelques mois plus tard, il fonde Motörhead, un groupe de blues crade boosté par les amphétamines, qui sonne comme le MC5 mâtiné d’un peu de Little Richard et réussit l’exploit de réconcilier punks et fans de hard-rock. Déjà fâché avec le “music-business”, son premier album (éponyme) ne sort qu’en 1977. Deux ans plus tard Overkill fonde l’identité musicale du groupe, suivi par Bomber et Ace of Spades en 1981. Cette trilogie mythique représente les sommets de Motörhead, qui joue plus vite et plus fort que tout le monde, atteignant régulièrement les 126 décibels en live !

La décennie suivante est moins rose. Miné par les changements de personnel, rattrapé par ceux qu’il a influencés (Metallica, entre autres), passé de mode, Motörhead fatigue. Pour laver ses abus, Lemmy décide de se faire changer le sang. Après analyse le toubib refuse : “Si on vous donne du sang pur vous allez mourir. Le vôtre est tellement intoxiqué qu’il n’est plus humain. Interdiction aussi de le donner à une personne normale, ça la tuerait.” Rejoint par Phil Campbell à la guitare et Mickey Dee à la batterie, le groupe se stabilise et adopte un son plus moderne, plus métal en 1991 avec l’album 1916. Malgré les apparitions de son leader dans Hellraiser 3 ou dans le porno John Wayne Bobbit Uncut, Motörhead continue d’enchaîner les tournées à un rythme frénétique, ce qui surprend Lemmy : “Pourquoi nos concerts affichent complet alors que personne n’achète nos disques?

À 62 ans, il entretient nonchalamment la légende de son groupe, refuse toujours d’apprendre à conduire, “pour ne pas freiner [ma] consommation d’alcool”, et délivre des shows dont la puissance est au moins équivalente à celle d’un Boeing au décollage. Lemmy assure désormais le spectacle en bon professionnel, laissant peu de place au hasard, grâce à un répertoire généralement axé sur les années 80, “celles que les Français préfèrent”. La chemise ouverte jusqu’au plexus, la tête rejetée en arrière, il continue de vociférer de sa voix râpeuse les hymnes du passé et s’amuse à tenir en respect la jeune génération avec des gros calibres (“Terminal Show”, “Devil I Know”…) issus des derniers albums, toujours fidèles à l’évidence primitive du rock.

Jérôme Thiébaut

(*) Citations extraites de : “La Fièvre de la ligne blanche” (autobiographie de Lemmy Kilmister avec Janiss Garza, édition Camion Blanc) ; “Télérama” n°2969 (9 décembre 2006) ; “Putain, je déteste le foot” par Virginie Despentes dans “Rock&Folk” n°444 (août 2004).
• Le 17 juillet à Carhaix (festival des Vieilles Charrues). 
• Site internet : www.imotorhead.com

Revenir au sommaire

  

Garage Rock • The Hives
Avec eux le déluge

On a cru ne jamais y arriver ce samedi 31 mai au festival des Papillons de Nuit, dans le sud-Manche à une quinzaine de kilomètres d’Avranches. Des trombes d’eau tout au long du trajet et des coulées de boue qui traversent les routes. Si ça continue, on n’est pas prêts de les voir, The Hives, ou alors transformés en éponge. Mais surprise, un micro-climat survole Saint-Laurent-de-Cuves, le village où se déroule depuis 2001 l’un des premiers festivals de “l’été”. L’un des plus importants aussi avec une capacité de 20 000 spectateurs quotidiens dans l’immense champ qui accueille la manifestation. Deux grandes scènes se côtoient où les groupes se produisent en alternance, une autre plus petite est éloignée dans un espace adjacent. L’ambiance est bon enfant, professionnelle, sans escouade de stagiaires stressé(e)s. C’est une bénévole avenante (“une collègue instit” me confie mon pote) qui nous délivre les sésames.

Pete Doherty et ses Babyshambles devaient mettre le feu à la soirée. Ils s’arrachent péniblement pendant 3/4 d’heure (au lieu du double prévu), où ils captent difficilement l’attention pendant 15 minutes. Les BB Brunes leur succèdent et se taillent un franc succès. Dans leur style (rock en français pour ados) c’est carré, efficace, bien fait. Lorsque The Hives déboule sur scène, on entre aussitôt dans une autre dimension. Costards cintrés noirs, cols à liserés blancs, cravates rayées, pompes immaculées, on se croirait revenus dans les années 50. Le chanteur s’empare du micro et ne cesse d’haranguer la foule en français : “Nous sommes les Hives, le meilleur groupe de rock’n’roll du monde !”. Pour qui il se prend le blondinet ? Et pourtant, les premières notes envoyées, on ne peut que l’approuver. 1h15 durant, le quintette suédois délivre une rafale de hits à l’énergie dévastatrice.

Deux guitares, une basse, une batterie et un feu follet chanteur qui se sont formés en 1993 mais qui n’ont que quatre vrais albums à leur actif : Barely Legal (1997), Veni Vidi Vicious (1999), Tyrannosaurus Hives (2004) et The Black and White Album (2007). Les références ne sont jamais loin, sous formes de jeux de mots ou de surnoms (Howlin’ pour le chanteur, Destruction pour le bassiste, Dangerous pour le batteur…). Certaines attitudes du leader (en arrêt, les mains sur les hanches) évoquent Mick Jagger, la gestuelle et le jeu incisif d’un des guitaristes rappellent Wilko Johnson (ex-Doctor Feelgood), leur vitesse d’enchaînement des morceaux réveillent les Ramones… mais il n’est jamais question de pâles copies. Juste des citations qui à l’évidence provoqueront des émules parmi l’impressionnante marée humaine qui leur fit une ovation ce soir-là.

Éric Prévert

• En concert le 20 juillet à Carhaix (www.vieillescharrues.asso.fr, 0820 890 066).
• Site internet : www.thehivesbroadcastingservice.com

Revenir au sommaire

 

Rock Pop • The Breeders
Zone de turbulences

The Breeders par Chriss Glass

En 2008, les Breeders fêtent leurs vingt ans. Le bel âge. Pourtant, l’humeur musicale de leur 4e album n’est pas à l’insouciance, aux paillettes ou aux cotillons. Il y a dans ce Mountain Battles une noirceur diffuse, insidieuse, qui rend son écoute presque douloureuse. En pleine zone de turbulences, la chanteuse et guitariste Kim Deal traduit les souffrances de sa quarantaine bien sonnée. On entend le doute, l’errance et les joies mêlées de tristesse. Malgré cela, la fraîcheur est intacte. L’ex-bassiste des Pixies s’y connaît en matière de collages pop et de bricolages sonores : jamais racoleuse, toujours pudique, elle tisse des mélodies en filigrane et chante comme une enfant désabusée. Ses chansons de Pandore révèlent leurs secrets après plusieurs écoutes. Il y a le refrain en allemand et les entrelacs de voix de “German studies”, les paroles martelées d’“Overglazed”, l’ambiance flamenco de “Regalame esta noche” et l’étrange brutalité de “No way” aux relents heavy rock prononcés.

À l’heure de la sono mondiale et du mélange des styles, les Breeders semblent parachutés d’une planète lointaine sans radios ni internet, hors du temps et loin des modes. Ceux qui attendaient un nouveau “Cannonball”, hit qui leur valut un disque de platine en 1993, en seront pour leurs frais. Pas de tubes planétaires dans Mountain Battles. Plutôt une collection de morceaux fragiles et d’hymnes intimistes. Au risque, parfois, d’en rajouter dans le mal-être et la déprime (“Spark” et “Istanbul”). Heureusement, des appels d’air évoquant les Pixies viennent signaler que, non, tout n’est pas perdu (“Walk it off”, “It’s the love”). Dans ces moments de légèreté, la pop de Breeders débridés se mêle à des guitares tranchantes ou des rythmiques surf. La production sans artifices, analogique jusqu’au bout des cordes, fait sonner le disque comme un premier essai enregistré au garage. Et mine de rien, les chansons tordues de Kim Deal touchent au but : elles infusent lentement, sûrement, dans le cerveau de l’auditeur.

Nicolas Legendre

• En concert le 14 août à Saint-Malo (la Route du Rock, 02 99 54 01 11)
• CD : “Mountain battles” (4AD)
• Sites internet : www.myspace.com/thebreeders, www.breedersdigest.net

Revenir au sommaire

 

Garage rock • Jellyfuzz
Whisky, barbecue et morts-vivants

Après sept ans d’existence, Jellyfuzz vient de sortir un deuxième album bon sous tous rapports. Déjà, ce titre : A barbecue with Elvis. Pas empruntés, les Finistériens annoncent d’emblée leurs louches intentions : convier le King à une fiesta saucisses-Budweiser sur les bords d’un ruisseau breton, dans un sous-bois l’hiver. Il semblerait qu’Elvis ait accepté l’invitation. Son déhanché lascif plane tranquille sur les treize titres de cet excellent disque, à ranger près de la peau de zèbre et, surtout, des compiles Nuggets. Car plus que d’“hôtel des cœurs brisés”, c’est de garage dont il est ici question.

Les Jellyfuzz aiment les guitares saignantes, les chœurs hantés et les mélodies express capables d’inonder le cortex des jours durant. Loin d’un pastiche bête et méchant des légendes sixties Seeds, Sonics ou 13th Floor Elevators, le groupe lâche la purée avec ses tripes et sonne comme une tribu de zombies déglingués mais distingués, limite gentlemen. Ces gars-là ont une certaine classe. La voix de crooner de Marc Le Saux dégage la puissance et l’effronterie des grands Anciens. Ils livrent leurs chansons en trois minutes, soignent leurs refrains et veillent à toujours rester drôles. Question textes, pas de physique quantique : gnôle, poulets morts-vivants, tombes abandonnées et femmes lubriques à tous les étages. Le tout sur fond de reverbs dramatiques, de grands échos hérités du Gun Club et de riffs piqués aux Cramps.

Le groupe ne débande pas durant toute la durée du Barbecue, ce qui donne un disque homogène et quelques tueries de fond de garage absolument imparables : “Whisky made me blind”, “Surfin’ in the Swamp”, “Vampire Love”, “Walk with me Baron Samedi” ou “Sam the Milkman” sont des tubes en puissance, à réécouter frénétiquement. Comme leurs cousins marseillais des Cowboys From Outerspace, les Jellyfuzz portent très haut l’étendard du rock’n’roll d’ici.

Nicolas Legendre

• En concert le 5 août à Saint-Renan (Cinéma Le Bretagne, après la projection de “Shine A Light” de Martin Scorsese/Rolling Stones), le 22 août à Plouguerneau (Le Dollen), le 23 août à Portsall (Les Vieux Gréements), le 19 septembre à Guérande (Le Passe-Muraille), le 20 septembre à Rennes (Le Sympatic), le 11 octobre à La Roche Bernard (Le Sarah B).
• CD : “A barbecue with Elvis” (Coop Breizh / Avelouest)
• Site internet : http://jellyfuzz.free.fr

Revenir au sommaire

 

Chanson Rock • Alain Bashung
Retour à moitié gagnant

Six ans après L’Imprudence, sommet de noire poésie et de lyrisme fiévreux, dix ans après Fantaisie militaire, grande et énergique claque, Alain Bashung revient avec un nouveau disque intitulé Bleu Pétrole. Superbe pochette comme à l’habitude, mais quid du contenu ? Le générique suscite en effet quelque appréhension. Car si l’on retrouve bon nombre des musiciens du précédent album sur celui-ci (le batteur Martyn Barker, le bassiste Simon Edwards et le guitariste Marc Ribot), l’absence de Jean Fauque au stylo est moins réjouissante. Surtout, deux noms laissent planer le doute : Gaëtan Roussel, de Louise Attaque, dont on peut se demander ce qu’il a de commun avec l’univers de Bashung, et le producteur Mark Plati, aux manettes de l’indigeste choucroute qu’est Variéty, le dernier disque des Rita Mitsouko paru l’an passé.

En assez grande partie, les craintes sont confirmées : musicalement, et malgré quelques belles mélodies, ce nouvel album est nettement en-dessous des précédents — rythmiques indignes et nappes de cordes sans finesse en sont la cause principale. Même déception au niveau des textes, qui, hormis là aussi quelques traits, n’ont souvent de parfum que par la grâce de l’interprète. Pour autant, on ne peut pas dire que l’on s’ennuie vraiment. Mais, quand on a en mémoire les chocs que demeurent L’Imprudence et Fantaisie militaire, on se demande quand les choses sérieuses vont commencer. Il faut attendre le cinquième titre, “Vénus”, premier texte de Gérard Manset qui en fournit deux autres, taillés sur mesure : “Comme un légo” et “Je tuerai la pianiste”. Nous y sommes. On se laisse enfin emporter, d’autant que les orchestrations retrouvent en subtilité ce qu’elles perdent en violons. Reste encore deux reprises en forme de petites perles pour la fin : “Suzanne”, de Leonard Cohen dans l’adaptation française de Graeme Allwright, lumineuse (bien que la rythmique…). Et “Il voyage en solitaire”, Manset à nouveau. Dépouillement et intensité mêlés, du meilleur Bashung. Il avait parfaitement réussi à tenir ces deux extrêmes ensemble lors de sa dernière tournée. Mark Plati ne devrait pas être sur scène : on peut se déplacer.

Loïc Ballarini

• Le 6 juillet à Bobital (Festival des Terre-Neuvas), le 10 août à Crozon (Festival du Bout du Monde).
• CD : “Bleu Pétrole” (Barclay / Universal)
• Site internet : http://alainbashung.artistes.universalmusic.fr/

Revenir au sommaire

 

Blues indigène • Pura Fé
Foi de fée

Pura Fé par Patricia de Gorostarzu

Elle était l’une des invités du festival Art rock ce printemps. Le petit théâtre à l’italienne de Saint-Brieuc offrait un bel écrin à la hauteur de cette perle rare. Pura Fé (“Foi Pure” en espagnol) est tout simplement impressionnante. Outre cette grande simplicité, il se dégage de cette femme beaucoup de douceur, de force et de charisme. Dès son entrée sur scène, la magie opère. Elle entame son concert par deux chants traditionnels Tuscarora, la tribu iroquoise de Caroline du Nord dont elle est issue par sa mère. Des chants qu’elle a imaginés et composés à l’image de ceux que chantait sa grand-mère. Une tradition familiale qui perdure : son arrière grand-mère, sa grand-mère, sa mère avaient toutes six sœurs, toutes chanteuses. Ses incantations envoûtantes sont une irrésistible invitation au voyage au cœur de la grande histoire de ce peuple opprimé. Sa voix grave et posée vibre de tout l’héritage de ses ancêtres ; ses harmonies vocales enrichies par l’usage de boucles sont sublimes. 

Elle enchaîne en s’accompagnant d’une guitare lap steel (jouée posée à plat sur les genoux) dont une Weissenborn au son d’une beauté et d’une richesse infinies. Et son chant, en anglais, se teinte alors de gospel. Son pouvoir évocateur est surprenant. Au fil des morceaux, le chant évolue encore, le traditionnel indien et le gospel se fondent en un blues originel et majestueux qui vous touche au plus profond. Quand Danny Godinez, son guitariste, la rejoint, on prend de nouveau une belle claque. Toutes les parties de son instrument sont mises à contribution. C’est fou tout ce que ce génie souriant peut sortir de sons et de rythmes de sa guitare acoustique entourée d’une belle collection de pédales d’effets. Son jeu tient de la prouesse et de l’acrobatie.

Complicité, plaisir, traits d’humour, humilité, l’osmose qui se dégage du duo est palpable et enivrante. On est tenté de fermer les yeux pour se laisser porter et tout aussitôt de les rouvrir pour ne pas perdre une miette de leur jeu. La voix de la fée indienne, quasi chamanique, convoque tour à tour sur scène ses ancêtres, Buffy Sainte-Marie, Aretha Franklin, Janis Joplin… Leur version de “Summertime” (souvent chanté par sa mère, cantatrice de formation classique, qui chantait pour Duke Ellington), en rappel, est renversante. On quitte le théâtre avec l’envie irrépressible de dénicher une pierre blanche.

Pura Fé célèbre la mémoire de ses ancêtres, peuple natif de cette terre qui fut par la suite baptisée Amérique. Elle raconte leur rencontre avec les colons européens et les esclaves africains il y a quelques siècles. Comment l’esclavage a exploité et uni Indiens et Africains, générant un grand métissage culturel. Tout en évoquant ses propres origines métissées (sa mère est de sang-mêlé indien, nigérien et irlandais, son père est portoricain), elle raconte l’histoire de son peuple, et par là même l’histoire, indissociable, de la naissance du blues sur le sol américain. Mettant à jour les similitudes entre la musique traditionnelle des Indiens du Sud Est, le gospel et le blues, elle met à jour et revendique le rôle de son peuple dans la naissance de cette culture musicale dite afro-américaine. Elle le fait avec beaucoup de conviction et de générosité. Un travail de fourmi patient et passionnant. En attendant la reconnaissance et le respect de son peuple, son travail artistique est récompensé : en 2006 elle a obtenu un Nammy (Native American Music Award) comme Meilleure Artiste Féminine et le prix de l’Académie Charles Cros dans la catégorie World.

Valérie Tabone

• Le 9 août à Crozon (Festival du Bout du Monde).
• CD : “Tuscarora Nation Blues” (Dixiefrog), “Hold the Rain” (Dixiefrog / Harmonia Mundi)
• Site internet : www.purafe.com

Revenir au sommaire

 

Muzak • Pascal Comelade
Big bizarrre

Incroyable ! Le stakhanoviste catalan n’a pas sorti de disque cette année, lui qui en publie au moins un ou deux depuis ses débuts en 1975. En 2007 sont parus Monofonicorama (florilège des millésimes 2005>1992) puis Mètode de Rocanrol dont la pochette affiche une femme nue coiffée d’une tête de Mickey gonflable posant devant une croix composée à partir de mêmes baudruches. Typique de l’esprit dadaïste de Pascal Comelade qui irrigue sa musique et les noms de ses morceaux. De “Stranger in paradigm” à “Smog on the vermut”, de “The indian of the group” à “Le Barman de Satan”, de “Mossen xemeneia a l’heliogàbal” à “The Halucinogenic espontex sinfonia”, leur lecture induit déjà une odyssée spéciale.

Pascal Comelade par Claude Gassian

Comelade titille l’imagination comme les Séries B, il n’effraie pas mais intrigue. On se dit qu’il n’est pas loin du Masque de la mort rouge, de La Chevauchée des bannis ou des Trois Visages de la peur et qu’il n’aurait pas fait tache auprès d’Edgar Poe, Roger Corman, André de Toth ou Mario Bava. Il a d’ailleurs œuvré pour de nombreuses musiques de films, et c’est le générique d’une émission aux frontières du réel (Strip Tease) qui lui a valu à ce jour sa plus grande popularité. Accompagné de son fidèle Bel Canto Orquestra, Comelade triture puis ressuscite les musiques populaires traditionnelles à coups de pianos jouet, d’instruments classiques ou en plastique. Le boléro côtoie le blues, le tango le rock, la rumba la fanfare… dans un déluge sonore déstructuré mais toujours respectueux.

Éric Prévert

• En concert le 2 juillet à Rennes (Tombées de la Nuit, 02 99 32 56 56)
• CD : “Mètode de Rocanrol” (Because Music)
• Sites internet : www.myspace.com/comelade, www.metodederocanrol.com

Revenir au sommaire

 

Festivals
Tous à vos bouchons !

Voici l’été revenu, et avec lui le temps des festivals (musicaux en l’occurrence). Le grand Ouest est particulièrement bien doté, à tel point qu’il faudrait une santé de fer, un nombre de jours de congé indécent et un portefeuille bien garni pour espérer profiter de chacun d’eux. Par chance, les programmations se ressemblent toutes ou presque, ce qui nous épargne trop de regrets… Reste tout de même une question, essentielle s’il en est : qui sera le plus fort cette année ? Je ne parle pas de qualité de la programmation, encore moins de chiffres de fréquentation, mais bien de volume sonore.

Cela fait une bonne quinzaine d’années que j’arpente concerts et festivals. Il y a eu des hauts et des bas, des déceptions et des joies toujours pas éteintes des années après. Il y a aussi une constante : chaque année, c’est un peu plus fort. Impossible aujourd’hui de prétendre vouloir passer un, deux ou trois jours dans l'ambiance d’un festival sans emporter ses bouchons d’oreille. Ou sans en demander à l’accueil ou au stand de prévention, qui en distribuent à la pelle. Heureusement ! Car il serait très instructif de mesurer le niveau sonore en sortie des enceintes des scènes de nos grands et moins grands festivals. À combien se monte-t-il ? 110, 115, 120 décibels (dB(A)) ? Beaucoup plus, en tout cas, que le seuil de risque de 90 dB(A). Plus également que la limite autorisée dans l'enceinte des salles de concerts et discothèques (105 dB(A) en moyenne), et à laquelle une exposition hebdomadaire supérieure à 45 minutes provoque des lésions définitives. Et pas loin, si ce n’est parfois au-dessus, du seuil de douleur, 120 dB(A).

Tel est le dilemme auquel les festivaliers se retrouvent confrontés : espérer vivre les concerts à fond et s'assurer des dégâts auditifs irréparables, ou bien porter des bouchons et ne plus entendre qu'une bouillie sonore indigne. Du côté des organisateurs, on n’a pas vraiment l’impression que cette question soit prise au sérieux. Il n’y a d’ailleurs pas de réglementation sur les concerts en plein air. Paradoxe des paradoxes : le légitime souci de santé publique a abouti au décret du 15 décembre 1998, qui a mis à mal les lieux les plus fragiles (quand on sait qu’une caisse claire non amplifiée dépasse facilement les 105 dB(A), on comprend les difficultés, et on partage le dépit de ceux qui ont dû renoncer à faire vivre des cafés-concerts), mais qui n’a rien prévu pour les rassemblements les plus fréquentés par les publics les plus divers (en particulier les enfants, dont les oreilles souffrent encore plus que celles de leurs parents).

Du côté des partenaires des festivals, en particulier les pouvoirs publics, silence radio là aussi. On s’achète une bonne conscience en sponsorisant la distribution des bouchons, et après ? Faudra-t-il attendre des plaintes de spectateurs souffrant d’acouphènes ou de pertes auditives précoces pour prendre conscience de ces problèmes ? Quelle sera alors la responsabilité des organisateurs et des financeurs ? Ne serait-il pas plus simple de baisser le volume ? En plus, le son serait meilleur…

Loïc Ballarini

NB : Signalons tout de même l’action de l’association Agi-Son, qui fait ce qu’elle peut pour que les choses avancent. Elle édite notamment un petit dépliant contenant infos pratiques et conseils de protection (téléchargeable ici).

Revenir au sommaire

  

Théâtre de rue • Ronan Tablantec
“Le triomphe du bla-bla”

Au commencement était le verbe. Voyant que cela était bon, Sébastien Barrier décida d’en rester là. Il venait de créer Ronan Tablantec, et cela allait l’occuper pendant quelques années. Années d’errance pour lui et son personnage, de bonheur pour leur public. Le “Cirque cynique et maritime” de Ronan Tablantec est en effet un régal d’humour noir, de causticité et d’embruns cinglants.

Ronan Tablantec par Florence Cartron

Foin de grands numéros pour ce spectacle qui n’a de cirque que le nom et le recours épisodique à un fouet et quelques massues — à moins que le terme de cirque ne soit aussi une référence ironique à la manière dont il est sans cesse recréé, sans jamais avoir été écrit ni répété, à coups d’improvisations, de rencontres, de collecte de petits objets et des histoires plus ou moins véridiques qui les accompagnent.

Vêtu d'un ciré jaune taillé en queue de pie et coiffé d'une boîte de sardines, Sébastien Barrier-Ronan Tablantec raconte aussi bien sa vie réelle que celle de son personnage. Il fait évoluer son spectacle au jour le jour, sautant du coq à l’âne, interpellant son public, brodant sur ce qui lui est arrivé la veille, dézinguant dans la joie tout ce qui passe à sa portée (enfants, animaux, organisateurs de festivals). Jusqu’à présent, son seul décor a été le coffre de sa Mercedes, son seul accessoire une valise emplie de souvenirs des précédentes représentations. Mais cet été, Ronan Tablantec se déplace en bateau autour de la Bretagne. Le “ Termaji Tour ” se fera à bord du Face au soleil, voilier de treize mètres basé à Morlaix. Une renaissance pour ce bateau que son capitaine, Christian Boutdebois, n’avait pas les moyens de restaurer. Les fonds levés pour la tournée, produite par les scénographes Saga, de Rennes, ont permis de lui donner une seconde jeunesse. Et quand Ronan Tablantec en débarquera début août, il sera prêt pour servir les desseins culturels de l’équipe qui s’est formée autour de lui.

 

La Griffe : Cet été, tu fais un tour de Bretagne presque complet en bateau. À part le véhicule, très différent de ta vieille Mercedes, qu’est-ce qui différencie ce Termaji Tour de ton spectacle habituel ?
Sébastien Barrier : Le point de départ, ce sont mes attachements avec la côte de la mer d’Iroise. J’ai fait des tournées sauvages de Tablantec, depuis trois ans, au chapeau, notamment sur les îles de Molène, Sein, Ouessant, à Douarnenez, à Brest. Là, il s’agit de prendre le temps de promener ce personnage et son regard sur ce territoire-là. Le terme de carnet de voyage est un peu surutilisé, mais ça permet d’expliquer en gros le principe, qui est de raconter l’histoire au fur et à mesure qu’elle va se dérouler. Avec quelques tout petits moyens, une caméra et un appareil photo, l’idée c’est de faire des rencontres, des portraits sur la route et chaque jour raconter la navigation de la veille, les incidents, les découvertes, etc. De promener Tablantec avec la valise telle que tu la connais, au moins les premiers jours, et petit à petit de lui trouver un nouveau contenu.

Dans ton spectacle, il y a une base que tu modifies chaque jour. Là, cela pourrait aller jusqu’à le renouveler complètement ?
Peut-être. Je ne présente pas ça comme la création d’un nouveau spectacle. Tablantec n’a jamais été répété ni écrit, mais chaque fois il y a de nouvelles choses. Je ne sais pas aller m’enfermer dans une salle pendant un mois ou deux et travailler en écrivant sur des papiers, je préfère aller me foutre dans ce contexte qui est fort en histoires, en rituels, en codes, en personnages.

En tu ajoutes un dispositif de projection.
C’est très léger. Le bateau ne permettra pas tout le temps d’être utilisé comme scène, en fonction des marées. Du coup, les gens de Saga ont conçu un dispositif avec un mât, des bouts et des poulies qui se monte en dix minutes comme on gréerait une voile. Il fallait que ce soit léger, je n’allais pas me mettre à faire une création multimédia. Il faut que j’ouvre l’ordinateur et que j’aille piocher dedans comme je pioche dans ma valise. Ça reste assez improvisé, mais je suis presque sûr qu’il va en naître quelque chose.

Quand tu joues, tu es à la fois le personnage de Ronan Tablantec, abandonné à la naissance au pied d’une éolienne du cap Sizun, et toi-même, Sébastien Barrier, comédien et intermittent du spectacle sarthois, fils d’éducateur spécialisé. Est-ce que tu poses des limites à la façon dont tu mélanges ta propre vie et celle de ton personnage ?
Ça reste très spontané, même si on peut supposer qu’au bout de 400 spectacles, la spontanéité s’organise, ou s’étiole. Ce qui m’intéresse le plus dans le théâtre, c’est quand les gens parlent d’eux, ou de nous à travers eux. C’est souvent quand ils parlent d’eux qu’ils arrivent le mieux à parler de nous. Je parle toujours de Carmen, ma femme. Si on se séparait demain et que je devais jouer le soir, est-ce j’irais raconter aux gens qu’on s’est quitté ? Ou bien le jour où un de mes parents sera malade ? Je ne sais pas, je ne me dis pas : “ Il ne faut pas parler de ça. ” Mais quand je fais des impros, j’ai l’impression d’avoir un petit comité de censure logé quelque part entre le cerveau et la bouche. Il y a un tri qui se fait vraiment en direct. Après, il y a une éthique, un humour dans lequel je sais que je ne veux pas sombrer. Des fois, j’ai cinq idées et il n’y en a qu’une qui sort parce que les quatre autres, je ne suis pas sûr qu’elles ne peuvent pas mettre les gens mal à l’aise. Je ne vais pas fanfaronner et prétendre que je n’ai jamais mis personne mal à l’aise, mais je ne crois pas être blessant et quand ça arrive malgré moi, ça me fait vraiment de la peine.

Ton humour n’est jamais un humour gentil. On se demande d’ailleurs si ta méchanceté a des limites, puisque tu te moques des enfants que tu fais intervenir dans le spectacle, du public, des handicapés qui ont fabriqué ton fouet, etc. Mais tu te moques aussi beaucoup de toi-même. C’est ce qui te permet d’aller aussi loin ?
Je pense. Je me suis demandé plusieurs fois comment ça se faisait que les gens pouvaient rire à ce point alors que je me moquais d’eux. D’abord, effectivement, il y a le fait que je me moque de moi, ça met tout le monde d’accord. Je sais aussi qu’au moment où je le fais, j’ai du respect pour la personne dont je parle, je ne moque pas vraiment. Je n’ai pas peur de manquer de respect vu que je suis convaincu d’en avoir. Et puis j’ai l’impression que le fait de me moquer des gens, c’est leur donner une place dans le spectacle. Me moquer d’eux, c’est parler d’eux : tout le monde a envie qu’on parle de lui et tout le monde est intéressant.

Tu ne te prives pas non plus de railler l’organisation du festival dans lequel tu joues, ou l’adjoint au maire s’il a le malheur de venir te voir, ce que bien peu d’artistes se permettent. Tu aimes tant que ça mordre la main qui te nourrit ?
Il y a un côté bouffon. Quand ils m’énervent, je ne me prive pas pour leur dire. Je mène un petit combat : je continue à défendre que la création artistique part des artistes, pas des médiateurs culturels, des chargés de production ou des administrateurs qui parfois s’accaparent les projets et donnent l’impression que c’est eux qui font la culture. Je ne nie pas leur rôle, parce que sans eux, on ne jouerait pas, mais le point de départ, c’est le geste artistique, quel qu’il soit. Donc des fois ça me fait du bien de les remettre à leur place. Un truc qui est bien, dans mon espèce d’artisanat chaotique, c’est que comme je n’ai toujours pas d’agent, j’ai le contact avec les gens du premier coup de fil jusqu’au jour où je joue. Quand j’arrive, je les connais un peu. C’est ça aussi qui fait que dans Tablantec, j’ai cette relation avec eux, je parle d’eux, quand ils sont là je les présente à leur public, je raille évidemment tous les travers que ça peut avoir, mais parfois aussi je les glorifie parce qu’il m’arrive de rencontrer des élus locaux dont la façon de travailler pourrait devenir un exemple.
Mais j’aime mordre la main qui me nourrit. Ah tiens, tu sais qu’à Saint-Brieuc, cette année, j’ai fait fort, j’ai arraché la manche de la veste de Jean-Michel Boinet [directeur du festival Art Rock]. Je me suis fait virer du bar VIP par la sécurité. Je l’avais emboucané sur les questions d’argent parce que je le trouvais un peu près de ses sous, et je crois en gros que je lui ai tenu un discours qui consistait à dire que c’était bien beau de dire qu’on était des grands directeurs de festivals de gauche, que Sarkozy était méchant, mais que si à côté il se comportait comme un directeur d’entreprise ou un marchand de volets roulants… C’est pour ça que je l’ai secoué, ce qui m’a valu les félicitations unanimes de l’équipe le lendemain. Pour moi, c’est aussi héroïque que ridicule, l’alcool aidant. Mais il y a quand même un petit combat à mener. Il y a de moins en moins d’argent dans la culture, c’est pas le cas de Saint-Brieuc, d’ailleurs, c’est pour ça que Jean-Michel Boinet est énervant, mais il y a des structures qui ont de moins en moins de moyens pour fonctionner, on sent que tout se resserre, que tout le monde gratte. En même temps, je me retrouve de plus en plus devant des gens qui ont des comportements à moitié de droite, et qui continuent de claironner qu’ils seraient des militants de la culture de gauche, et ça me met hors de moi.

Est-ce que c’est une contradiction pour toi, et comment la gères-tu si c’en est une, de faire du théâtre de rue et d’être subventionné ou payé par de grosses structures ?
J’ai joué Tablantec 150 fois en faisant la manche avant de le vendre, et je continue à le faire. J’avais dit à l’époque, dans ma grande folie, de toute façon je vendrai jamais le spectacle, et puis j’ai commencé à le vendre, et je suis bien content de le faire, parce que ça me permet d’acheter des billets d’avion pour aller au Chili [d’où est originaire sa femme], et de vivre comme je vis, toujours à l’hôtel et au restaurant. Il y a eu un moment où j’ai dû m'accommoder, en direct, sur scène, de ce nouveau statut. C’est de là, je pense, que sont nées les blagues sur l’argent, comme si j’avais besoin de le dire aux gens. Des fois je demande quelle heure il est, tiens, déjà une demi-heure que je joue…
Je suis plein de contradictions, mais j’espère pas au point de ne plus être intègre. Mes spectacles ne coûtent pas très cher, et je ne compte pas mon énergie. Et puis, c’est peut-être une façon d’assumer ces contradictions, ou c’est le prix de ces contradictions, le prix au sens propre, puisque de l’argent que je gagne, j’en partage beaucoup, j’en dépense plein avec les copains, tous les ans je dépanne des copains avec des cachets [pour leur permettre de conserver leur statut d’intermittents du spectacle]. Tout en me voyant acheter des chaussures de plus en plus chères, vieillir un peu, m’embourgeoiser, etc.

Tu dis être pour la réhabilitation du texte dans le théâtre de rue, que tu trouves trop muet.
Tablantec, c’est ultra-bavard. C’est vraiment le triomphe du bla-bla et de l’oralité. Quand je parle de ce thème, sans faire de jugement parce qu’il y a plein de beaux projets en arts de la rue, c’est pour déplorer que parfois il y ait un manque d’efforts, de propos, de sens. Il y a plein de gens qui font des spectacles à la chaîne, qui ont toujours tous les éléments de production, sauf le fond, sauf les idées. Ça n’est pas un théâtre de vie qui fait que le théâtre aura un sens parce qu’à un moment il pourra se rebrancher sur la réalité et la vie des gens. Même s’il y a de moins en moins d’argent dans ce monde-là, le réseau des arts de la rue n’a jamais été aussi structuré. Je ne vais pas dire que c’est parfait, mais il y a des dispositifs d’accompagnement, il y a plein de lieux, une quinzaine de centres nationaux d’arts de la rue. Et à l’heure où on a toute cette reconnaissance, toute cette institutionnalisation, on constate qu’il y a aussi une espèce de pauvreté, ou de peine à dégager des propos qui soient personnels, ou singuliers, ou engagés. Donc moi je m’amuse en disant que le théâtre de rue, quand il n’est ramené qu’à sa dimension festive, d’animation, ne m’intéresse pas. De tout temps, les gens se sont organisés pour faire la fête : ils n’ont pas forcément besoin du théâtre de rue pour ça.

Propos recueillis par Loïc Ballarini

• Termaji Tour : le 5 juillet au Légué (Saint-Brieuc), le 6 à Plouguiel, le 10 à Guingamp, le 12 à La Roche-Jagu, du 14 au 17 à Brest et au Relecq-Kerhuon, lest 19 et 20 à Douarnenez, le 22 sur l’île de Sein, le 24 à Combrit Saint-Marine, le 26 au Conquet, le 27 à Plouguerneau, le 29 à Molène, le 30 à Ouessant, le 2 août à Batz, le 4 à Carantec, les 5 et 6 à Morlaix.
• Cirque cynique et maritime : du 26 au 29 juin au Mans (Le Mans fait son cirque), le 7 août à Caen, le 6 septembre à Moncontour (Rue dell’arte), du 12 au 14 à Saint-Herblain (Jours de fête).
• Site internet : http://termajitour.zeblog.com/

Revenir au sommaire

 

Cinéma • “Valse avec Bachir”
Liban mon amour

Présenté en compétition officielle à Cannes, le documentaire historique animé d’Ari Folman a remué les esprits professionnels et cinéphiliques sans pour autant figurer au palmarès de cette 61e édition. Nonobstant, les prix flattent les élus ou créent la polémique mais ne font pas un film, à Cannes pas plus qu’ailleurs. Reste une œuvre dense qui interpénètre magistralement les frontières entre documentaire et animation.

“Valse avec Bachir”

Valse avec Bachir retrace l’expérience militaire du réalisateur israélien Ari Folman. Ex-soldat de Tsahal (l’armée israélienne) à la mémoire dissipée, il entame un voyage sur les traces de son passé, pendant la guerre du Liban en 1982. Il tente d’en reconstituer les images avec en point d’orgue le massacre des camps palestiniens de Sabra et Chatila perpétré par des milices chrétiennes en réponse à l’assassinat du président libanais Bachir Gemayel, sous le regard indifférent (si ce n’est complice…) de l’armée israélienne.

Selon une démarche d’investigation propre au documentaire, Ari, personnage principal, interroge des acteurs réels de la guerre du Liban à la faveur de témoignages de sept participants qui l’aident à retrouver ses souvenirs dont il n’a conservé qu’un traumatisme nocturne (cauchemar récurrent de corps qui flottent sur l’eau). Que s’est-il réellement passé à Sabra et Chatila ? La question constitue le fil rouge de Valse avec Bachir. Quête introspective, multiplicité des points de vue, reconstitution historique, mais également scènes expressionnistes que permet le format animé, Ari tente de dessiner les contours d’un massacre. Résonne en substance un dialogue de Hiroshima mon Amour : “Lui : — Tu n'as rien vu à Hiroshima. Rien. Elle : — J'ai tout vu. Tout.” Démarche similaire : démêler ce qui participe du moulinage mémoriel intime et tenter d’exhumer l’horreur collective des évènements.

La méthode employée pour réaliser le film renforce son réalisme. En effet, d’abord tourné en vidéo afin d’obtenir un long-métrage de quatre-vingt-dix minutes, ce dernier a ensuite été animé (Flash, animation classique et 3D) à l’aide d’un story-board de 2300 dessins. Le graphisme des personnages et des lieux aux formes pleines, le travail sur les couleurs (la blancheur des paysages néerlandais qui contraste avec la sépia de braise du Liban sous les bombes), la bande-son (mixage de rock israélien et de tubes cultes comme “It’s not a love song” de PIL) participent à en faire également une œuvre à la puissance visuelle et sensorielle non formatée. In fine, le couperet tombe avec des documents d’archive de Sabra et Chatila. La mémoire fictive laisse place à l’image brute. La boucle est bouclée…

Karine Baudot

• Chaque été, le Festival de cinéma de Douarnenez convie un public amateur de découvertes insolites à un voyage en images sur les traces d’un peuple et d’une culture méconnue. À la faveur de fictions et documentaires et en compagnie de nombreux réalisateurs présents, la programmation tentera de dessiner les contours historiques, géopolitiques et ethniques de la société libanaise. “Guerre civile ou incivile, traces et mémoires, reconstruction, espaces partagés, Sud-Liban, autres regards sur le chiisme, réfugiés palestiniens…”, autant de thématiques évoquées par le prisme du cinéma, de la littérature et de la musique afin de mieux comprendre un pays aux enjeux internationaux complexes.
Rens. : 02 98 92 09 21, www.festival-douarnenez.com

Revenir au sommaire

 

Porno • “L’Âge d’or du X”
À la lie du plaisir

Jaquette de l'Age d'or du XL’Âge d’Or du X : une fantaisie qui fait rire, pleurer et bander”, phrase d’accroche au dos du double DVD de Nicolas Castro et Laurent Préyale et argument de vente qui tient toutes ses promesses ! Les deux complices balisent la parenthèse enchantée du cinéma porno des années 1970 au début des années 1980, de Fritz The Cat à Emmanuelle en passant par Exhibition. Cependant, ils ne se contentent pas d’alterner les extraits de longs-métrages afin d’établir un top exhaustif du meilleur du genre, mais apportent un témoignage nourri des évolutions de la société. 

Ainsi, le X devient révélateur de la révolution sexuelle post-68. Une époque, pas si lointaine, où les couples divorcés faisaient figure de persona non grata à l’Elysée tandis que les membres du manifeste des 343 demandaient la levée de l’interdiction de l’avortement. Le cinéma porno constituait une plage de liberté dans un paysage giscardien étouffé par les tensions et les contradictions. Un vent de libération des attitudes sexuelles, dont témoignait le succès des films X (qui bénéficiaient d’une vraie qualité d’image, d’écriture et de diffusion), soufflait alors, avec pour figure emblématique Brigitte Lahaie, comédienne à la langue déliée et aux arguments probants. Brigitte et moi, second opus du DVD, lui rend d’ailleurs hommage, façon Grand Détournement, avec notamment entre deux scènes cu-cultes, des dialogues d’une drôlerie infinie, réécrits par Sébastien Thoen (membre actif du Groupe Action Discrète sur Canal +), et lus par Michel Vuillermoz, de la Comédie française.  

In fine, la loi de 1975 (qui cantonne les films pornos dans des circuits spécialisés interdits aux moins de 18 ans et instaure des taxes drastiques) sonne l’hallali de ces années libertaires qui s’achèvent définitivement avec l’apparition du sida et l’évolution des moyens de diffusion. Le magnétoscope, les chaînes cryptées et Internet ont déplacé l’industrie pornographique, pas toujours pour le meilleur… Raison supplémentaire pour découvrir ce sex-movie délicieux pour (a)mateurs de coquineries tournés en 35mn, de secrétaires aux seins 100% naturels, de majordomes prêts à répondre à tous les désirs, et amoureux d’une époque où le plaisir coulait dans les profondeurs des gorges comme un bon vin à déguster sans modération ! 
 
La Griffe : Comment est né le projet de L’Âge d’or du X ?
Nicolas Castro : Très cinéphile, j’ai vu beaucoup de films, dont une bonne partie des années 70, qui m’ont donné l’idée de réaliser un premier documentaire, Michel Rocas le roi du nanar qui retraçait le parcours de réalisateurs de cinéma bis passant d'un genre cinématographique à l'autre : la comédie, le film d'espionnage, le western-spaghetti, le western paella, le fantastique, l'érotique, le porno... J’ai dû me documenter sur chacune de ces périodes pour m’apercevoir rapidement que l'épopée du X dans les années 70 offrait une matière passionnante pour un second documentaire. Sans avoir connu cette époque, j'ai voulu la raconter en utilisant ce phénomène de société comme révélateur d'une France en pleine libération des mœurs, dans le courant libertaire né à la fin des années 60.

Comment avez-vous choisi les intervenants ?
Je souhaitais interroger des profils différents Francis Mischkind producteur, Jean-François Davy, réalisateur, Brigitte Lahaie, comédienne étaient incontournables. Pour les autres, ils me sont tous apparus comme des témoins majeurs qui se connaissaient, s’appréciaient pour la plupart et évoquaient avec plaisir ces années-là. Malheureusement, je n'ai pu interroger d'autres personnalités intéressantes comme Francis Leroi ou Frédéric Lansac, décédés…

Pourquoi l’avoir traité par le truchement d’un journal télévisé parodié ?
Comme je vous l’ai dit, je suis fan des années 70, je voulais retranscrire l’époque avec ses couleurs, ses motifs, ses sensations. Le journal télévisé m’a donc semblé le moyen idéal pour établir un point de vue sociétal sur l’époque. 

Le journal parodié au lendemain du vote de la loi de 1975

Vous taclez Giscard, mais aussi la gauche avec Jack Lang chevalier blanc de la morale. À l’époque du flower power et de la révolution sexuelle, pourquoi la libération des mœurs ne s’est-elle pas opérée au niveau politique ?
Je n’ai pas l’impression de tacler Giscard plus qu’un autre, mais plutôt de montrer ses contradictions : il a été contre la censure et l’a abolie, ensuite il a instauré la fameuse loi de 1975. À partir du moment où le porno est devenu un véritable phénomène de société, faisant la une des hebdomadaires, la politique s'est vite emparée, à travers la problématique de la censure, de la question du cinéma pour adultes. Chaque gouvernement à donc légiféré dessus, avec de multiples revirements. Par ailleurs, dans la lignée de Mai 68, le cinéma porno fut pour certains un outil de provocation, faisant échos aux revendications de minorités. Toutefois, la plupart des films X n'avaient aucune autre ambition que celle de s’amuser entre amis, de divertir et d’offrir du plaisir aux spectateurs. 

Dans Brigitte et moi, comment s’est effectué le choix des extraits de longs-métrages ? Vous êtes-vous appuyé sur L’Anthologie des scènes interdites, érotiques et pornographiques de Bénazéraf par exemple ?
Pas du tout. Je suis un grand amateur d'images d'archives, j'ai donc, avec Laurent Préyale, effectué des recherches à l'INA. Pour le choix des longs-métrages, Francis Mischkind, producteur principal des classiques de L'Âge d'or du X, a eu la gentillesse de m’ouvrir son catalogue de films. Ensuite, il a bien sûr fallu visionner les films et en repérer les extraits les plus savoureux, long travail qui m’a donné l'idée de réaliser le second film, Brigitte et moi. J'avais l'idée de départ : raconter la parenthèse enchantée (1967-1983) en utilisant différentes sources. 

Pourquoi avoir privilégié un point de vue masculin pour évoquer Brigitte Lahaie ? Le porno, ce sont les hommes qui en parlent le mieux ?
Richard Allan faisait partie de la fameuse bande des quatre mousquetaires du X (avec Dominique Aveline et Alban Ceray, Jean-Pierre Armand que j’évoque dans le DVD). Dans La Femme objet, il se trouve dans quelques scènes derrière une machine à écrire, elles ont donc constitué un fil rouge idéal pour raconter une pseudo histoire d’amour entre Richard et Brigitte. Quant à Brigitte Lahaie, elle est l'icône absolue des films X des années soixante-dix, je n'ai pas hésité un instant. Rien de machiste là-dedans, (et j’espère que ce n’est pas ce qui se dégage du film), d’ailleurs si on en revient à l’époque, les femmes appréciaient de tourner dans les films porno car elles revendiquaient ainsi le droit à l’orgasme à l’écran tout en exposant librement leur féminité… 

Richard raconte son histoire, il est né à Neuilly-sur-Seine et son père est mort très jeune… Vous êtes-vous inspiré d’une personnalité politique qui occupe une très haute fonction à la tête de l’État ?
[rire]. Non, pas au début. Mais j’ai été pas mal énervé contre le discours de Sarkozy et son projet de “liquider l’héritage de mai 68”. C’est pour cette raison que je glisse une boutade à la fin de Brigitte et moi. 

Pourquoi avoir flouté le sexe masculin lors d’une scène de fellation ? Ne craigniez-vous pas ainsi de cautionner l’amoralité du gros plan propre à l’interdiction du X ?
Vous êtes dure là parce qu'il n'y a qu'une scène floutée sur l'ensemble des deux films! Si je ne voulais pas être classé X et interdit aux moins de 18 ans, je devais respecter certaines exigences propres à une diffusion TV (qui ne sont pas les mêmes qu’au cinéma !). En théorie, il est interdit de montrer un sexe en érection. Et là il se trouve qu'il y avait une scène de dialogue merveilleuse entre un bourgeois et deux soubrettes. Je ne voulais pas la couper au montage donc j’ai préféré cacher le sexe et la conserver. 

La comédienne Brigitte Lahaie comme le réalisateur Jean-François Davy et le producteur  Francis Mischkind revendiquent une époque de pur plaisir dans l’industrie du X. Qu’est-ce qui a changé aujourd’hui ?
Je ne veux pas tomber dans le cliché passéiste voulant que “le porno, c'était mieux avant”, mais pour toutes les raisons expliquées dans le documentaire, ces films-là bénéficiaient d'un certain projet et étaient réalisés par des cinéastes qui venaient du cinéma traditionnel. Le X provenait d’artistes qui souhaitaient contester l'ordre établi, bousculer un peu le bourgeois dans un esprit “bon enfant”. Ils n'étaient pas très bien payés mais faisaient ça pour se marrer. Bien sûr, les films que j’évoque représentent le haut du panier de l’époque et cela ne se passait peut-être pas aussi bien pour tout le monde. Aujourd’hui je pense que c’est devenu une industrie bien mieux organisée qui a perdu l’aspect artisanal des années 70 et qui donne dans la surenchère de performances des comédiens... 

Justement, la représentation de la pornographie, déplacée sur les chaînes à péage et sur Internet, comporte-t-elle encore un enjeu politique ?
Je ne sais pas dans quelle mesure la politique doit s’en emparer. Après, ça vaut le coup de se poser la question d’un accès complètement libre à des images pornographiques sur Internet pour des enfants de tous les âges.  Sans être un horrible réactionnaire, on peut réfléchir à quel genre de protection apporter. 

Le comédien HPG a tenté en 2006, en réalisant On ne devrait pas exister, de sortir le porno de son carcan “obscène” pour l’emmener vers un cinéma “traditionnel”. Il poursuit ainsi un constat évoqué dans L’Âge d’or du X : l’impossibilité pour les acteurs de films X de devenir des comédiens classiques. Que pensez-vous de sa démarche ?
Je trouve cette envie formidable. Les acteurs venant du X sont victimes de nombreux a priori. À ma petite échelle, j’ai constaté que dès que j’évoquais mes projets pour L’Âge d’or du X, que je traitais pourtant d’une manière amusante, mes interlocuteurs montaient sur leurs grands chevaux et prenaient des airs horrifiés. Les acteurs souffrent du même problème. Ils sont immédiatement catalogués… Je ne vois pas pourquoi il n’existerait pas de passerelle dès lors que les gens ont du talent !

Propos recueillis par Karine Baudot
• DVD : “L’Âge d’or du X” (Studio Canal)

Revenir au sommaire

 

Politiques culturelles • Jean-Claude Wallach
“La culture, pour qui ?”

couverture du livreChargé de cours à l’Université Paris 1, Jean-Claude Wallach est l’auteur de La Culture, pour qui ?, un petit livre iconoclaste et controversé qui remet en cause quarante ans de politiques culturelles. Loin d’être subversif, Wallach appelle avant tout les acteurs culturels à repenser leurs rapports avec la population. Un débat toujours d’actualité.

La Griffe : Pourquoi les politiques publiques de la culture doivent-elles être reconstruites ?
Jean-Claude Wallach : Globalement, elles ont eu du mal à atteindre les objectifs qui les ont légitimées. Prenez la démocratisation culturelle. Son véritable enjeu était de changer la structure des publics, de faire en sorte que les gens les plus éloignés de la culture se trouvent concernés. Mais on voit toujours les mêmes dans les salles de spectacle. Les statistiques montrent bien que la diversification ne fonctionne pas. Pour autant, je ne porte pas un jugement de valeur sur ce que les acteurs culturels font individuellement pour que ça change.

La démocratisation culturelle n’est-elle pas un leurre ?
Transformer la structure sociale des publics n’est pas impossible. Il faut regarder quelle relation chacun entretient avec l’activité culturelle. Puis il faut jouer sur le sens de cette relation pour amener progressivement les individus vers des formes nouvelles, tout en leur permettant de construire leur propre rapport à ces formes. Il y a une anecdote qui illustre cela. Dans les années 70, le comité d’entreprise d’une société organisait des sorties pour amener ses ouvriers voir des spectacles. Cela marchait très bien. Quelques années plus tard, pour faire des économies, on enlève les autocars et ça ne fonctionne plus. Qu’est ce qu’on a oublié ? Que les travailleurs de l’entreprise, réunis par l’action syndicale, venaient ensemble dans un lieu dont ils pouvaient se sentir exclus, mais l’autocar leur permettait d’assumer collectivement cela.
Aujourd’hui certains ont pris conscience de la nécessité de s’adresser différemment au public. Prenez le texte de François Bon mis en scène par Charles Tordjman sur la fermeture de l’usine Daewoo en Lorraine. Grâce à un travail d’élaboration collectif, de recueil de mémoire, de participation des amateurs… ils construisent un autre rapport avec les individus et sortent de la relation habituelle de la diffusion des spectacles. Du coup on constate que cela a des effets sur la composition des publics. C’est l’œuvre qui fabrique le public.

Pourquoi a-t-on privilégié la place des artistes dans notre système culturel au détriment de l’accès des populations ?
C’est une question complexe. Je ne pense pas que le ministère de la Culture se soit donné comme objectif l’accomplissement des publics. Il a d’abord et avant tout fonctionné comme un ministère de la création. À cause d’intérêts importants, tout le monde a voulu accréditer l’idée qu’il suffisait d’augmenter l’offre pour qu’elle se démocratise. Or les sociologues ont vite démontré que proximité spatiale et proximité sociale ne fonctionnaient pas de la même façon et qu’il ne suffisait pas de bâtir des équipements culturels pour que les gens entrent dedans. Ce qui est sûr, c’est que la consommation a augmenté. Ceux qui fréquentaient déjà les lieux culturels y sont allés plus souvent.
Dans les années 60, il y a eu une volonté de moderniser la société française. Le politique s’est dit que l’artiste pouvait l’accompagner dans cette tâche et l’artiste a trouvé cela utile parce que ça lui permettait de trouver un moyen de légitimation sociale, pas seulement en terme budgétaire. En y réfléchissant bien on parle de la relation de Louis XIV et de Molière, lequel par son regard critique sur une petite bourgeoisie montante a aussi servi les intérêts du Roi.

L’artiste associé à un lieu, est-ce la même relation ?
Doit-on confier les établissements à des artistes ou à des intendants comme on dit en Allemagne ? À cette question, qui n’a jamais été résolue, il y en a une autre qui se superpose : comment accompagner les artistes et leur donner les moyens de produire ? En France, il y a une sorte de cursus honorum dans le spectacle vivant : d’abord vous ramez comme amateur avant de devenir professionnel. On ne sait pas quand d’ailleurs, probablement quand vous remplissez les critères de l’intermittence. Ensuite les premières subventions de l’État arrivent. Si vous vous débrouillez bien vous avez une convention de trois ans, puis un petit centre dramatique, puis on vous en donne un plus gros… Le problème de ce système est qu’il n’est pas très pertinent au regard des parcours, tout n’est pas si linéaire. De plus, il y a tellement de gens engagés dans ce processus qu’il n’y a pas de place pour tout le monde. Donc il faut aider les artistes différemment dans leur évolution. Avoir des accueils en résidence de moyenne ou de longue durée, plusieurs artistes associés à la direction d’un établissement sont des idées à creuser. Peut-être qu’en élargissant les modalités de gestion de tout ça on pourra accompagner plus de gens. C’est une question de politique artistique, pas de politique culturelle. Pour reprendre la définition d’un ami : “L’art c’est la chose et la culture c’est la relation à la chose”. C’est le rapport que nous entretenons, à la fois individuellement et collectivement, avec toutes les formes d’expressions symboliques. La politique culturelle concerne la relation à l’œuvre. C’est donc stupide de légitimer la défense des artistes, qui est une responsabilité publique, par le coût de la démocratisation.

Qui doit faire l’articulation entre l’œuvre et le public : les artistes, les médiateurs culturels, l’école… ?
Elle doit mobiliser tout le monde, c’est ça qui est complexe. L’approche de Malraux, quand il explique le miracle qui s’accomplit lorsque l’individu est confronté à l’œuvre, a ceci de juste qu’elle renvoie au sensible. Mais si on reste dans l’émotionnel face à un tableau de Picasso, sans transmission des codes, de l’histoire de l’art… on va avoir des réactions du style : “Mon gosse y fait la même chose !”. La médiation est essentielle, mais il faut que chacun reste à sa place.

Votre livre a fait très peu de bruit lors de sa sortie malgré ses postulats. Ça a été tout le contraire lorsque vous avez été nommé délégué du Syndeac [Syndicat National des Entreprises Artistiques et Culturelles], puisque vous avez été poussé à la démission. Comment l’expliquez-vous ?
La situation a explosé quand des membres de ce syndicat ont pensé que mon arrivée mettait en danger leur positionnement et leur place. Ce qui n’a rien arrangé, c’est que tout ça coïncidait avec la candidature de Sarkozy et le discours de l’UMP qui parlait de l’échec de la démocratisation culturelle. Un membre du Syndeac m’a dit : “Un des problèmes de ton bouquin, c’est que Sarkozy raconte les même trucs que toi.” Du coup dans la profession, ça a été l’inverse, c’est moi qui parlais comme lui.

Vouloir renouveler la politique culturelle d’un pays à l’heure où les industries culturelles sont en passe d’accomplir le rêve de Malraux, cela a-t-il un sens ?
Ce ne sont pas les industries qui posent problème, c’est le fait que nous sommes dans une période de remise en cause générale, à droite comme à gauche, de la place de la régulation publique dans la société. C’est pour ça que l’idée de refonder les politiques culturelles est folle. Contrairement à la Charte des missions de service public de Catherine Trautmann, qui formalisait les raisons pour lesquelles l’État mettait de l’argent quelque part et les responsabilités que devaient assumer les bénéficiaires, la Lettre que Sarkozy a adressée à la ministre de la Culture Christine Albanel est une feuille de route de démantèlement. Cette position est dangereuse parce qu’elle désengage l’État des territoires. Les collectivités vont avoir un mal de chien à assumer cela. Les régions vont entrer en concurrence, les inégalités vont se creuser.

Les aides financières aux artistes sont de plus en plus souvent conditionnées par des interventions sociales, qu’en pensez vous ?
Celui qui bénéficie de l’argent public a une responsabilité sociale. Dans beaucoup de situations difficiles, l’intervention de l’artiste peut être un apport, pas forcément pour régler les problèmes sociaux mais pour permettre de les verbaliser, ce qui est déjà une avancée. Je suis assez partisan de structurer l’appel au volontariat, mais je condamne l’injonction. D’ailleurs pourquoi y a-t-il cette injonction ? Parce que les politiques culpabilisent de financer l’art sans contrepartie, c’est le vieux débat de la légitimité de la dépense publique. Est ce qu’on culpabilise quand on est dans un rapport marchand ? Non.

Jérôme Thiébaut

• Livre : “La Culture, pour qui ?” (Editions de l’Attribut – janvier 2006, réédition mars 2007, 128 pages, 12 euros)

Revenir au sommaire

 

Pour vous inscrire ou vous désinscrire à la Lettre d’infos de La Griffe, rendez-vous sur cette page :
http://www.lagriffe.org/lettre/WANL/subscribe.php
ou envoyez un mail à lagriffe@lagriffe.org