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« Igishanga », si c’est une femme

En adaptant pour la scène les témoignages de rescapés du génocide des Tutsis au Rwanda recueillis par Jean Hatzfeld, Isabelle Lafon donne une grande leçon de théâtre et d’humanité. Igishanga, son spectacle, est à la fois terrifiant et sensible, douloureux et porteur de vie.

« Un génocide n’est pas une guerre particulièrement meurtrière et cruelle. C’est un projet d’extermination », écrit Jean Hatzfeld dans l’introduction de Dans le nu de la vie — récits des marais rwandais. « En 1994, entre le lundi 11 avril à 11 heures et le samedi 14 mai à 14 heures, environ 50 000 Tutsis, sur une population d’environ 59 000, ont été massacrés à la machette, tous les jours de la semaine, de 9h30 à 16h, par des miliciens et voisins hutus, sur les collines de la commune de Nyamata, au Rwanda. » Cinq ans plus tard, c’est dans cette commune que le grand reporter à Libération a recueilli les quatorze témoignages qui composent son livre. Isabelle Lafon en a retenu deux qu’elle a portés à la scène.

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Isabelle Lafon (photo Fred Kihn)

Deux voix qu’elle incarne successivement, seule sur le plateau, simplement assise sur une chaise d’écolier. Pas d’autre accessoire que le livre de Jean Hatzfeld, point de départ du spectacle et fil qui le relie à l’authenticité de son propos. C’est là tout l’épineux pari d’Igishanga : redonner corps à ces mots qui n’appartiennent qu’à leurs auteurs, en faire du théâtre sans les trahir. Isabelle Lafon n’est ni Claudine Kayitesi, la cultivatrice de 21 ans, ni Sylvie Umubyeyi, l’assistante sociale de 34 ans. Mais elle est une actrice minutieuse et sensible, qui sait faire chanter les mots de papier en retrouvant les intonations et l’accent de ses personnages. Par le pouvoir du regard et grâce à une grande économie de gestes, elle parvient à recomposer, à recréer deux personnalités qui, une heure durant, livrent une parole bouleversante.

Isabelle Lafon est tour à tour la douleur face à la mort et la gaîté d’être en vie, la solitude et la tristesse, les questionnements de ces survivants qui ne comprendront jamais pourquoi leurs voisins, du jour au lendemain, se sont mis à les massacrer méthodiquement. « Ça a été, ça ne devait pas être, mais ça a été », dit Sylvie, comme en écho à Primo Levi qui, cinquante ans plus tôt, écrivait à propos de l’extermination des Juifs par les nazis : « C’est arrivé, donc cela peut arriver de nouveau. » Mais on préfère souvent croire que cette répétition est impossible, tant est immense l’abîme qu’ouvre la réflexion sur ce que l’humain peut avoir d’inhumain.

Sans pathos, sans plainte, mais avec sobriété et émotion, le livre de Jean Hatzfeld et le spectacle d’Isabelle Lafon rappellent l’urgence quotidienne de ces questions et donnent une magistrale leçon d’humanité. À l’image de Claudine, qui raconte : « Parfois, je vais prier dans une église, parce que j’ai eu l’opportunité d’être baptisée. Je ne demande désormais qu’une chose à Dieu : de m’aider à ne pas devenir méchante à l’encontre de ceux qui nous font tout ce mal. Rien de plus, vraiment. Je ne veux pas goûter à la revanche. »

Du 26 au 30 janvier à Nantes (La Chapelle du Grand T, 02 51 88 25 25)
Livres : Jean Hatzfeld, « Dans le nu de la vie — récits des marais rwandais (Seuil, 2000) ; Primo Levi, « Si c’est un homme » (Pocket, écrit entre 1945 et 1947).
Note : Article initialement publié dans La Griffe nº134, décembre 2002