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Les mémoires vives de Little Bob

Dans un livre coécrit avec le journaliste Christian Eudeline, Little Bob raconte, sans rien dissimuler et avec force anecdotes, son parcours singulier d’immigré devenu figure majeure du rock. Du Havre où il a grandi au « Havre » d’Aki Kaurismäki qui l’a conduit sur les marches du festival de Cannes, confidences de Roberto Piazza, grand musicien.

Little Bob vient d’avoir 66 ans. Toujours vaillant malgré les affres et les vicissitudes du music business, il a sorti son autobiographie fin 2010. Little Bob, la Story trace le récit d’une vie trépidante et d’une carrière en dents-de-scie dédiées depuis un demi-siècle au rock’n’roll. Un rock gorgé de blues, de soul, chanté en anglais par un immigré italien (son vrai nom est Roberto Piazza) ancré au Havre.

Des docks du Havre aux marches de Cannes

Fin mars, à l’occasion d’un concert au Mondo Bizarro à Rennes, rendez-vous est pris pour parler du livre. Bob est tout excité. Le cinéaste finlandais Aki Kaurismäki vient de lui téléphoner : « We gonna rock Cannes together.» Il lui confirme que son film Le Havre — où joue et chante Bob — est sélectionné en compétition au festival de Cannes. Un sacré cadeau pour ce natif de mai (le 10). Normalement soumis à la confidentialité jusqu’à l’annonce officielle de la programmation, le volubile Bob ne peut tenir sa langue et dévoile l’heureuse surprise aux spectateurs.

Little Bob et Aki Kaurismäki juste avant de monter les marches du festival de Cannes

Little Bob et Aki Kaurismäki juste avant de monter les marches du festival de Cannes

Pressenti pour la Palme d’Or, le film n’est finalement pas récompensé par le jury présidé par Robert de Niro, mais il reçoit un accueil public et critique dithyrambique et se voit décerner le prestigieux Prix de la Critique internationale par la FIPRESCI (Fédération internationale de la presse cinématographique). Montée des marches aux côtés des acteurs Jean-Pierre Darroussin et André Wilms, projection dans la grande salle de 2 500 places, concert sur la plage devant les palaces, ce fut une expérience exceptionnelle pour Little Bob. « Peu de musiciens ont eu l’honneur de monter les marches, raconte t-il au téléphone. Aki a voulu absolument que je mette mon perfecto rouge. Je ressortais au milieu de tous ces gens en costume sombre. Puis j’entends “Libero”, la chanson que j’ai écrite en hommage à mon père. Aki me fait un clin d’œil, il avait demandé au DJ de la passer. D’un seul coup, j’ai pensé à mon père, j’ai senti un gros coup dans ma poitrine. Le film est magnifique. À la fin, il y a eu une standing ovation de 10 minutes ; j’étais scotché. Le lendemain, on a donné l’enfer pendant le concert. Emir Kusturica nous a filmés, des gens m’ont demandé de venir chanter en Italie, en Allemagne… Tout cela aide à la reconnaissance de ma musique. Mon parcours s’enrichit encore… »

Oxymore vivant

Un parcours chaotique mais ô combien mythique. Qui prend ses racines dans le milieu ouvrier et les usines du Havre, passe par les groupes amateurs dès 16 ans (The Apach’s), explose outre-manche avec la saga Little Bob Story (LBS), et croise moult pointures du rock anglo-saxon : Dr Feelgood, Pretty Things, Eddie and the Hot Rods, Johnny Thunders, Willy de Ville, Motörhead, Ducks Deluxe, Steve Hunter, Rory Gallagher, Southside Johnny, Bruce Springsteen…

Le plus petit, c’est Little Bob… en 1963 avec son premier groupe, The Apachs. À ses côtés, sa sœur.

Le plus petit, c’est Little Bob… en 1963 avec son premier groupe, The Apach’s. À ses côtés, sa sœur.

« Attention, ce type n’est pas un musée vivant du rock and roll. Il EST le rock and roll, martèle l’écrivain Jean-Bernard Pouy dans sa formidable préface au livre. Pas question de lui coller un âge, un pedigree, un faisceau d’influences, une place précise dans les dictionnaires. Pas besoin. Après un concert de Bob, et ça reste l’essentiel, on rentre toujours à la maison en brûlant les feux rouges. […] C’est une sorte d’oxymore vivant. “Little” Bob est GRAND. […] La Story a été une longue histoire, un récit passionnant, à tiroirs, un vrai feuilleton, avec ses héros, ses gagnants, ses disparus, ses traîtres, ses mousquetaires. […] Une vraie tranche de littérature populaire. »

On ne peut mieux résumer Little Bob, sa vie, son œuvre. L’immense texte de Jean-Bernard Pouy vaudrait à lui seul le détour s’il n’y avait les 240 pages suivantes, où Bob raconte son histoire par le menu, jamais avare d’anecdotes et d’une sincérité exemplaire. Famille, groupes, tournées, dérives, défonces, rencontres, industrie du disque… : il nous cache rien, il nous dit tout. « Roberto, you’re a rebel like me », lui a confié Aki Kaurismäki. « Aucune sirène emperlouzée n’a pu l’attirer dans des culs de basse-fosse où il ne sent pas d’être. […] Toujours en délicatesse et en réaction face au pouvoir, au sommeil des soi-disant justes, à l’argent, à la futilité », renchérit Pouy.

Entretiens fleuves, scènes cultes

Little Bob à Rennes en avril 2011 — Photo Christophe Le Dévéhat

Little Bob à Rennes en mars 2011 — Photo Christophe Le Dévéhat

Près de deux ans se sont écoulés entre les prémices du livre et sa publication en novembre 2010. «Ça faisait longtemps que des journalistes me demandaient d’écrire mon histoire, mais il n’y avait pas d’éditeur. Et puis Christian Eudeline en a parlé à Denoël, qui s’est montré intéressé. J’ai dit : je veux bien mais je ne te promets rien. D’ailleurs, je n’ai pas encaissé le chèque de l’avance tant que le bouquin n’est pas sorti. Christian est venu me voir plusieurs fois au Havre. On a fait des sauts dans le passé. Il a retranscrit et m’a envoyé cent pages. Mais ça ne me convenait pas. Alors on a pris beaucoup de temps pour ajouter les souvenirs qui revenaient au fur et à mesure. » Un travail extrêmement précis de recension, de relecture et de réécriture qui donne au livre un style particulier, entre témoignage au long cours et interview remontée où le parti pris chronologique n’évite pas certaines redondances et quelques tunnels.

Bien que Little Bob, la Story s’adresse d’abord aux fans, il peut toucher un lectorat élargi du fait de la personnalité et de la destinée hors du commun de Roberto Piazza. De France Inter à France Info, du Mouv’ à Ouï FM, de France Culture à Ce soir ou Jamais…, de nombreux médias généralistes l’ont d’ailleurs invité pour parler du livre. Il regorge de scènes cultes (saccage de l’émission Pop Club de José Arthur, vol de la guitare de Keith Richards, concert sauvage à la Blues Brothers dans un pub anglais, rencontre avec Little Richard…), de comptes-rendus live et studio, de réflexions parfois amères sur l’évolution du paysage musical. Un portrait signé Richard Dumas orne la couverture : «Libé l’avait envoyé au Havre pour faire les photos d’un dossier spécial sur la ville. Il m’a demandé de le balader et il m’a filé les photos libres de droits. Elles ont servi pour la pochette de l’album Libero. »

S’il est plus connu en Angleterre qu’en France, où il n’a jamais eu la reconnaissance due à son talent sans doute parce qu’il s’est toujours refusé de chanter en Français, Little Bob s’est cependant forgé une sacrée réputation auprès de ses pairs de la scène française. Les Dogs, Roadrunners, Téléphone, Paul Personne, Jacques Higelin, Les Wampas, Les Têtes Raides, Noir Désir, Rodolphe Burger… n’ont jamais caché leur admiration. Bob se rappelle aussi d’autres hommages, drôles de bénédictions qui inspirent surtout l’affliction : « Un jour, Francis Lalanne m’a sorti dans les couloirs d’Europe 1 : “Heureusement qu’il y a toi et moi pour le rock en France !” Des années plus tard, Pascal Obispo me sortira quelque chose d’équivalent : “C’est bien que tu existes, tous les deux on fait du rock. Je suis content que tu sois toujours là.” Ce genre de rencontres me laisse sans voix. Ai-je bien entendu ? Je ne peux même pas répondre… » Revenu de tout, Little Bob n’est plus à un désappointement près.

Little Bob et son harmoniciste Mickey Blow à Rennes en mars 2011 — Photo Christophe Le Dévéhat

Little Bob et son harmoniciste Mickey Blow à Rennes en mars 2011 — Photo Christophe Le Dévéhat

Livre : « Little Bob, La Story » (en collaboration avec Christian Eudeline), éditions Denoël, collection X-Trême (253 pages, 19 euros).
Site internet : www.littlebob.fr [1]
Rencontre : « L’Art de la bio », avec Christian Eudeline, Régis Canselier (auteur de « Jimi Hendrix, le rêve inachevé », éditions Le Mot et le reste), Jean Théfaine (« Jours d’orage, Hubert-Félix Thiéfaine », Fayard) et Pierre Mikaïloff (« Jacno l’amoureux solitaire », Didier Carpentier), samedi 11 juin 2011 à Saint-Brieuc (festival Art Rock, ancien Monoprix 16h>17h30, gratuit). En concert à Bordeaux le même jour, Little Bob ne pourra être présent à la rencontre.
Film : « Le Havre [2] » sortira sur les écrans le 21 décembre 2011.
À lire aussi sur notre site, un entretien avec Little Bob [3] publié en 2005 dans La Griffe.
À retrouver dans la série : Art Rock 2011